
Joe Abercrombie – 2007
Avec Haut et Court, Joe Abercrombie poursuit l’entreprise entamée dans Premier Sang en consolidant progressivement la charpente de son univers, sans jamais céder à la tentation d’une exposition encyclopédique ou didactique. Là où nombre de récits de fantasy choisissent d’assommer le lecteur sous une avalanche de cartes, de généalogies et de descriptions géopolitiques, Abercrombie adopte une démarche plus organique, presque cinématographique : le monde se révèle par le mouvement, par l’action et, surtout, par le regard de personnages qui n’en possèdent eux-mêmes qu’une connaissance partielle. Cette approche confère au récit une impression de naturel et de crédibilité rare dans le genre.
Ainsi, sans se presser mais sans non plus s’appesantir inutilement, l’auteur élargit le cadre posé dans le premier tome. Les terres du Nord prennent une consistance nouvelle, avec leurs contrées sauvages, leurs clans, leur brutalité primitive et la menace toujours plus pressante de Bethod. Le Sud, quant à lui, cesse d’être une abstraction lointaine pour devenir un espace tangible à travers la défense de Dagoska, cité frontalière assiégée par l’Empire gurkh. Ce choix narratif est particulièrement pertinent : plutôt que de décrire l’Empire du Sud dans l’absolu, Abercrombie le donne à voir dans un contexte de tension maximale, celui du siège, où les enjeux politiques, militaires et humains se superposent. Le lecteur découvre ainsi ce monde sans jamais avoir l’impression d’en recevoir une leçon, mais en l’expérimentant au rythme des événements et des points de vue par définition subjectifs.
Si Premier Sang constituait indéniablement un tome d’ouverture, Haut et Court ne saurait pour autant être qualifié de roman de péripéties effrénées menées tambour battant. Le récit avance, il progresse, mais selon une logique qui privilégie toujours le développement des personnages à l’accumulation d’événements spectaculaires. Le seul arc narratif qui s’inscrit véritablement dans une structure de quête classique est celui qui réunit Bayaz, Logen et Jezal, contraints de collaborer dans une expédition visant à atteindre le Bout du monde. Pour autant, cet arc est le moins enthousiasmant du roman. Les péripéties sont présentes, les combats ne manquent pas, et certains moments offrent une violence sèche et efficace, mais l’ensemble peine à susciter un véritable attachement. La quête progresse sans jamais donner l’impression d’un enjeu pleinement incarné, et la dimension artificielle de cette entreprise se fait progressivement sentir. Bayaz incarne ici une forme de détournement ironique des grandes figures de la high fantasy : sa quête, et surtout sa conclusion, tournent subtilement en dérision les récits grandioses où artefacts et prophéties structurent l’univers. Toutefois, cette ironie ne suffit pas à masquer une certaine dissonance. L’introduction plus appuyée de divinités et de magie, loin d’enrichir le récit, affaiblit par moments l’équilibre patiemment construit dans le premier tome. On sent que les enjeux commencent à dépasser la compréhension humaine, ce qui est dommage puisque le récit qui offrait jusque là une vision médiévale nuancée, ni totalement noire ni totalement blanche, mais profondément humaine.
Au sein de cet arc, l’évolution la plus marquante reste incontestablement celle de Jezal dan Luthar. Son parcours dans le tome précédent appelait presque mécaniquement une remise en question de son arrogance et de sa vision du monde. Le jeune noble, auréolé de sa victoire lors de la Compétition, se trouve confronté à une réalité bien plus rude que celle des tavernes d’Adua. Cette transformation est relativement convenue, et le lecteur la voit venir dès les premières pages de l’expédition, mais elle n’en demeure pas moins efficace. Le cheminement de Jezal, son érosion progressive, la fissuration de ses certitudes et l’émergence d’une lucidité nouvelle constituent un fil narratif plaisant à suivre, d’autant plus qu’il s’opère sans jamais sombrer dans l’héroïsme forcé. Logen, en revanche, conserve dans ce tome une large part de son mystère. Il demeure cohérent avec le personnage esquissé précédemment, mais sans bénéficier d’un approfondissement significatif. À ses côtés, Ferro, sauvage issue du Sud, instaure une forme de dialogue en miroir avec lui. Leur relation, faite de violence et de méfiance, repose sur une reconnaissance mutuelle de leur brutalité respective. L’idée est claire : un sauvage du Nord face à une sauvage du Sud, chacun révélant à l’autre une facette de la violence humaine. Néanmoins, Ferro demeure pour l’instant un personnage relativement unidimensionnel, guidé presque exclusivement par la haine et la vengeance. Elle remplit une fonction narrative essentielle — celle de rendre crédibles les combats sanglants de l’expédition, dans la mesure où les autres membres du groupe ne sont pas des guerriers aguerris — mais sans atteindre une profondeur véritablement marquante. L’ensemble reste plaisant, mais sans jamais devenir mémorable.
