L’Epée de Shannara

Terry Brooks – 1977

Premier roman de Terry Brooks, L’Épée de Shannara se présente comme une œuvre emblématique de la fantasy des années 1970, écrite dans un contexte où le genre cherchait encore son identité propre, coincé entre l’ombre monumentale du Seigneur des Anneaux et le désir de rendre ce type de récits plus accessibles à un large public. L’auteur, alors âgé de vingt-trois ans, signe ici une aventure à la fois ambitieuse dans sa structure et profondément tributaire de ses modèles, une œuvre peut-être sincère mais surtout prisonnière de son propre mimétisme.

L’écriture de Brooks frappe d’abord par sa simplicité. Loin d’un style ampoulé ou d’une recherche poétique, l’auteur privilégie la clarté et le rythme. La lecture est fluide, directe, parfois trop, mais elle conserve une efficacité indéniable. On se surprend à tourner les pages presque sans y penser, tant la narration adopte une cadence rapide, ponctuée de relances constantes. Dès le départ, lorsque Shea découvre sa filiation avec la lignée mythique de Shannara à travers les révélations d’Allanon, le lecteur est immédiatement plongé dans une intrigue qui ne ménage guère de temps mort. Le magicien, figure tutélaire et mystérieuse, apparaît au seuil de la taverne de Culhaven pour annoncer la menace du Roi-Sorcier et le récit bascule aussitôt dans la quête initiatique classique : celle du jeune héros promis à sauver le monde.

Si l’on peut reprocher à Brooks de précipiter certains événements, on ne peut nier qu’il essaye de faire de son mieux pour créer le suspense. La dernière partie du roman, notamment, repose sur un véritable contre-la-montre littéraire. Alors que la communauté formée autour de Shea se désagrège, les différentes trames s’entrecroisent et accélèrent la tension. Les chapitres consacrés à Flick et Menion Leah, réfugiés dans la cité assiégée de Tyrsis, ou encore ceux suivant Balinor tentant de reconquérir son trône, témoignent d’un sens du rythme certain. Chaque fin de chapitre s’achève sur un rebondissement, un cri, une révélation, ou une ombre qui s’étend – autant de procédés classiques mais efficaces. Si l’on regrette en revanche la rapidité avec laquelle le Roi-Sorcier est vaincu – quelques pages à peine, là où l’affrontement final aurait pu gagner en intensité – la structure globale reste cohérente.

Les personnages, eux, peinent davantage à s’affranchir de leurs archétypes. Shea est l’archétype même du héros malgré lui : humble, hésitant, mais porteur d’un héritage légendaire. Sa trajectoire, bien que sympathique, manque d’épaisseur psychologique. On le voit traverser les épreuves sans qu’un véritable doute ou un conflit intérieur ne s’installe durablement. Son frère Flick, plus terre-à-terre, incarne un réalisme paysan qui aurait pu enrichir la narration, mais il reste souvent relégué à un rôle de spectateur prudent. Menion Leah, prince impulsif et vantard, évolue à une vitesse vertigineuse, passant du jeune aristocrate inconséquent au héros accompli en quelques scènes à peine – notamment lorsqu’il affronte les trolls dans les marais d’Anar. Hendel, le nain, échappe miraculeusement à la mort dans l’embuscade des gnomes, tandis que Panamon Creel et Keltset, figures de l’ombre et de la loyauté, reviennent in extremis dans les dernières pages, au prix d’un effet de surprise certes agréable mais peu crédible. Cette tendance à protéger ses personnages, à leur éviter les conséquences tragiques de leurs aventures, affaiblit le sentiment de danger et d’empathie.

L’un des rares aspects véritablement originaux du roman réside dans sa mythologie raciale. Brooks imagine un monde post-apocalyptique où les races de la fantasy traditionnelle (hommes, elfes, nains, trolls) seraient issues de mutations de l’humanité après une guerre cataclysmique. Cette explication, discrète mais novatrice pour l’époque, confère au récit un parfum de science-fantasy intéressant. On le perçoit notamment dans les ruines anciennes décrites lors du passage sous la montagne, dans les « Salles des Rois », où l’on devine les vestiges d’une civilisation technologique oubliée. Ces bribes d’un passé lointain rappellent que l’univers de Shannara n’est pas toujours un simple clone de la Terre du Milieu, mais bien un futur lointain d’un monde détruit par l’homme lui-même.

Sur le plan narratif, la filiation avec Tolkien est par contre manifeste. Presque trop. Le schéma de la quête, la structure du groupe, la présence d’un mage-guide, d’un artefact unique, d’un ennemi lointain tapi dans sa forteresse et d’une marche à travers un monde divisé, tout renvoie à La Communauté de l’Anneau. Le passage de Shea dans la forteresse du Roi-Sorcier rappelle inévitablement la traversée de la Moria, tandis que le refuge dans les bois des elfes évoque la Lothlórien. Même la scène du retour d’Allanon, cru mort mais réapparaissant à la fin du roman, semble calquée sur le retour de Gandalf le Blanc. Cette fidélité confine parfois à la reproduction, et le lecteur aguerri peine à y percevoir une véritable identité propre. Mais il faut reconnaître que Brooks n’a jamais prétendu masquer ses influences : son ambition n’était pas de rivaliser avec Tolkien, mais de rendre ce type d’aventure plus immédiate, plus lisible, plus populaire.

Toutefois, à la relecture, l’ouvrage a indéniablement vieilli. Ses dialogues, parfois naïfs, sa morale manichéenne et son absence de complexité politique ou émotionnelle le place loin des grandes fresques modernes. Pourtant, malgré ces faiblesses, on ne peut s’empêcher de ressentir une certaine affection pour cette épopée datée, sincère et pleine d’entrain. Il y a dans L’Épée de Shannara une candeur rare, celle d’un jeune auteur qui croit encore que le bien triomphe toujours, que la magie sauve le monde, et que les héros reviennent à la maison sains et saufs. En définitive, L’Épée de Shannara n’est ni un chef-d’œuvre ni une simple copie : c’est une œuvre de transition. Elle témoigne d’un moment précis de l’histoire du genre, celui où la fantasy quittait la légende pour devenir un divertissement populaire. Si le roman n’a plus aujourd’hui la force d’émerveillement qu’il pouvait peut-être avoir à sa sortie, il demeure une lecture attachante.

11/20

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