
Michael Crichton – 1995
Si le premier tome proposait, dans les années 90, un vent d’innovation narratif et scientifique, un mélange encore inédit de spéculation génétique, de vulgarisation scientifique et de suspense technologique, le Monde perdu, lui, ne s’ouvre pas sur cette même promesse. Dès les premières pages, le sentiment d’une répétition, voire d’un recyclage thématique, domine : on prend « les mêmes » – ou presque – et l’on recommence, mais sans l’élan de découverte qui portait le premier roman.
Le roman s’ouvre pourtant de manière similaire, avec un prologue mystérieux, fondé sur l’apparition d’animaux étranges au large du Costa Rica, reptiles inconnus signalés par des pêcheurs ou des habitants de villages côtiers. Ce schéma est désormais bien connu du lecteur de Crichton : un phénomène inexpliqué, une tension biologique diffuse, puis l’appel à un scientifique pour enquêter. Ce scientifique, ici, est Richard Levine, éthologue surdoué, guidé davantage par une curiosité obsessionnelle que par la prudence la plus élémentaire. Crichton tente d’instiller une ambiance d’enquête quasi zoologique, mais l’effet de nouveauté ne fonctionne que partiellement, tant le lecteur a déjà été initié à ce type d’introduction dans Jurassic Park. Le procédé, moins surprenant une seconde fois, laisse entrevoir une mécanique narrative prévisible.
Très rapidement, on se heurte à un choix de l’auteur qui ne manque pas d’interroger : le retour du professeur Ian Malcolm. Celui-ci était explicitement déclaré mort à la fin du premier roman, conséquence d’une infection foudroyante liée à sa jambe fracturée lors de l’attaque du tyrannosaure. Dans Le Monde perdu, il apparaît pourtant en pleine forme, sans justification convaincante, réintroduit presque comme un simple outil narratif. Son retour pose une difficulté : Michael Crichton semble profondément attaché à ce personnage, dont le lectorat du premier tome avait apparemment apprécié les envolées théoriques sur le chaos, mais la critique peine à comprendre l’intérêt de ce « miracle » narratif. Le lecteur qui se souvenait de sa mort ressent un décalage, comme une incohérence assumée mais non expliquée. Et si Malcolm avait servi de voix scientifique et philosophique dans Jurassic Park, il n’occupe ici qu’un second plan théorique, davantage spectateur que moteur de la réflexion.
À ses côtés, Crichton introduit une série de scientifiques interchangeables, dont la caractérisation reste superficielle. On retrouve Eddie Carr, ingénieur bricoleur au profil de baroudeur, chargé de construire les véhicules et de la logistique de l’expédition. On croise également Sarah Harding, comportementaliste animale, venue d’Afrique où elle mène habituellement des études sur les prédateurs. Elle constitue probablement le portrait le plus abouti parmi les nouveaux venus, mais son arrivée tardive sur l’île et le rôle quasi mécanique qu’elle occupe dans les scènes d’action la privent d’une véritable profondeur narrative. Un autre scientifique, Thorne, participe également à l’expédition, mais il reste, comme les autres, défini par sa seule fonction : permettre que l’aventure ait lieu. A ce tableau s’ajoute le retour du duo d’enfants, ressort narratif que Crichton affectionne mais qui peine à convaincre. Kelly, élève surdouée qui rappelle immanquablement l’agaçant Tim Murphy du premier tome, est accompagnée de Arby, intellectuel timide mais réduit à un rôle de figurant paniqué, similaire à celui de Lex dans Jurassic Park. Ces enfants, dont la présence ne répond à aucune nécessité scientifique ou dramatique solide, semblent intégrés pour reproduire artificiellement la structure du premier roman, où leur vulnérabilité permettait de tenter d’alimenter la tension. Ici, leur inclusion paraît davantage relever de la convention que d’un choix littéraire justifié.
