La Première Loi I : Premier Sang

Joe Abercrombie – 2006

Premier Sang de Joe Abercrombie s’inscrit d’emblée comme une œuvre de fantasy profondément atypique, qui rompt avec les canons traditionnels du genre pour proposer un univers à la fois désabusé, terre à terre et résolument humain. Si l’on demeure sans conteste dans le champ de la fantasy, l’auteur opère néanmoins un choix esthétique et narratif fondamental : la magie, bien que présente, est volontairement marginale, circonscrite à quelques figures particulières et jamais érigée en moteur principal de la narration. Elle concerne essentiellement Bayaz, personnage énigmatique dont l’aura d’ancien mage plane sur l’ensemble du récit, et Logen Neuf-Doigts, notamment à travers cette relation trouble qu’il entretient avec le monde des morts, jamais pleinement expliquée (jusque là). En dehors de ces manifestations, l’univers demeure fondamentalement médiéval, pas trop esquissé, structuré par des rapports de classes, des hiérarchies militaires, des institutions rigides et une politique d’une brutalité froide et prosaïque. Ce choix n’est pas seulement stylistique : il confère au récit une crédibilité remarquable et ancre les personnages dans un monde où l’extraordinaire s’efface devant le poids du réel.

Ce monde, celui de l’Union, se révèle rapidement profondément désenchanté. Il ne repose sur aucune opposition simple entre le bien et le mal ; il ne propose ni héros lumineux ni antagonistes absolus. Tous les acteurs du récit apparaissent souvent désabusés, et mus par des motivations complexes où se mêlent ambition, peur, intérêt personnel, instinct de survie et résignation. Cette absence totale de manichéisme constitue l’un des piliers de l’œuvre et explique en grande partie la force de ses personnages. L’Union elle-même est présentée comme un État à bout de souffle, rongé par ses propres contradictions internes. Le pouvoir officiel y est incarné par un roi sénile, quasiment absent, vidé de toute capacité décisionnelle, tandis que le prince héritier, Ladisla, s’impose comme une caricature vivante de la noblesse décadente : ridicule, vaniteux, cruel, lâche, incapable d’assumer la moindre responsabilité. Derrière cette façade institutionnelle, le véritable gouvernement se joue dans les couloirs du Conseil restreint, où se livrent des affrontements politiques constants entre ceux qui possèdent réellement l’autorité.

À cet égard, la galerie de personnages qui gravitent autour du pouvoir est particulièrement révélatrice. L’inquisiteur Sult, incarnation brutale de la répression idéologique, s’oppose au grand chambellan Hoff, dont l’influence ne cesse de croître, au point de supplanter progressivement le roi dans ses prérogatives les plus essentielles. Autour d’eux évoluent d’autres figures tout aussi préoccupées par leurs positions respectives, leurs alliances temporaires et leurs stratégies d’influence. Les complots et manœuvres qui en résultent ne relèvent pas de la haute machination subtile et raffinée ; ils sont souvent grossiers, directs, parfois même excessifs. L’épisode de la destruction de la guilde des merciers (presque sans répercussion) par l’Inquisition illustre parfaitement cette approche : la rapidité de sa résolution y est si outrancière qu’elle confine à l’humour noir, bien plus qu’à la reconstitution rigoureuse. Pourtant, cette exagération n’affaiblit pas vraiment le propos ; elle renforce au contraire la critique d’un pouvoir arbitraire, cynique et profondément humain, où les institutions servent avant tout les intérêts de ceux qui les contrôlent.

L’univers politique ne se limite toutefois pas aux frontières de l’Union. Le roman installe progressivement un contexte géopolitique plus vaste, tout en refusant de placer le lecteur en position d’observateur omniscient. On apprend ainsi qu’au Nord, les clans barbares se sont unifiés sous la bannière de Bethod, nouveau chef sauvage, dont l’ascension fait planer la menace d’un conflit majeur. Au Sud, un autre territoire, l’Empire gurkh, nourrit également des ambitions territoriales et observe l’Union avec une attention inquiète. Cette perspective d’une guerre totale constitue le véritable fil rouge du récit. Elle traverse chaque chapitre, s’insinue dans chaque décision politique et militaire, sans jamais encore éclater pleinement. Cette tension latente confère au roman une atmosphère lourde qui donne le sentiment qu’un basculement est inévitable, même si celui-ci n’intervient pas encore.

En effet, sur le plan structurel, Premier Sang assume sans détour sa fonction de tome d’introduction. Avec pourtant plus de sept cents pages, il consacre l’essentiel de son énergie à installer les personnages, les dynamiques de pouvoir, les conflits sous-jacents et les lignes de fracture de son univers. Il ne s’agit pas d’un roman d’action au sens classique du terme, mais d’un vaste chantier de mise en place. Cette exposition longue n’est pourtant ni barbante ni ennuyeuse, car le récit demeure soutenu et les évolutions psychologiques restent constamment stimulantes. Toutefois, il est impossible de ne pas constater que, pour un volume d’une telle ampleur, l’intrigue offre relativement peu d’événements décisifs. La montée en puissance est lente, parfois frustrante, et l’on perçoit clairement que l’essentiel du drame se jouera dans les tomes suivants. Ce constat ne constitue pas une critique négative à proprement parler, mais un simple constat narratif : ce premier tome est avant tout la fondation d’un édifice qui se veut plus vaste.

