Harry Potter et l’Ordre du Phénix

J. K. Rowling – 2003

Harry Potter et l’Ordre du Phénix est le tome le plus long de la saga, et cela ne tient pas seulement à un goût de l’auteur pour l’accumulation. Ce cinquième volume donne vraiment l’impression d’un livre qui veut faire sentir le poids du temps, la lenteur d’une année scolaire entière, le frottement des semaines, l’installation progressive d’une tension politique et émotionnelle. Plus que dans les tomes précédents, on a le sentiment que l’auteur a voulu laisser de l’espace à son univers, l’étirer, l’ouvrir, le faire respirer autrement que par la seule mécanique du mystère de fin d’année. L’idée est assez claire : ce qu’on pouvait développer de Poudlard lui-même a, en grande partie, déjà été montré. Le château, ses salles, ses couloirs, ses rites, sa vie interne, tout cela a été exploité. À ce stade de la saga, il devient indispensable de développer plus largement le monde magique dans son ensemble. C’est peut-être un peu tardif dans la construction globale du cycle — beaucoup de ces éléments auraient pu être amenés plus tôt, dès les premiers tomes, si l’univers avait été pensé d’emblée avec cette ampleur — mais cela devient ici nécessaire, surtout au regard des volumes qui se profilent et du basculement progressif vers un récit plus mature.

Ce tome est donc d’abord un tome d’expansion du décor. Dans les tout premiers chapitres, Harry se rend donc au ministère de la Magie pour son audience disciplinaire, accompagné d’Arthur Weasley. Cette première vraie incursion dans les rouages institutionnels du monde magique est importante. On découvre non seulement le bâtiment lui-même, mais aussi ses différents départements, ses couloirs, sa hiérarchie, sa bureaucratie, la nature des travaux qu’on y effectue. À travers le regard d’Harry et le rôle de guide occasionnel d’Arthur, le lecteur entre enfin dans un univers qui ne se résume plus à l’école. Le ministère n’est plus une entité abstraite qu’on évoquait au détour de quelques noms ou de quelques décisions ; il devient un lieu, avec ses logiques internes, ses inerties, sa lourdeur administrative et surtout sa fonction politique. La même logique d’élargissement se retrouve avec Sainte-Mangouste, l’hôpital magique visité pendant les vacances de Noël après l’agression d’Arthur Weasley. Là encore, le lecteur voit ce qu’il y a après Poudlard, ou plutôt autour de Poudlard : les métiers magiques, les blessures propres à cette société, les soignants, les malades, les drames invisibles qui accompagnent le quotidien d’un monde où la magie n’abolit ni la souffrance ni la folie. Ces scènes ont une vraie utilité : elles montrent l’envers du décor, ce qui existe au-delà de la pure aventure scolaire, et elles contribuent à faire exister un monde qui commence enfin à ressembler à une société complète. Il faut également ajouter à cela le quartier général de l’Ordre du Phénix, qui constitue un autre lieu essentiel du roman. L’Ordre, c’est la résistance clandestine remise sur pied pour lutter contre Voldemort, un groupe composé notamment de Sirius Black, Lupin, Maugrey, les Weasley et d’autres anciens compagnons de Dumbledore. Dès que Harry y pénètre, on comprend que l’on n’est plus dans la seule logique de l’initiation enfantine ou de l’aventure de collège : on entre dans une structure de résistance, dans une organisation de l’ombre, dans un univers où les adultes savent déjà qu’une guerre recommence.

C’est probablement l’un des points les plus intéressants de ce cinquième tome : son atmosphère. Même si le rythme est lent, voire parfois trop lent, le livre repose sur une ambiance très particulière, celle de la guerre silencieuse, du conflit qui n’a pas encore éclaté au grand jour mais qui est partout en germe. La tension est omniprésente même si elle ne prend pas toujours la forme d’une action directe. Le ton est posé dès le départ. Harry est attaqué par des Détraqueurs dans le quartier de Little Whening, qui avait jusque-là valeur de refuge paradoxal : un lieu désagréable, certes, mais un lieu relativement extérieur au cœur du danger magique. Ici, même ce havre précaire est contaminé. Le danger n’est plus contenu à Poudlard ou à quelques zones particulières du monde sorcier ; il déborde partout.

