
James Dashner – 2009
Même en étant afficionado des romans destinés à un public adolescent, force est d’admettre que Le Labyrinthe se heurte à un mur dès la forme : ici, l’écriture et la construction sabotent la promesse. La première faute, la plus visible, c’est le choix de découper le récit en micro-chapitres qui se terminent presque tous par un mini cliffhanger. Le procédé peut fonctionner dans une série télé, dans un feuilleton, dans une lecture “addictive” assumée. Mais ici, il devient une mauvaise habitude qui finit par détruire le rythme au lieu de le soutenir. Il y a des chapitres qui tiennent deux pages, parfois trois. On a à peine le temps de s’installer dans une scène qu’elle est déjà interrompue, suspendue, relancée artificiellement. Le roman a alors une allure de montage, un patchwork de séquences courtes alignées comme des vignettes. Le résultat : le lecteur a souvent l’impression de ne pas lire un roman, mais un script. Une série d’actions minimales, de répliques efficaces, de transitions rapides.
Le style épouse ce défaut. La phrase est courte, fonctionnelle, parfois d’une simplicité qui bascule dans le puéril. Il manque ce qui fait qu’un décor devient un lieu, qu’un lieu devient une ambiance, qu’une ambiance devient une mémoire. Le Bloc, par exemple, devrait être un espace fascinant : une clairière encadrée par des murs, une micro-société d’adolescents, des routines, une peur latente, une organisation quasi militaire née de la nécessité. Or, la description reste à l’état d’étiquette. Le lecteur sait ce que c’est, mais ne le voit pas vraiment : tout cela est traité au minimum syndical. Même constat pour le Labyrinthe : c’est le cœur du pitch, mais il reste souvent un décor abstrait. L’écriture manque de détails, manque de poésie, manque de précision sensorielle. Le texte ne crée pas d’épaisseur. Il ne laisse pas l’imagination se nourrir. Il ne propose pas de vision. Il laisse une ossature trop impersonnelle pour permettre au lecteur lambda de se plonger dans un univers. Malgré quelques tentatives maladroites, l’auteur ne parvient décidément pas à installer une atmosphère alors qu’il en a tous les moyens narratifs.
Parce que, sur le papier, l’idée est bonne. Un univers inconnu. Une amnésie collective. Un mécanisme d’arrivée mystérieux (la Boîte) qui dépose un adolescent chaque mois. Un labyrinthe mouvant. Une question centrale : qu’y a-t-il au bout ? Qui tire les ficelles ? Pourquoi eux ? Il y a une promesse d’énigme, une carotte narrative claire : le lecteur peut vouloir continuer simplement pour savoir ce que cache le Labyrinthe. Mais cette carotte est quasiment le seul moteur. Et très vite, le lecteur comprend où cela mène : une expérience, des cobayes, une organisation qui observe. Qu’à cela ne tienne, même si les révélations finales ne sont pas “incroyables” (elles sont, au mieux, conformes à ce que le genre annonce), la question “au bout du labyrinthe” pourrait suffire à certains lecteurs. Car le roman est court et l’accroche existe. Mais tout est mal exploité : le suspense est mécanique, l’émotion factice, la logique bancale.
Dashner veut manifestement provoquer quelque chose. Il cherche le tragique, le triste, le coup de poignard. Il place des scènes destinées à faire monter l’affect : la Transformation et la mort de Ben, le sacrifice de Chuck. Mais le style est trop pauvre, trop pressé, trop “fonctionnel” pour que l’émotion s’enracine. On sent la scène fabriquée pour faire pleurer, et c’est précisément pour cela qu’elle ne marche pas. Et c’est un problème capital dans un récit de survie : sans émotion crédible, la menace n’a pas de poids. Si l’émotion ne tient pas, la dynamique héroïque non plus. Thomas est présenté comme le nouveau venu, perdu, jeté dans une communauté qui vit là depuis longtemps. Théoriquement, il devrait apprendre, se heurter à la structure, être écrasé par l’ignorance. En pratique, il est immédiatement l’homme providentiel. Il comprend plus vite que les autres. Il prend des décisions supposées courageuses (le sauvetage de Minho et des autres Coureurs) mais qui ressemblent souvent à du suicidaire débile, et le récit les récompense. Il postule et devient Coureur presque instantanément, comme si cela allait de soi. Il assemble les pièces de l’énigme du Labyrinthe en quelques semaines alors que d’autres (Newt, Alby) sont là depuis des mois ou des années. C’est vraiment le cliché du héros “au-dessus de la masse”, et ici la disproportion est telle qu’elle fatigue très vite. Le roman ne cherche même pas à camoufler le fait qu’il survivra. La narration est structurée autour de sa centralité absolue et cela agace rapidement.
Teresa, la seule fille, aurait pu être un basculement sociologique, psychologique, dramaturgique. Une communauté masculine fermée, une arrivée inédite, des réactions contrastées, des tensions, des alliances, des jalousies, des fractures : il y avait un potentiel immense. Mais dans ce tome, sa présence paraît surtout répondre à une logique de cahier des charges : “il faut une héroïne, il faut un couple, il faut un duo.” Elle est peu utile à l’action, peu consistante narrativement, et son rôle ressemble principalement à un “love interest” greffé sur Thomas. La “love story” annoncée est maladroitement installée : connexion mentale, souvenirs partiels, sentiment qu’ils se connaissaient… Tout cela n’apporte presque rien à la progression du mystère. Cela sert surtout à faire comprendre au lecteur : “il y aura un couple de jeunes héros et ils sauveront le monde.” Même la communication télépathique entre ces deux individus paraît gratuite : elle n’enrichit pas l’intrigue, elle signale une future importance sans la justifier.