Cette construction repose principalement sur l’entrelacement de trois trajectoires majeures. Celle de Logen Neuf-Doigts, d’abord, figure du guerrier gris, archétype du combattant usé par les guerres, hanté par son passé et par les exactions auxquelles il a participé. Son parcours demeure le moins développé du trio. On n’en perçoit que des fragments, des bribes de souvenirs, des échos d’anciens combats et de relations brisées. Sa rencontre avec Bayaz soulève de nombreuses interrogations quant à son rôle futur et à ses véritables motivations, sans que le roman n’apporte de réponses claires. Tout semble indiquer que son véritable développement est volontairement différé. La trajectoire de Jezal dan Luthar, noble arrogant et superficiel, constitue quant à elle un arc d’apprentissage plus lisible. Son évolution prend toute sa dimension dans sa relation avec le (bien écrit) capitaine West, officier issu d’un milieu modeste, roturier parvenu à gravir les échelons par la seule force de son talent et de sa discipline, ainsi qu’avec Ardee, la sœur de ce dernier. Si la dimension sentimentale de cette relation ne présente rien d’exceptionnel et s’inscrit dans un schéma relativement classique, elle joue néanmoins un rôle essentiel dans la transformation progressive de Jezal, qui se trouve contraint de remettre en question ses certitudes, son arrogance et sa vision du monde.

Enfin, le dernier personnage principal, celui de Glokta, domine l’ensemble du roman par sa profondeur et sa singularité. Ancien héros devenu infirme à la suite des tortures infligées par l’ennemi sudiste, aujourd’hui inquisiteur, il incarne à lui seul la cruauté et l’absurdité du monde. Son nom est presque tombé dans l’oubli, sa gloire passée ne lui vaut plus aucun respect, et son existence est marquée par la douleur constante. Pourtant, c’est à travers lui que l’auteur laisse le plus transparaître les réflexions intérieures, livrant au lecteur un monologue mental d’une lucidité féroce et d’un humour noir particulièrement efficace. Les missions qui lui sont confiées par les inquisiteurs supérieurs, lesquels cherchent sans cesse à tirer la couverture à eux au détriment d’autres classes sociales, servent moins à développer une intrigue complexe qu’à façonner un personnage d’une densité psychologique plus que correcte. Les complots de l’Inquisition, bien que parfois simplistes, parfois trop faciles, remplissent ainsi avant tout une fonction de caractérisation, ce qui constitue leur véritable réussite.

Ces trois trajectoires demeurent longtemps indépendantes. Elles évoluent en parallèle, sans se recouper, et ce n’est qu’aux toutes dernières pages, ou presque, que leurs chemins convergent enfin. Cette convergence, pourtant annoncée en filigrane depuis le début, n’intervient qu’après une longue attente, et constitue le véritable élément déclencheur du récit (et ce malgré des passages intéressants : la mise en place et la résolution de la Compétition, l’introduction du personnage de Ferro, sauvage issue du Sud, les péripéties de l’ancien groupe de Logen mené par Dow le Sombre, les scènes de combat avec les Shanka). La réunion du groupe sous l’impulsion de Bayaz, suivie de leur départ pour une quête improbable mais cruciale, donne le sentiment d’une transition vers une phase nouvelle de la narration. Cependant, cette conclusion ne s’accompagne d’aucun véritable cliffhanger. Les questions laissées en suspens ne sont pas d’une urgence telle qu’elles imposeraient immédiatement la lecture de la suite. Le lecteur se trouve davantage face à une ouverture qu’à un choc narratif.

Ainsi, Premier Sang se présente comme un roman d’installation, profondément cohérent, porté par une vision désabusée du monde et des personnages d’une rare densité. Par son refus du manichéisme, par son traitement réaliste de la politique, par sa critique acérée des institutions et par la richesse de ses protagonistes, Abercrombie propose une fantasy adulte, exigeante et profondément humaine. Si l’on peut regretter l’absence d’un véritable sommet dramatique pour un tome de cette ampleur, on ne peut que reconnaître la solidité et l’ambition de l’édifice posé. Le roman ne cherche pas à impressionner par l’événement, mais à préparer les fondations d’une fresque dont toute la portée reste encore à venir. Pourtant (et c’est peut-être ça le principal problème de l’oeuvre), la vraie question qu’il laisse au lecteur n’est pas : « Que va-t-il se passer ? »
mais plutôt : « Abercrombie saura-t-il transformer cette lente et brillante installation en une véritable fresque ? »

15/20

👬

,

Laisser un commentaire