Cette tension prend ensuite un visage politique à travers Dolorès Ombrage. Son introduction est centrale. Personnage détaché du ministère, Ombrage ne croit pas au retour de Voldemort, considère Harry comme un menteur, et vient incarner dans l’école la ligne officielle du pouvoir. Elle installe progressivement une atmosphère de délation, de surveillance, de répression administrative. Décrets d’éducation, sanctions arbitraires, contrôle des cours, surveillance des élèves, punition corporelle masquée derrière une hypocrisie bureaucratique : tout cela est plutôt bien fait. Ombrage transforme Poudlard en espace de contrôle. Là où les tomes précédents mettaient en scène une école parfois dangereuse mais encore fondamentalement vivante et libre, celui-ci montre une institution colonisée de l’intérieur par le pouvoir politique. Et cela fonctionne d’autant mieux que l’école est le lieu idéal pour mettre en scène cette répression. Le quotidien scolaire devient ainsi un terrain d’expérimentation autoritaire. Le roman trouve là quelque chose de juste dans sa manière de faire sentir l’étouffement.

L’un des apports du tome concerne aussi le traitement de Harry. Il est laissé dans l’ignorance par les adultes au début du roman, tenu à l’écart alors même qu’il a été le témoin direct du retour de Voldemort. Cette mise à distance nourrit chez lui une colère constante, une frustration, un sentiment d’abandon qui irriguent tout le récit (la mort de Sirius participe à ce sentiment global). À cela s’ajoute le discrédit public. Harry est considéré par une partie de son entourage comme un menteur, comme quelqu’un qui cherche à attirer l’attention ou à se mettre en avant. Le cas de Seamus Finnigan est révélateur de ce climat : ce n’est pas seulement la société magique adulte qui doute de lui, ce sont aussi ses camarades. Cette défiance crée une position plus nuancée pour le personnage principal. Harry n’est plus simplement le héros évident et reconnu ; il devient une figure contestée, regardée avec suspicion, parfois même avec hostilité. Le roman apporte ainsi une réflexion un peu plus mature sur son personnage. Certes, cela passe encore par des crises d’adolescent, des accès de colère, des réactions parfois excessives. Mais ce n’est pas un défaut rédhibitoire. Au contraire, cela donne à Harry une forme de rugosité qu’il n’avait pas toujours dans les premiers tomes. Il n’est plus seulement le jeune élu sympathique ; il devient quelqu’un qui souffre, qui s’emporte, qui supporte mal qu’on le manipule ou qu’on lui mente.

Le principal problème du livre reste cependant sa tendance à trop s’étirer. Si les amateurs les plus fervents de cet univers seront heureux d’y passer davantage de temps, beaucoup d’autres lecteurs pourront juger certains chapitres dispensables. On comprend leur fonction globale : installer cette pré-guerre et nourrir l’ambiance de stagnation inquiète. Mais cette justification atmosphérique n’empêche pas certaines séquences de paraître trop longues ou peu nécessaires. Le mystère autour de l’absence de Hagrid, puis son retour et le récit de son voyage, en sont un bon exemple. L’apparition de Graup, son demi-frère géant, participe de cette impression d’épisode qui ajoute inutilement du matériau au monde. Le traitement du Quidditch va dans le même sens. La compétition est bâclée. Elle passe au second plan, Harry est exclu de l’équipe, et la victoire finale apparaît de manière presque honteuse tant elle semble peu préparée, peu amenée, peu signifiante. Elle paraît n’exister que pour donner à Ron un moment de valorisation, sans véritable nécessité organique. Là encore, on sent une intrigue secondaire que l’auteur n’a ni vraiment voulu développer, ni complètement supprimer. Le retour de Rita Skeeter souffre d’un problème voisin. On perçoit bien l’intention : proposer une critique de la manipulation des masses et de l’usage de la presse comme instrument de pouvoir. Mais le traitement reste grossier, presque scolaire. Le pamphlet est là, mais il est enfantin dans sa forme, pas toujours subtil, pas toujours convaincant.

Pour autant, tout ce qui ralentit le récit n’est pas superflu. Certains chapitres apportent une compréhension plus profonde de certains personnages ou enrichissent utilement les enjeux du roman. Les cours d’occlumancie avec Rogue ne sont pas parmi les plus intéressants mais ils ouvrent des brèches dans le passé de ce personnage, qui reste sans doute l’un des plus fascinants de toute la saga. Rogue gagne en épaisseur de tome en tome, et ici encore il attire l’attention bien davantage que beaucoup d’autres figures pourtant théoriquement plus proches de Harry. La mise en place de l’Armée de Dumbledore constitue également un point fort. Ce groupe d’élèves, mené par Harry, décide d’apprendre à se défendre seul face à l’incapacité volontaire de l’enseignement officiel sous Ombrage. C’est à la fois logique dans la narration et rafraîchissant dans la dynamique. Le roman trouve là un bon équilibre entre oppression institutionnelle et résistance concrète. Ces scènes reposent surtout sur les interactions entre les personnages, sur les dialogues, sur la vie de groupe. On sent alors très fortement ce côté “sitcom” avec un ensemble de protagonistes maintenant bien installés, dont on suit les échanges plus que de véritables bouleversements narratifs.

