La Première Loi III – Dernier Combat

Joe Abercrombie – 2008

A la lecture de Dernier Combat, troisième volet de La Première Loi, le lecteur ne peut manquer de constater la solidité d’une plume devenue, à ce stade, remarquablement assurée. Malgré plus de huit cents pages — le tome le plus épais de la trilogie — la narration ne faiblit pas. Elle ne donne jamais l’impression d’un remplissage, et conserve une régularité qui témoigne d’un vrai métier. Le style est nettement recherché : il évite l’indigeste autant qu’il se garde du simplisme. Surtout, Abercrombie maîtrise parfaitement les scènes de dialogues. Il ne se contente pas de faire parler ses personnages pour faire avancer l’intrigue ; il bâtit au contraire ses scènes à partir de leurs interactions verbales, et peint autour d’elles des moments, des gestes et des micro-événements qui prennent souvent un relief quasi cinématographique. Cette méthode donne au roman une forte impression d’oralité contrôlée : les répliques ciselées structurent la scène, puis la scène enveloppe la réplique, ce qui explique la facilité avec laquelle le lecteur enchaîne les chapitres.

Cette efficacité formelle s’inscrit en outre dans un univers qui demeure, comme dans les tomes précédents, nuancé et profondément non manichéen. Les personnages ne sont ni lumineux ni maléfiques : ils sont gris, humains, faillibles, désabusés, souvent prisonniers d’un système qui les dépasse. Cet équilibre, agréable et rare, continue d’éviter l’illusion héroïque. Il en découle une impression de réalisme moral : le roman ne distribue pas de bons points, il observe des comportements, des intérêts, des renoncements, des violences. De ce point de vue, Dernier Combat confirme la facilité de l’auteur à écrire des cycles d’une ampleur considérable tout en maintenant une tension de lecture constante : les dialogues restent saillants, les scènes se succèdent sans perdre l’attention, les enchaînements paraissent fluides, et les moments de surprise surviennent suffisamment souvent pour relancer l’énergie narrative, parfois lentement, mais efficacement.

Pourtant, dans le même mouvement, un sentiment plus ambigu s’installe : cette capacité à produire des scènes fortes et à maintenir la tension n’efface pas entièrement la difficulté à percevoir où l’ensemble se dirige. L’auteur sait peindre des personnages, construire des séquences captivantes, installer des atmosphères et proposer des tournants inattendus, mais il devient plus délicat, une fois la trilogie refermée, de saisir un fil global aussi net qu’on pourrait l’attendre d’un cycle clos. Ce malaise n’empêche pas la lecture mais il devient un élément constitutif du bilan : l’auteur excelle davantage dans l’art du mouvement et du rebond que dans celui d’une clôture pleinement structurée.

Dans ce troisième tome, cette tension entre efficacité immédiate et destination floue coexiste avec une montée en puissance spectaculaire des événements : il ne s’agit plus seulement de péripéties, mais d’un chaos généralisé et d’une guerre à grande échelle. Le lecteur suit ainsi Logen et ses compagnons dans leur guerre au Nord contre Bethod, au sein d’armées de l’Union désormais commandées par le fraîchement élu maréchal West. Dans cet arc, la réussite majeure tient à la manière dont l’auteur décrit la guerre : il en restitue l’atmosphère, l’usure, la peur, la confusion, sans s’enfermer dans des descriptions interminables de tactique ou dans des scènes de bataille hypertrophiées comme on en trouve souvent dans d’autres cycles de fantasy. Ici, la bataille est davantage suggérée que détaillée. Elle est ressentie dans la fatigue, dans la brutalité sèche des affrontements, dans la dureté des choix et dans les conséquences humaines. Ce traitement confère une densité réaliste aux campagnes militaires et permet à l’action de rester lisible.

Cependant, au-delà de cette réussite d’atmosphère, le parcours de Logen donne l’impression de connaître une forme de panne dans son développement. Dans les deux premiers tomes, sa part de mystère — sa relation à la mort, la violence qui le traverse, l’ombre du Cercle des Neuf — laissait présager une évolution ou, au minimum, un approfondissement significatif. Or, dans Dernier Combat, ce mouvement attendu ne se produit pas réellement. Logen devient roi du Nord, presque contre son gré, puis décide d’aider West dans la guerre contre l’Empire gurkh — au prix logique de s’aliéner une partie de son peuple — mais l’ensemble reste étonnamment peu exploré sur le plan intérieur. Le roman donne le sentiment qu’il avance en événements autour de Logen plus qu’il n’avance en profondeur à l’intérieur du Neuf-Sanglant. Sa conclusion n’est pas heureuse, ce qui correspond au ton de la saga, mais elle ne produit pas l’impression d’un aboutissement narratif à la hauteur de la mise en place. Même si le mécanisme cyclique proposé dans l’épilogue paraît fonctionner, il reste trop facile : l’auteur referme une boucle plutôt qu’il ne ferme une trajectoire.

