Les Furtifs

Alain Damasio – 2019

Avec Les Furtifs, Alain Damasio confirme ce qui fait depuis longtemps la singularité de son œuvre : une imagination conceptuelle hors norme, capable de faire naître des idées de science-fiction à la fois audacieuses, politiques et profondément incarnées. Le point de départ du roman est immédiatement séduisant et chargé d’une force émotionnelle évidente : Lorca Varèse et Sahar Varèse, un couple brisé, ont perdu leur fille, Tishka, et tentent de la retrouver dans un monde devenu hostile, verrouillé, privatisé.

Dès les noms, tout est déjà signifiant. Lorca, qui évoque la voix, la poésie, le chant tragique ; Varèse, qui renvoie au célèbre compositeur. Le roman annonce ainsi très tôt ce qu’il sera : une œuvre sur le son avant l’image, sur ce qui se perçoit autrement que par le regard, sur ce qui échappe à la capture visuelle et au contrôle. Face à ce couple se déploie l’invention centrale du livre : les Furtifs. Ces êtres à la frontière de l’humain et de l’animal, impossibles à fixer, invisibles aux dispositifs de surveillance, se transforment en pierre dès qu’ils sont repérés. L’idée est brillante, à la fois narrative et symbolique : le regard qui veut posséder tue le vivant, le fige, le minéralise. Damasio réussit ici à donner corps à une altérité radicale, incompatible avec les logiques industrielles et technologiques modernes. On comprend immédiatement que les furtifs ne sont pas seulement un enjeu narratif, mais le cœur idéologique du roman.

Comme souvent chez Damasio, la science-fiction est indissociable d’une critique sociale et politique très construite. Les Furtifs s’inscrit dans la continuité de La Zone du Dehors. Le roman insiste sur la logique de privatisation et de gouvernance algorithmique. Les villes ne sont plus seulement administrées : elles sont rachetées par des marques, transformées en franchises urbaines, où l’espace public devient un produit ; les personnalités publiques sont indissociables d’un TCM (taux de crédibilité médiatique). Les idées brillantes et avant-gardistes s’accumulent… Damasio ne force pas la démonstration : il montre un monde qui fonctionne, précisément parce qu’il est crédible.

Avec celles concernant la recherche et la compréhension des furtifs, les scènes de répression, quand elles surgissent, sont parmis les plus réussies du roman. On y ressent un gouvernement totalisant, capable de maîtriser les comportements sans violence spectaculaire, par simple gestion des flux, des données et des accès. Le problème est que ces scènes, aussi efficaces soient-elles, n’irriguent pas l’ensemble du récit. Elles apparaissent par blocs, comme des pics d’intensité dans un roman de plus de 900 pages, laissant entre eux de longues zones plus diffuses. Le reproche majeur du livre reste celui du rythme. Les Furtifs souffre d’un manque de tension narrative continue. Le conflit central — nature contre technologie, vivant contre contrôle — est posé très tôt et ne se complexifie que marginalement par la suite. Dès lors, la trajectoire du récit devient prévisible. Les scènes de traque des Furtifs, l’avancée de l’enquête, ou les confrontations entre la gouvernance totalitaire sont très bien écrites, mais elles ne constituent pas l’ossature constante du roman. Entre ces moments forts, le texte s’étire, s’alourdit, et laisse apparaître un ventre mou particulièrement sensible dans la partie centrale. Le page-turning n’est pas au rendez-vous : on lit par politesse intellectuel plus que par urgence narrative.

