
Alain Damasio – 2012
Avant toute critique, il convient d’abord de rappeler la nature même de l’ouvrage. Aucun Souvenir Assez Solide n’est pas un roman construit autour d’une intrigue continue, mais bien un recueil de nouvelles, ce qui change profondément la manière de l’aborder. Chaque texte constitue une expérience narrative autonome, parfois très brève, parfois plus développée, mais toujours centrée sur un concept, une idée ou un dispositif stylistique. Cette structure implique inévitablement une certaine hétérogénéité. Le lecteur passe ainsi d’une idée forte à une autre, d’une expérimentation stylistique à une réflexion plus narrative. Au final, il y a à boire et à manger dans ce recueil : certaines nouvelles frappent par leur puissance conceptuelle et leur qualité d’écriture, tandis que d’autres ressemblent davantage à des essais littéraires ou stylistiques, où l’auteur semble tester des formes d’écriture plutôt que raconter une véritable histoire.
Ce qui ne fait toutefois jamais défaut, c’est l’imagination débordante de Damasio. L’auteur démontre une capacité remarquable à concevoir des univers et des concepts originaux, souvent liés aux mutations technologiques et aux transformations de la société contemporaine. Sa plume, souvent très agréable, joue volontiers avec la langue française et s’appuie sur une richesse lexicale et une musicalité du texte qui constituent l’une de ses marques de fabrique. Et même si les textes sont indépendants, plusieurs thèmes traversent clairement l’ensemble du recueil. On retrouve notamment les obsessions intellectuelles de Damasio : l’évolution de la technologie, la transformation du langage, la surveillance et le contrôle social et encore la privatisation progressive de l’espace public.
La nouvelle « Les Hauts® Parleurs® » constitue sans doute l’un des exemples les plus réussis de cette réflexion. Dans ce texte, la parole et l’espace public deviennent progressivement des biens privatisés, captés par des marques et des entreprises qui transforment le langage lui-même en support publicitaire. Le concept est simple mais redoutablement efficace : des individus deviennent littéralement des « hauts-parleurs » humains, chargés de diffuser des messages commerciaux dans l’espace public.
La nouvelle fonctionne à la fois comme une satire sociale et comme une mise en garde politique. Elle montre à quel point le langage – pourtant commun à tous – peut être capturé par des intérêts privés. À travers cette idée, Damasio préfigure clairement certaines thématiques qu’il développera plus tard dans son roman Les Furtifs, notamment la question de la privatisation des villes et de l’espace collectif. La très courte nouvelle « Le bruit des bagues » développe une autre idée caractéristique de l’auteur : celle d’une société où les individus se surveillent mutuellement à travers des dispositifs technologiques. Dans ce monde, les citoyens portent des bagues connectées qui enregistrent et signalent leurs interactions sociales. Même si le texte est bref, l’idée fonctionne bien. On y retrouve une critique de la société du fichage et de la surveillance volontaire, où chacun accepte plus ou moins consciemment de se rendre traçable. Cette thématique rappelle fortement certaines réflexions déjà présentes dans le roman La Zone du Dehors, où la surveillance et la régulation sociale occupaient déjà une place centrale.
Certaines nouvelles se distinguent, elle, par leur travail sur la langue. C’est le cas de « C@pTCH@ » et de « Une stupéfiante salve d’escarbilles de houille écarlate ». Dans ces textes, l’intérêt réside moins dans l’histoire racontée que dans la torsion du langage, les expérimentations lexicales et les jeux sur la syntaxe. Damasio multiplie les inventions verbales, les déformations orthographiques et les constructions inhabituelles. Il pousse la langue française, explorant ses possibilités sonores et visuelles. Ces textes valent clairement la lecture pour leur travail stylistique, même si l’intrigue elle-même reste secondaire. Toutes les nouvelles n’atteignent cependant pas le même niveau d’intérêt. « Sam va mieux », par exemple, raconte l’histoire d’un homme dont l’état psychologique est modifié grâce à une technologie capable de réguler ses émotions. L’idée touche à des questions intéressantes mais le texte reste assez convenu et ne développe pas pleinement son concept. De même, « Les Hybres » explore la question de l’hybridation entre humains et autres formes de vie. Là encore, les thèmes – transhumanisme, évolution du vivant, redéfinition de l’humain – sont stimulants, mais la nouvelle elle-même reste relativement classique et moins marquante.
La nouvelle « El Levir et le Livre » constitue en revanche l’un des textes les plus intéressants du recueil. Le concept est particulièrement séduisant : un livre capable de changer de contenu en fonction de son lecteur. Chaque personne qui ouvre l’ouvrage voit apparaître une version différente du texte, adaptée à sa sensibilité, à son histoire personnelle ou à ses attentes. Cette idée permet à Damasio de développer une réflexion fascinante sur l’acte de lecture lui-même : lire, c’est toujours transformer un texte, l’interpréter, le réinventer intérieurement. La nouvelle finale, « Aucun Souvenir Assez Solide », prolonge cette réflexion mais la déplace vers la question de la mémoire et du stockage des informations. Dans un monde saturé de données numériques, où chaque instant peut être enregistré, archivé et consulté, le texte interroge la fragilité du souvenir humain. Le stockage technologique semble promettre une mémoire parfaite, mais il pose également une question fondamentale : si tout est conservé, que devient l’oubli ? La nouvelle explore ainsi la tension entre mémoire biologique et mémoire numérique, entre souvenir vécu et donnée enregistrée. Elle clôt le recueil sur une réflexion assez profonde sur l’identité et le rapport au passé.
Au-delà des thèmes, le recueil se caractérise également par un certain nombre de procédés formels. Damasio multiplie les changements de narrateurs, souvent signalés par des symboles distincts qui introduisent de nouveaux points de vue au sein du texte. Il joue également avec :
la typographie, la taille des caractères, les variations de police et les jeux de mots et les néologismes Ces dispositifs fonctionnent parfois très bien – comme dans « So phare away », où l’écriture accompagne efficacement le propos – mais ils peuvent aussi sembler plus artificiels dans certains textes. Dans ces cas-là, l’impression domine que l’auteur expérimente davantage qu’il ne raconte réellement une histoire.
Au final, Aucun Souvenir Assez Solide apparaît comme un recueil foisonnant mais inégal. L’imagination de Damasio y est incontestablement impressionnante, et plusieurs nouvelles témoignent d’une véritable force conceptuelle et d’un travail stylistique remarquable. Mais toutes les propositions ne se valent pas, et certaines ressemblent davantage à des ébauches d’idées ou à des laboratoires d’écriture qu’à des récits pleinement aboutis.
On ne peut donc pas considérer ce livre comme un roman à part entière. Il s’agit plutôt d’un ensemble de pistes, de réflexions et d’expériences littéraires. Malgré ses inégalités, le recueil demeure intéressant à lire. Certaines nouvelles contiennent d’excellentes idées qui mériteraient presque d’être développées dans un roman, où la narration pourrait se déployer sur une plus grande longueur et donner toute sa force aux concepts proposés. Quoique qu’il en soit, chacun y trouvera forcément des passages qui l’intéresseront davantage que d’autres.
14/20
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