L’arc de Jezal s’avère, lui, plus réussi, dans la mesure où il oscille entre ironie, comique grinçant et désillusion politique, sans sombrer dans la glorification. Son couronnement, « envers et contre tous », constitue une surprise véritable, plus nette et plus efficace que celui de Logen, dont l’idée semblait installée depuis longtemps. Cette surprise fonctionne d’autant mieux qu’elle n’a rien d’héroïque : elle tient à des jeux d’influence et de fabrication du pouvoir. La scène la plus marquante, à cet égard, est celle de la première intervention de Jezal au sein du Conseil restreint. Le passage frappe par sa mise en scène et cette dimension à la fois hilarante et caustique. Mais le roman garde une cohérence certaine avec l’évolution de Jezal : devenu roi, il change, mais il ne se transforme pas en héros infaillible. Il échoue, il se heurte, il subit des déconvenues. Il est progressivement tenu à l’écart du pouvoir réel par des personnes qui le maîtrisent mieux que lui ; il découvre que le trône ne garantit ni autorité ni liberté. Sur le plan intime, il est humilié par la reine Terez, qui refuse absolument de lui accorder quoi que ce soit. La scène de la première nuit est particulièrement significative : sa montée en tension et sa chute sont écrites avec une efficacité presque cruelle, car elles renversent l’attente romantique pour la remplacer par une humiliation froide, parfaitement cohérente avec l’univers. Enfin, sur le plan politique, Jezal tente de porter des changements plus progressistes, mais se heurte sans cesse à l’inertie, au cynisme, aux intérêts établis. Ici encore, le roman évite le lieu commun du jeune souverain divinisé, immédiatement légitimé et miraculeusement efficace.

Le point le plus décevant, tel qu’il ressort de la lecture, et plus globalement de l’ensemble de la trilogie, concerne tout ce qui touche au Premier Mage. Cette déception se déploie sur deux plans complémentaires. Tout d’abord, Bayaz entraîne le récit vers une surenchère de concepts magiques et de divinités : semi-dieux, forces anciennes, jusqu’à l’invasion de démons ou, à tout le moins, à une logique de conflit qui dépasse l’humain. Or, ce n’est pas ce que l’univers promettait de meilleur. Les deux premiers tomes avaient installé un Moyen Âge fictionnel plus ou moins réaliste, un monde de politique, de guerre et de violence institutionnelle, où l’intérêt résidait précisément dans l’ambiguïté morale et la crédibilité des motivations humaines. La mise en place d’un ennemi surhumain, même sans manichéisme simpliste, appauvrit cette dynamique : l’opposition devient moins intéressante dès lors qu’elle se déplace vers des forces mystiques là où l’œuvre brillait lorsqu’elle montrait que les pires ennemis restent des humains. Dans cette optique, la révélation qui entoure l’apprenti Malacus Quai devient anecdotique et le développement de la sauvage Ferro reste au point mort, ou presque.

D’autre part, la révélation selon laquelle Bayaz est, depuis le début, la source profonde de la trame et des péripéties de la trilogie n’apporte pas la satisfaction attendue. Même si le lecteur pouvait la pressentir dès le premier tome (en fait dès la finale de la Compétition), cette conclusion laisse un goût ambigu. Bayaz a mis Jezal en avant pour l’amener au trône ; il a déclenché, directement ou indirectement, des guerres ; il a participé à la montée en puissance de Bethod au Nord ; il a accepté des sacrifices afin de rendre l’Union plus prospère et plus contrôlable. Autrement dit, il devient simultanément la cause du chaos et la solution au chaos, le poison et l’antidote. Il endosse ainsi le rôle de deus ex machina aux pouvoirs quasiment divins, ce qui réduit l’épaisseur des autres trajectoires : beaucoup d’événements qui semblaient émerger organiquement du monde se trouvent recontextualisés comme le résultat d’une manipulation centrale. Les combats contre les disciples de Khalul et les Dévoreurs manquent alors de substance et d’intérêt, car ils déplacent l’attention vers un affrontement moins incarné. De surcroît, les escarmouches réellement suivies et émotionnellement prenantes restent celles, plus basiques, du Nord ; l’opposition au Sud contre l’Empire gurkh apparaît plus en retrait, alors même qu’elle pourrait porter une charge humaine et politique plus dense.