Par ailleurs, si l’écriture reste ambitieuse, elle est aussi parfois forcée. Après le vent dans La Horde du Contrevent, Damasio choisit ici de faire du son la clé de compréhension du monde. Et il insiste, parfois lourdement. La ponctuation est ainsi omniprésente, marquant les vibrations, les rythmes, les résonances. Le vocabulaire est d’une richesse impressionnante : mots contractés, hybridations lexicales, inventions sémantiques. L’auteur sculpte la langue, la plie, la tord, cherche à produire une expérience sensorielle totale. Mais à la lecture, cette ambition se heurte à une limite claire : l’immersion ne se décrète pas. À force de vouloir faire ressentir, le texte donne parfois l’impression de forcer l’entrée du lecteur dans l’expérience. Certains passages semblent grossir le trait, insister, souligner là où une suggestion aurait suffi. Le résultat est parfois paradoxal : au lieu d’approfondir la sensation, l’écriture crée parfois une distance.
Cette impression est renforcée par le sentiment que l’auteur, en poussant systématiquement ses idées jusqu’à leur extrémité formelle, y perd son lecteur. Les noms de chapitres eux-mêmes en deviennent révélateurs : on sent que l’auteur a voulu privilégier le spectaculaire (création de noms, ponctuation fantasque ou variations de police d’écriture) plutôt que le nécessaire.

Le roman multiplie ainsi les points de vue, chacun identifié par un symbole. On y retrouve notamment Lorca Varèse, Sahar Varèse, Saskia et Hernan du groupe du Récif ainsi que le marginal Toni Tout-Fou, déjà évoqué dans Aucun Souvenir Assez Solide. Sur le principe, la polyphonie reste intéressante, mais son dispositif paraît ici disproportionné par rapport au besoin narratif réel. Contrairement à La Horde du Contrevent, où la multiplicité des voix était frénétique et structurelle, Les Furtifs demeure malgré tout centré sur Lorca. Le symbole devient alors moins une nécessité qu’un héritage stylistique. Le changement de point de vue fonctionne, mais il n’aurait pas nécessité un balisage aussi appuyé. Le sentiment de recyclage formel affleure.

Surabondamment, il faut admettre que les personnages ne sont pas non plus très charismatiques. Lorca Varèse est en effet un protagoniste paradoxal. Il n’est ni raté, ni véritablement marquant. Sa quête est forte, légitime, émotionnellement justifiée. Il ne s’efface pas derrière les thèmes, mais il ne les incarne pas non plus avec un maestria suffisante pour devenir une figure mémorable. Il agit, il comprend, il avance, mais sans cette densité humaine qui aurait pu le transcender. Sahar Varèse, pourtant porteuse d’un potentiel narratif important, reste en retrait et n’apporte pas la plus-value attendue. Les personnages qui gravitent autour — Saskia, Hernan et même Arshavin, peut-être un des rares avec un véritable cheminement psychologique — offrent des points de vue intéressants sur les furtifs (éradication, coexistence, protection), mais demeurent souvent des positions idéologiques plus que de véritables trajectoires humaines.

On regrettera également le passage de la grande bataille de Porquerolles, pensée comme un sommet du roman. Pourtant, elle constitue l’un de ses moments les plus faibles. L’action est confuse, difficile à suivre, et surtout émotionnellement peu engageante. On n’est pas dedans. L’affrontement semble schématique et donne l’impression étrange d’un conflit imaginé de manière utopique et simplifiée, alors même que les thèmes du roman appelaient davantage de nuances, de chaos moral, d’ambiguïté. Le décalage entre l’ambition affichée et l’effet produit est frappant, et laisse un goût d’inachevé. La conclusion du roman reste dans une certaine continuité : la nature résiste, le vivant échappe, la technologie ne peut tout absorber. Il n’y a pas de victoire, seulement un constat. Cette fin est idéologiquement cohérente, mais narrativement attendue. Le message était clair dès le départ, et les péripéties narratives ne bousculent pas l’ensemble.

Les Furtifs reste un roman important, riche, ambitieux, profondément engagé. Il regorge d’idées fortes, de concepts visionnaires, de moments brillants. Mais il souffre d’un étirement excessif, d’un rythme inégal, d’un recyclage formel parfois trop visible, et d’un trop grand nombre de pages. Ce n’est pas un mauvais livre, c’est un livre frustrant, parce qu’il laisse constamment entrevoir ce qu’il aurait pu être avec une narration plus resserrée. Et si cette frustration est si vive, c’est sans doute parce que le lecteur a été habitué, par cet auteur même, à des œuvres d’une intensité et d’une nécessité supérieures. En refermant Les Furtifs, on ne doute pas du talent de Damasio. On regrette simplement qu’il ne se soit pas mieux exprimé.

13/20

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