Alors, certes, Crichton ne brille jamais par la création de personnages psychologiquement complexes : son talent réside ailleurs, dans la construction de séquences d’action, dans l’enchaînement haletant des attaques et des poursuites, dans la mise en scène de la prédation comme moteur dramaturgique. Le roman regorge en effet de scènes efficaces, souvent rythmées, souvent enthousiasmantes. Pourtant, deux obstacles majeurs affectent leur impact. D’une part, la surprise n’existe plus. Le lecteur sait déjà comment évoluent les expériences humaines face aux dinosaures. Il sait que les intentions scientifiques initiales voleront en éclats, que l’île deviendra piège, que les prédateurs imposeront leur loi. Il sait que, tôt ou tard, la théorie cède la place à la fuite désespérée. D’autre part, la montée dramatique propre au premier tome ne se retrouve pas. Jurassic Park construisait une structure ascendante, où les pannes techniques, les tensions entre équipes, les avertissements ignorés aboutissaient logiquement à la catastrophe. Le Monde perdu s’ouvre d’emblée avec une équipe déterminée à étudier les dinosaures et à planter des instruments d’observation – caméras, capteurs, plate-formes mobiles – tout en sachant pertinemment, lecteur comme personnages, qu’ils se précipitent vers un danger mortel. Malcolm lui-même, autrefois maître du scepticisme et de la prudence, ne décourage ici personne. Qu’un théoricien du chaos, tout juste rescapé d’une attaque de tyrannosaure, accepte de retourner sur une île où évoluent des dinosaures sauvages, sans même contester la logique d’une telle expédition, reste profondément invraisemblable, et la critique peine à y voir autre chose qu’un impératif narratif artificiel. Le passage où nos protagonistes décident d’un commun accord (ou presque) de recueillir un bébé tyrannosaure pour le soigner frôle à ce titre l’incrédulité narrative la plus totale.
Le roman souffre également de la pauvreté de ses antagonistes humains. Le retour de Lewis Dodgson, figure secondaire du premier tome, permettait d’espérer un développement intéressant autour de la concurrence industrielle ou de l’espionnage scientifique. Mais l’exécution manque de rigueur. Dodgson apparaît ici comme un conspirateur grossièrement écrit, caricatural (la tentative de se débarrasser de Sarah sur le bateau), parfois même ridicule. Il se rend sur l’île accompagné de comparses médiocres, équipé d’un matériel dérisoire (qui lâchera d’ailleurs au moment fatidique), avec l’intention puérile de voler des œufs de dinosaures. On peine à croire qu’un industriel ambitieux puisse imaginer un plan aussi incohérent, en sachant pertinemment qu’il se dirige vers une zone dominée par des prédateurs géants. Que tout tourne à la débâcle ne surprend donc guère : l’opération était vouée à l’échec dès l’instant de sa conception. À cet égard, même le scénario du film de Spielberg, fondé sur un thème de chasse privée et de capture d’animaux pour l’exploitation commerciale, apparaissait plus crédible, certes plus terre-à-terre, mais mieux articulé.
Crichton tente néanmoins d’introduire une dimension de mystère écologique, en suggérant un déséquilibre du biotope : trop de prédateurs, trop peu de proies, des comportements anormaux, une pyramide écologique inversée. Le lecteur pourrait s’attendre à un développement scientifique intéressant, mais la résolution du mystère – une contamination liée à de la farine avariée affectant des espèces clés du cycle alimentaire – manque d’envergure. L’explication n’est ni dramatique, ni étonnante, ni intellectuellement stimulante.
Pourtant, malgré tous ces défauts, le roman conserve une indéniable efficacité narrative dans certaines séquences. Crichton sait orchestrer la panique, fragmenter les points de vue, accélérer le rythme. La scène de la remorque suspendue au-dessus du ravin, avec son mirador ravagé par la tempête et par les prédateurs, figure parmi les passages les plus réussis du livre : la tension y est réelle, la description précise, la dramaturgie bien calibrée. L’auteur affectionne également la mise en scène des raptors, et dont il dépeint (parfois jusqu’à l’abus) l’intelligence, la coordination, et la férocité. Ces moments – attaque, poursuite, dissimulation, confrontation – offrent une narration assez fluide où les pages s’enchaînent.
Au final, Le Monde perdu n’est pas un mauvais livre. Il serait injuste de nier sa capacité à divertir, à maintenir un rythme soutenu, à offrir des scènes spectaculaires. Mais il souffre inexorablement de la comparaison avec son prédécesseur, dont il reprend les structures, les intentions et même certains symboles, sans retrouver la nouveauté qui en faisait la force. L’aspect « parc d’attraction » disparaît, remplacé par une île sauvage plus brute, mais la dynamique narrative demeure une redite, une variation sans révolution, qui emprunte davantage qu’elle n’invente. Ce second tome se lit donc comme un retour sur des terres familières, où l’on reconnaît la patte de Crichton, mais où la mécanique romanesque peine à surprendre. Le roman propose une aventure, parfois haletante, souvent conventionnelle, structurée autour de personnages qui manquent de relief et de motivations solides. Le Monde perdu entretient le souvenir du premier roman, mais ne parvient jamais vraiment à s’en affranchir. C’est une œuvre efficace mais contrainte, parfois spectaculaire mais surtout prévisible, qui illustre moins la capacité de Crichton à surprendre que son inclination à prolonger, parfois mécaniquement, un univers déjà abouti.
11/20
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