Cette omniprésence de Bayaz « contamine » enfin, au sens narratif, le développement de certains personnages, et notamment celui de Glokta. Personnage d’une densité psychologique rare — et presque le seul dont le texte donne à lire les réflexions mentales en italique, renforçant l’identification et la sensation de proximité avec le lecteur — Glokta reçoit une conclusion étonnamment lumineuse au regard du ton général de la saga. Bayaz, considérant ses accomplissements, le désigne pour prendre sa suite dans la gestion réelle des affaires de l’État : Glokta devient le chef officieux, l’Inquisiteur suprême de fait, l’homme tout-puissant ou presque derrière le trône. Ce retournement n’est pas en soi illogique, mais sa forme ressemble à une « happy ending » accordée par grâce, plus que conquise au terme d’une trajectoire tragique. Il récupère en outre Ardee West, normalement vouée à la mort, et la prend pour épouse. Le choix n’est pas impossible, et l’argument « le mariage plutôt que l’anéantissement » se tient sur le plan froidement politique ; toutefois, la manière dont Ardee — personnage si lucide, si désabusé — glisse vers une posture d’épouse aimante paraît rapide, presque scénaristique, et manque de la nuance que méritait un personnage de cette trempe. Ainsi, là où Glokta semblait devoir incarner jusqu’au bout une victoire amère ou une survie mutilée, il reçoit une résolution relativement confortable, rendue possible par l’omnipotence de Bayaz.

Au terme de ce tome, la trilogie résout bien le problème posé au départ, mais elle n’apporte pas réellement quelque chose de nouveau dans la structure du monde. Il ne s’agit pas de nier les avancées narratives : des guerres ont eu lieu, des rois ont changé, des vies ont été brisées, West connaît une fin triste et sans honneur, Jezal est transformé, Logen est passé par des étapes lourdes de conséquences. Toutefois, ce qui manque, c’est une sensation de transformation structurelle, une projection vers l’avenir, un déplacement net des lignes de force du monde. Les dirigeants changent de nom, les visages au sommet se renouvellent, mais les mécanismes restent identiques ; les problèmes demeurent les mêmes ; l’Union reste l’Union, avec ses jeux d’influence, ses illusions politiques, ses violences institutionnelles et ses hypocrisies. Alors, soyons clairs, le lecteur ne souhaite pas nécessairement une résolution totale ni une utopie finale. Il ne réclame pas un monde transfiguré. Cependant, il ressent ici une impression de boucle : comme si le voyage, aussi bien écrit et aussi prenant soit-il, ramenait finalement à un point proche du départ, en remplaçant seulement les pièces sur l’échiquier.

C’est précisément ce point — le plus subtil, et le plus embêtant — qui rend la trilogie délicate à « raconter » comme histoire. Si quelqu’un demandait ce que raconte La Première Loi, il serait aisé de répondre par les personnages : Glokta, West, Jezal, Logen, et par des scènes ou des retournements de situation. En revanche, il serait plus difficile de résumer le fil narratif global autrement qu’en mentionnant une succession de péripéties et de trajectoires. La trilogie se retient par ses figures, par ses moments, par ses dialogues, davantage que par un mouvement structurel clair entre un début et une fin. Elle offre une expérience de lecture riche, passionnante, souvent brillante, mais elle laisse une impression finale de circularité : les problèmes du premier tome ont été résolus, certes, mais ils n’ont pas engendré un nouvel état du monde suffisamment perceptible pour donner le sentiment d’une conclusion pleine. On a bien parcouru un chemin ; on l’a apprécié ; mais on peine à identifier, au-delà des changements de personnages, une évolution narrative globale qui justifierait, par elle-même, l’ampleur de la traversée.

Ainsi, Dernier Combat demeure un roman réussi dans son écriture, son rythme, ses dialogues et ses scènes marquantes, et il confirme le talent d’Abercrombie pour maintenir une tension continue sur un volume massif (même si les péripéties de Bayaz et de Ferro restent moins digestes que le reste). Toutefois, les défauts mentionnés ci-avant empêchent ce dernier tome de produire une clôture parfaitement satisfaisante au regard des promesses implicites des deux premiers volumes. La trilogie laisse un sentiment paradoxal : celui d’un voyage bien écrit, plein de scènes saisissantes et de personnages mémorables, mais dont la destination finale reste volontairement — ou structurellement — moins frappante que le trajet.

14/20

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