C’est peut-être d’ailleurs une des limites du livre : la dynamique de statu quo. Les personnages sont là depuis longtemps, leurs places sont identifiées, et l’auteur ne semble pas toujours vouloir ou pouvoir les approfondir réellement. Hormis Rogue, l’évolution des autres figures majeures reste assez limitée. Luna Lovegood, par exemple, apporte certes à Harry une perspective différente sur le monde. Son étrangeté, son décalage, sa manière de croire à d’autres formes de réalité ont quelque chose d’intéressant. Mais elle reste malgré tout un archétype, une silhouette conceptuelle plus qu’un personnage pleinement développé. Ombrage, de son côté, fonctionne très bien comme figure de haine, mais demeure fondamentalement méchante sans beaucoup de relief intérieur. Quant à Dumbledore, sa fuite devant Harry pendant une grande partie du livre semble souvent n’avoir d’autre fonction que de créer artificiellement une tension. Elle sert le roman, mais elle n’est pas toujours très crédible psychologiquement.

Le thème de la prophétie pose lui aussi problème. D’abord parce qu’il n’avait pas vraiment été annoncé en amont. Il n’a pas été véritablement préparé dans le récit, pas réellement annoncé par des indices semés suffisamment tôt. Il surgit donc avec une certaine brutalité structurelle. Ensuite, parce que la prophétie est un procédé narratif classique, presque usé, qui permet souvent de plier le récit aux besoins de l’auteur plutôt que de laisser les événements naître naturellement des caractères et des situations. Même ici, alors qu’elle reste assez sibylline, elle reste un trope de fantasy trop basique.

Mais là où le thème en lui-même convainc peu, sa mise en scène finale, elle, est remarquable. L’incursion au ministère de la Magie, et plus précisément au département des Mystères, constitue le sommet du roman. C’est le gros point positif de ce tome. Depuis le début de l’année, les visions de Harry teasent, ou plutôt annoncent, appellent, préparent cette descente vers le cœur caché de l’institution magique. Certes, ces visions peuvent parfois sembler redondantes, mais elles finissent par converger avec efficacité. La scène est construite en plusieurs temps, et c’est ce qui la rend si réussie. Il y a d’abord le mystère : des adolescents qui pénètrent dans un lieu interdit, presque abstrait jusque-là. Puis l’exploration : les salles étranges, les couloirs, les portes multiples, les objets incompréhensibles, la cuve aux cerveaux, cette impression de pénétrer dans un lieu où s’archivent les secrets fondamentaux du monde magique. Ensuite vient l’infiltration, avec cette tension parfaitement distillée, cette sensation que quelque chose va mal tourner mais qu’on ne sait pas encore à quel moment ni sous quelle forme. Puis le récit bascule dans l’explosion. Apparition des Mangemorts, cache-cache dans les couloirs, utilisation très intelligente du décor et surtout défense héroïque des élèves jusqu’à l’arrivée de l’Ordre du Phénix puis de Dumbledore. Toute cette séquence rattrape clairement les errances, les longueurs et les défauts du reste du livre. C’est bien fait, bien rodé, très agréable à lire et des interactions avec Harry et Neville atteignent ici peut-être leur paroxysme. La mise en scène y est presque parfaite. Et, effectivement, bien plus riche et plus satisfaisante que ce qu’en ont fait les films.

Une fois le livre refermé, il apparaît assez clairement qu’on a affaire à un roman de transition. Certaines longueurs étaient sans doute nécessaires. L’installation du ministère, de ses départements, de la logique institutionnelle, de la résistance organisée, de l’atmosphère de guerre larvée, devait se faire quelque part. Le résultat est donc un tome hybride. D’un côté, il y a du statu quo : politiquement, la situation n’évolue pas vraiment pendant la majeure partie de l’année scolaire. Le monde magique officiel refuse encore de voir la vérité, campe sur ses positions, s’enferme dans le déni. De l’autre, il y a une fin d’une intensité remarquable, où l’action devient soudain frénétique, où le récit quitte sa torpeur pour entrer dans le conflit ouvert. C’est à la fois la force et la faiblesse de Harry Potter et l’Ordre du Phénix. Le roman est parfois trop long, parfois trop prisonnier de sa volonté de tout montrer. Ce n’est pas le tome le plus maîtrisé dans sa continuité. Ce n’est pas le plus homogène. Mais c’est sans doute celui qui assume le plus clairement sa fonction de charnière : il suspend l’ancien monde, retarde un peu trop le passage à l’étape suivante, puis finit par l’ouvrir brutalement. En cela, il est moins un grand roman autonome qu’un vaste sas de décompression avant l’embrasement final de la saga.

13/20 ❤️

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