L’amnésie peut, elle, être brillante quand elle est maîtrisée. Elle permet de découvrir le monde avec le personnage, de doser l’information, de préparer des révélations. Mais ici, elle sonne comme un simple artifice : elle est là “parce que ça fait mystère”. Et le pire, c’est le contournement interne du dispositif : la piqûre des Griffeurs, le coma, puis le retour des souvenirs. On atteint une absurdité narrative : il suffit de se faire piquer pour gagner l’accès à la solution. Toute la cartographie du labyrinthe, tout le travail patient des Coureurs, toutes les années de survie et de relevés se trouvent ridiculisées par un raccourci. L’idée que Thomas obtienne, via cette Transformation, des éléments décisifs que d’autres n’ont jamais eus rend l’énigme elle-même dérisoire. Surtout qu’on se rend compte au cours de la lecture que d’autres personnages, comme Gally, ont subi eux aussi cette transformation (et donc retrouvé une partie de leurs souvenirs) mais ce point n’est nullement développé, comme si seul Thomas pouvait comprendre les choses mieux que les autres.
Le Bloc devrait, lui aussi, être un terrain d’étude fascinant : des adolescents, sans adultes, confrontés à un danger permanent, développant des règles, une hiérarchie, des peurs, des routines, des conflits. Or, tout cela reste lisse.
On entrevoit des dissensions, une scène de conseil tendue, des oppositions ponctuelles. Mais il n’y a pas de vraie psychologie sociale. Pas de clans durables. Pas de fractures idéologiques profondes. Pas de conséquences structurantes.
Dans un roman plus incarné, on attendrait : des stratégies divergentes (survie vs exploration), des leaders contestés, des paranoïas, des boucs émissaires, des alliances, des trahisons, des tensions sexuelles (même implicites), la peur comme outil de contrôle. Ici, rien ne prend. Le Bloc est organisé, certes, mais il n’est jamais vivant.
Même problème pour l’angoisse. Le Labyrinthe est censé être un cauchemar architecturé. Mais les sorties ne génèrent pas cette sensation de menace constante. Le texte ne construit pas l’oppression, la confusion, la panique, l’épuisement — tout ce qui pourrait rendre les couloirs réellement terrifiants. Les Griffeurs, créatures mi-machines mi-monstres, restent longtemps des parodies. Ils ne deviennent véritablement dangereux — et encore, brièvement — que lors du dérèglement final, quand les portes restent ouvertes et que l’attaque nocturne commence. Cette séquence apporte enfin un début de tension, mais elle ne dure pas, et elle arrive tard. Elle ressemble à un “final de niveau” plus qu’à l’aboutissement anxiogène d’un roman construit sur la peur.
Et puis vient la chute : WICKED, la Braise, l’expérience, les cobayes.
Sur le plan de la logique interne, tout s’effondre. Le roman demande au lecteur d’accepter qu’une organisation cherche un remède à une maladie supposément issue d’éruptions solaires (les recherches scientifiques de l’auteur pour rendre son élément déclencheur un peu crédible n’ont pas été profondes) mais surtout qu’un labyrinthe mortel rempli de créatures tueuses serait un instrument utile pour développer un vaccin. La question est simple : en quoi tuer ou traumatiser des adolescents dans un jeu mortel aide-t-il à créer un remède ? Alors qu’il est écrit noir sur blanc que dans le monde extérieur, les gens les plus riches ont les moyens de se soigner. Le roman ne donne aucune réponse satisfaisante. Il donne une justification de surface, et demande au lecteur de l’avaler parce que c’est une dystopie. Le naming ajoute à la sensation de paresse : “WICKED”, qui veut littéralement dire “méchant”, ne brille pas par subtilité. On a le sentiment que l’auteur n’a pas cherché à produire une mythologie crédible ; il a collé une étiquette. Pourtant, c’est un point crucial : quand un roman est construit sur une énigme, la résolution n’a pas besoin d’être merveilleuse, mais elle doit tenir la route, être cohérente avec les indices disséminés jusque là et produire une satisfaction intellectuelle. Ici, la réponse est si fragile qu’elle annule rétroactivement la montée en tension.
Le roman tente un dernier crochet par le biais de l’épilogue : une organisation prétend sauver les héros, se pose en antagoniste de WICKED… avant qu’on comprenne qu’elle travaille en réalité pour elle, ou qu’elle est intégrée au dispositif.
Sur le papier, c’est une piste intéressante : manipulation, faux alliés, perte de confiance, mise en abyme de l’expérience. Il y aurait matière à une réflexion sur le consentement, sur l’instrumentalisation, sur la construction de récits pour contrôler des sujets. Mais ce renversement arrive dans un univers déjà trop fragile. Il ne corrige pas l’impression de bricolage ; il ajoute une couche. Et il ne suffit pas à donner envie de s’embarquer dans les suites à venir l’accroche n’est pas assez forte, la promesse n’est pas assez crédible, l’écriture n’est pas assez engageante.
Au final, Le Labyrinthe ressemble à une œuvre qui avait une belle accroche — amnésie, labyrinthe, expérience, survie — mais qui échoue à la transformer en roman pleinement incarné. Le texte est trop sec pour l’atmosphère, trop fragmenté pour l’immersion, trop superficiel pour l’émotion, trop mécanique pour la psychologie collective, trop bancal pour la révélation finale. Certains lecteurs iront au bout pour la “carotte” : savoir ce qu’il y a derrière le labyrinthe. Mais la résolution, au lieu d’élever le récit, le fait retomber. Et une fois la page tournée, il reste une impression tenace : celle d’un roman qui coche des cases et enchaîne des effets, sans jamais trouver la densité nécessaire pour que l’ensemble devienne autre chose qu’un divertissement fragile et surtout trop bancal pour donner envie de continuer.
07/20
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