L’Homme Nu

Dan Simmons – 1992

Le point de départ du roman est indéniablement l’un de ses aspects les plus réussis. Jeremy Bremen, professeur de mathématiques, est doté d’une capacité télépathique qui lui permet d’entendre en permanence les pensées des autres. Une excellente manière d’accrocher le lecteur avec un postulat de départ relativement simple.

Là où le livre se distingue immédiatement, c’est dans le traitement de ce pouvoir. Dan Simmons fait le choix d’abandonner toute vision idéalisée de la télépathie pour en proposer une lecture profondément réaliste et mature. Ce qui pourrait apparaître comme un don devient rapidement une malédiction, car être exposé sans filtre aux pensées humaines revient à être plongé dans un flux continu de pulsions, de peurs et de banalités souvent dérangeantes. Le roman opère ainsi une transformation progressive d’un postulat a priori séduisant en une expérience de plus en plus inconfortable, puis franchement destructrice. Le parti pris est intéressant et permet une réflexion plus poussée.

Cette dynamique fonctionne d’autant mieux que le récit s’ancre dans une trajectoire personnelle forte. Après la mort de Gail, son épouse et seule personne capable de filtrer ce vacarme mental, Jeremy sombre dans une errance à la fois physique et psychique. Cette connexion mentale qui lui permettait de vivre une vie plus ou moins normale n’est plus présente et tout s’effondre. À ce stade, le roman atteint une vraie justesse. Certaines scènes illustrent parfaitement cette dégradation, notamment celle où Jeremy finit violemment passé à tabac. La violence physique se double d’une violence mentale, puisque Jeremy perçoit simultanément les pensées de ses agresseurs. Le roman trouve ici un équilibre efficace entre idée de science-fiction et incarnation réaliste.

C’est dans un second temps que le récit devient plus discutable. Après avoir fait l’expérience de l’impossibilité de vivre une vie normale dans une société d’individus aux pensées souvent égoïstes Jeremy cherche à fuir les hommes et se retire dans des zones isolées, notamment du côté de la Floride. Ce mouvement vers l’isolement aurait pu donner lieu à un approfondissement du caractère introspectif du roman. Pourtant, c’est précisément à ce moment que le récit bascule vers quelque chose de plus rocambolesque. Jeremy est confronté à des criminels, notamment autour du personnage de Vanni Fucci et Sal Empori, figures mafieuses brutales et presque grotesques. En percevant leurs pensées alors qu’ils tentent de se débarrasser d’un cadavre, il devient malgré lui un témoin gênant, puis une cible.

À partir de là, le roman change de nature. Le personnage, initialement présenté comme un individu lambda cherchant simplement à survivre à son propre pouvoir, devient progressivement un point d’attraction pour les ennuis. Les événements s’enchaînent avec une intensité et une variété qui peuvent paraître excessives. L’implication avec la mafia, la fuite, l’épisode de l’avion privé et ses conséquences donnent au récit une dimension presque improbable. On a alors le sentiment que Jeremy agit comme un phare attirant toutes les situations extrêmes possibles, ce qui affaiblit la crédibilité de l’ensemble. Ce glissement préfigure, de manière fugitive, la structure du jeu vidéo narratif Beyond Two Souls, où l’héroïne Jodie Holmes, dotée elle aussi d’un pouvoir particulier, est plongée dans une succession de contextes variés et souvent spectaculaires. L’intention est compréhensible, puisqu’il s’agit de montrer comment ce pouvoir affecte le personnage dans des situations multiples, mais cela se fait au détriment de la cohérence et surtout de l’intimité du récit. Là où l’on pouvait attendre une exploration plus resserrée du deuil et de la solitude, le roman s’éparpille dans une série d’épisodes très différents qui diluent en partie sa force initiale.

La dernière partie du roman accentue le personnage de Robby, enfant lourdement handicapé dont la conscience joue un rôle inattendu dans le dénouement, et qui avait été préfigurer dans les chapitres précédents. Cette intervention apporte une dimension plus abstraite et presque métaphysique au récit. Sans que cela ne soit nécessairement un point positif ni même un point négatif. Cette conclusion narrative n’est peut-être pas indispensable mais elle amène quelque chose de différent. Quelque chose au-delà du convenu. D’ailleurs, la fin n’est ni totalement sombre ni véritablement apaisée. Elle laisse une impression mitigée, une forme d’équilibre fragile qui correspond bien à l’atmosphère générale du roman, marquée par une certaine résignation.

Au final, L’Homme Nu demeure une œuvre solide et attachante malgré ses imperfections. Si certaines péripéties peuvent sembler excessives ou rompre avec l’intimité du propos initial, le roman reste intéressant, facile à lire et globalement agréable à suivre dans ses différentes séquences, même lorsque celles-ci deviennent un peu trop rocambolesques. La richesse du concept, la maturité du regard porté sur la télépathie et les réflexions proposées sur la conscience, la solitude et le deuil permettent au récit de conserver une vraie valeur. C’est donc un livre stimulant, qui parvient malgré ses faiblesses à captiver et à laisser une impression durable.

14/20

⚡⚖️

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