Possession

A. S. Byatt – 1990

Avec Possession, A. S. Byatt déploie un roman d’une ampleur et d’une ambition rares, véritable labyrinthe littéraire où s’entrelacent érudition, amour et mystère. Dès les premières pages, l’auteure impose un ton d’une densité remarquable, mêlant enquête universitaire, passion romantique et méditation sur la création artistique. L’œuvre, oscillant entre récit contemporain et pastiche victorien, s’inscrit dans une filiation assumée avec les grands romans du XIXᵉ siècle tout en les revisitant à la lumière du regard moderne. Ce jeu de miroirs entre passé et présent donne naissance à un roman qui questionne la notion même de possession — intellectuelle, amoureuse, littéraire — et invite le lecteur à sonder la frontière fragile entre admiration et appropriation.

La plume de Byatt, d’une maîtrise impressionnante, se distingue par une précision rare et une élégance romanesque indéniable. Elle parvient à plonger le lecteur dans l’univers feutré et érudit des universitaires britanniques, avec une minutie telle qu’on croirait sentir la poussière des ouvrages anciens et des bibliothèques où s’empilent les tomes jaunis par le temps. Byatt ne se contente pas de raconter : elle reconstitue tout un monde intellectuel, saturé de références littéraires, de citations et d’allusions érudites. Dans un geste d’imitation virtuose, elle adopte parfois le style même des auteurs qu’elle évoque, allant jusqu’à composer de longs poèmes d’une facture victorienne impeccable. Certes, son écriture, volontiers sibylline et alambiquée, peut dérouter ; mais ces détours et ces volutes stylistiques ne sont jamais gratuits : ils traduisent la culture foisonnante et la densité d’une autrice qui cherche à immerger son lecteur dans l’atmosphère d’un monde littéraire, où le langage est à la fois outil et objet d’étude.

Les personnages de Possession constituent une véritable galerie d’intellectuels poussiéreux, d’universitaires enfermés dans leurs obsessions et leur quête du savoir absolu. Ce « beau ramassis » de chercheurs en tweed forme un ensemble aussi cohérent qu’irritant : Roland, universitaire discret et débonnaire, s’égare volontiers dans des considérations théoriques infinies ; Maud, féministe glaciale et cérébrale, incarne la rigueur presque ascétique du monde académique ; Cropper, collectionneur fanatique, représente la caricature du savant possédé par ses objets ; et d’autres encore, tous portés par la même fièvre de découverte. Byatt ne cherche pas à les rendre aimables : ses héros sont des anti-héros, des êtres pétris d’érudition et de contradictions, plus minables qu’insolents, mais terriblement humains dans leur acharnement à comprendre. Le lecteur n’est pas invité à les aimer mais à s’y confronter, à mesurer son propre rapport au savoir et à la curiosité. Quant à Randolph Henry Ash et Christabel LaMotte, les poètes victoriens au centre de la quête biographique, ils sont façonnés avec une finesse remarquable : leurs lettres, leurs poèmes et leurs silences mêmes composent un contre-point fascinant aux chercheurs modernes qui les redécouvrent.

Le scénario s’articule autour de cette recherche passionnée : des universitaires découvrent une correspondance inédite laissant entrevoir une liaison entre Ash et LaMotte, et s’élancent dans une véritable chasse au trésor intellectuelle. Cette quête de la vérité littéraire se double d’une histoire d’amour contemporaine entre Roland et Maud, en miroir de celle de leurs modèles victoriens. La construction parallèle des deux intrigues, bien orchestrée, offre un jeu de correspondances d’une grande subtilité, même si le roman souffre de longueurs notables. Les poèmes, lettres et extraits victoriens, bien que splendides dans leur facture, interrompent fréquemment le fil narratif et risquent de lasser le lecteur moins patient. Si les premières pages fascinent par leur richesse, la densité du style et la prolifération des digressions poétiques finissent par freiner la lecture. La trame, finalement assez mince, ne justifie pas pleinement les quelque sept cents pages du récit, et la conclusion, quoique touchante, manque du souffle attendu après une telle ascension intellectuelle et romanesque.

En définitive, Possession s’adresse à un lectorat averti, non en raison de quelque contenu sensible, mais parce qu’il exige un véritable bagage littéraire et historique pour en goûter toute la profondeur. Les tournures complexes, la langue dense et les insertions poétiques contribuent certes à la cohérence et à la beauté de l’ensemble, mais elles peuvent rebuter les lecteurs moins familiers du monde académique ou de la poésie victorienne. Reste une œuvre d’une ampleur rare, à la fois roman d’amour, pastiche érudit et réflexion sur la transmission du savoir — un monument de littérature contemporaine, peut-être un peu trop savant pour être pleinement émouvant, mais indéniablement fascinant.

14/20

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