À côté de cette quête, ce second tome déploie des arcs narratifs bien plus riches et convaincants. Celui de West, en particulier, s’impose comme l’un des grands points forts du roman. Déjà esquissé comme un personnage solide et intéressant dans le premier tome, il trouve ici une véritable épaisseur. Sa campagne militaire au Nord, menée aux côtés du prince héritier Ladisla, met en lumière toute l’ineptie de la noblesse lorsqu’elle se confronte à la réalité de la guerre. Loin des récits héroïques et glorifiés, Abercrombie livre une vision acide et réaliste de ce qui advient lorsque le conflit frappe aux portes : erreurs de commandement, mépris des compétences au profit du rang, décisions absurdes prises au nom de l’honneur ou du prestige.
La guerre contre Bethod est décrite avec une justesse d’atmosphère. L’auteur ne s’attarde pas sur des descriptions tactiques excessives ; il privilégie les personnalités, les caractères, les tensions humaines. Ce sont les hommes, leurs failles et leurs contradictions, qui composent le récit. La réapparition de la bande de Renifleur, brièvement aperçue dans le premier tome, renforce cette impression de continuité et d’enracinement. Leur intégration à l’histoire de West fonctionne remarquablement bien, et le mélange des trajectoires apporte une densité émotionnelle supplémentaire à l’ensemble. Sur le plan narratif, cet arc se distingue par un rythme particulièrement efficace. Le récit progresse comme une montagne russe émotionnelle, alternant des moments de tension intense (la chute de Ladisla) et des phases plus sombres, parfois désespérées. Les surprises et les mini-cliffhangers ponctuent la lecture, maintenant un engagement constant du lecteur.
Parallèlement, l’arc de Glokta se déploie dans un autre théâtre de guerre, au Sud, lors du siège de Dagoska. Ici encore, Abercrombie mêle l’absurde au tragique. Là où West se heurte à l’arrogance des nobles et à l’injustice des privilèges accordés aux biens-nés indépendamment de leurs compétences, Glokta se retrouve confronté à une guerre menée pour des motifs essentiellement politiques, fallacieux, où le sort des hommes et le nombre de morts importent peu. Le siège est retranscrit avec une brutalité sèche, parfois inutile, souvent absurde, traduisant parfaitement l’inhumanité de la logique militaire. Certes, l’escouade de Tourmenteurs qui accompagne Glokta conserve un aspect parfois trop invincible pour rester pleinement crédible (ce qui peut nuire à la tension de certaines scènes). Cependant, les manigances de l’Inquisiteur, son arrivée dans une ville où tout le monde lui est hostile, et sa capacité à relever progressivement la barre par des moyens rarement recommandables constituent un fil narratif particulièrement plaisant à suivre. Glokta demeure fidèle à lui-même : cynique, lucide, rongé par la douleur, mais animé d’une volonté farouche de faire fonctionner un système qui, par nature, le dépasse.
Dans son ensemble, Haut et Court s’inscrit comme un bon tome, solide, cohérent, et parfaitement aligné avec les ambitions du premier volume. Il continue de poser les bases de l’univers, donne le sentiment que l’on avance, que les lignes de force se précisent, tout en laissant subsister une certaine frustration quant à la direction globale du récit. Les retournements de situation, bien que plaisants, restent mesurés, et il faut reconnaître que, dans deux arcs narratifs majeurs sur trois — ceux de Bayaz-Logen-Jezal et de Glokta — on nous propose finalement un récit en trajectoire circulaire. Les personnages reviennent finalement à leur point de départ, à savoir la ville d’Adua, et plus précisément Agriont. Pour Jezal, ce retour s’accompagne d’une perspective profondément renouvelée ; pour d’autres, l’impression d’avancée demeure plus modérée. Tout repose désormais sur le troisième tome. Haut et Court n’est ni un aboutissement ni une explosion narrative. Il s’agit d’un volume de transition, riche en atmosphères, en évolutions humaines et en mises en tension, qui prépare patiemment le terrain pour un dénouement attendu. Le lecteur n’est pas emporté par un torrent d’événements, mais accompagné, à observer les fissures s’élargir, les masques tomber et les lignes de fracture se dessiner avec une clarté de plus en plus inquiétante.
15/20
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