
David Gemmell – 1986
Dans Waylander, David Gemmell introduit un nouveau protagoniste censé bousculer l’héroïsme traditionnel du cycle Drenaï : Waylander, assassin taciturne, moralement ambivalent, responsable du régicide qui a précipité le royaume dans le chaos. L’accroche est excellente : celui qui a causé la chute de l’Empire est désormais le seul capable de le sauver. Le quatrième de couverture promet un récit âpre, sombre, tendu, où un meurtrier se voit contraint de devenir le dernier rempart contre la ruine des Drenaï. Sur ce point, difficile de nier que l’entrée en matière fonctionne : Waylander a du relief, un passé chargé — la mort violente de sa compagne de jeunesse comme pivot traumatique — et un profil psychologique nettement plus complexe que celui des héros habituels du genre.
Pourtant, cette promesse se dégonfle très vite, dès que la quête principale est révélée. Le destin du royaume repose sur la nécessité de retrouver la Cuirasse de Bronze, relique prétendument sacrée, cachée en territoire ennemi, qui permettrait au futur comte doré de renverser les envahisseurs Nadir. L’idée est tenue comme une évidence scénaristique, mais sans justification crédible. L’armure serait magique ; mais comment, pourquoi, dans quelle mesure, et selon quelle logique ? La Cuirasse est traitée comme si elle avait le pouvoir de “changer le cours de la guerre”, alors que son rôle reste principalement symbolique, sans explication claire de son influence réelle. Et surtout : pourquoi confier cette mission à Waylander, assassin solitaire, détesté, traqué, et qui n’a aucune loyauté envers l’Empire ? Le récit repose sur un axiome bancal, un choix arbitraire que rien ne vient rendre naturel. La quête paraît providentielle, presque aléatoire, comme inventée pour donner un but narratif à un personnage qui n’en avait pas besoin.
À cela s’ajoute une répétition évidente de la structure déjà utilisée dans Légende et Le Roi sur le seuil. On retrouve la défense héroïque d’une forteresse assiégée par une armée Nadir supérieure en nombre, l’arrivée tardive d’une figure charismatique — ici le futur comte Egel — censée retourner la bataille au moment décisif, et surtout la romance construite en pilote automatique. Waylander, pourtant défini comme un loup solitaire, se retrouve à tomber amoureux de Danyal, rencontrée dans un village ravagé. Leur relation suit exactement les mêmes étapes que celles de Rek et Virae, ou de Tenaka et Renya : méfiance, rapprochement progressif, déclaration implicite, fusion finale. Le problème n’est pas la présence d’une romance mais l’absence d’authenticité : tout est prévisible, schématisé, interchangeable d’un tome à l’autre.
Pourtant, il y avait matière à faire de Waylander un héros réellement marquant. Ses premières scènes le présentent comme un professionnel froid, détaché, peu concerné par le monde, certes brisé, mais lucide. Il préfigure clairement des personnages plus modernes de la dark fantasy — Guts de Berserk n’est pas un parallèle abusif. Ses dialogues sont secs, précis ; ses actes sont ceux d’un homme qui ne cherche ni absolution ni glorification. Et dans les premiers chapitres, la dynamique fonctionne. Mais la trajectoire qui lui est imposée — une rédemption accélérée, presque forcée — vient étouffer cette nuance. Le sauvetage du moine Dardalion, par exemple, est intéressant car il révèle un homme agissant hors de toute morale positive, seulement selon son propre jugement. Mais tout ce qui suit lisse progressivement le personnage pour en faire un héros réhabilité trop vite. Si on peut comprendre la nécessité d’un arc de rédemption comme moteur narratif, pourquoi l’expédier ? Pourquoi ce traitement si hâtif ?
Ce phénomène touche également les personnages secondaires. Ce que la promesse installe, la suite l’aplatit : la mue morale s’accélère, contaminant tous les satellites du héros. Danyal, réfugiée qui devient son intérêt amoureux, bascule trop vite du hasard à l’absolu. Durmast, voyou bourru et ambigu, oscille entre opportunisme et fidélité selon les besoins de l’intrigue. Son ambiguïté s’efface dès que la dynamique du groupe impose la solidarité. Même évolution pour le pire ennemi de Waylander — l’assassin Cadoras qui le pourchassait jusque-là — qui finit par se sacrifier pour lui après une embuscade Nadir. De manière presque incompréhensible, il finit par incarner une rivalité presque chevaleresque, allant jusqu’à l’épargner en duel — une élégance dramatique… qui désamorce la tension. Là encore, le basculement semble écrit pour le symbole plutôt que pour le personnage. Tous passent par la même courbe morale : doute, révélation, loyauté et (souvent) sacrifice.
L’ultime problème de Waylander est donc celui-ci : un excellent personnage placé dans une histoire qui ne le mérite pas. L’assassin ambigu aurait pu porter un récit plus sec, plus noir, moins “réhabilitant”. Au lieu de cela, il devient l’outil d’un schéma narratif déjà utilisé — forteresse à défendre, armure sacrée à retrouver, romance obligatoire, rédemption collective — sans que ces éléments ne soient développés différemment ou approfondis.
La dimension mystique du roman fonctionne aussi comme un raccourci narratif. La magie apparaît ponctuellement pour résoudre des situations plutôt que pour les nourrir dramatiquement. Elle n’est ni expliquée, ni intégrée de manière organique au monde, et donne surtout l’impression d’un outil pratique plus que d’une force spirituelle cohérente. L’évolution de Dardalion, puis l’ébauche de l’ordre des Trente, illustrent ce problème : plutôt que d’ouvrir des conflits intérieurs ou d’apporter de la profondeur morale, ces éléments servent principalement à justifier des basculements rapides chez les personnages. Or l’univers drenaï, solide dans sa rudesse médiévale, n’avait pas besoin de cette surcouche surnaturelle.
Ainsi, Waylander laisse une impression paradoxale : un début fort, une figure puissante, une atmosphère crédible, mais enveloppés dans une trame prévisible, artificielle et déjà vue, que la brièveté des évolutions émotionnelles et morales rend encore plus fragile. Ce n’est pas un mauvais roman, mais un roman qui se contente de fonctionner, sans oser dériver de la formule qui a fait le succès du premier tome. Là où Waylander aurait pu devenir l’un des héros les plus marquants de la dark fantasy, il demeure un personnage fort enfermé dans un récit faible.
10/20
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