Ulysse

James Joyce – 1922

Parler de Ulysse de James Joyce impose d’emblée une forme d’humilité. Il ne s’agit pas simplement d’un roman, mais d’un objet littéraire mouvant, protéiforme, dont la réception dépend autant des dispositions intellectuelles du lecteur que de l’œuvre elle-même. Toute tentative de critique se heurte à cette difficulté fondamentale : sommes-nous réellement en mesure d’en épuiser le sens, ou même d’en saisir les contours avec justesse ?

Il serait absurde de nier la virtuosité de Joyce. Sa plume est d’une richesse rare, capable de sublimer la langue à travers un foisonnement de métaphores, de doubles sens et de références. La prose, presque irréprochable, se transforme au fil des chapitres : elle peut être tour à tour classique, poétique, voire théâtrale. Cette plasticité stylistique témoigne d’un auteur qui maîtrise pleinement ses outils et les pousse jusqu’à leurs limites. Cependant, cette maîtrise se retourne parfois contre l’expérience de lecture. L’écriture, volontairement complexe, oscille entre raffinement et rugosité, au point de devenir laborieuse. Certains passages s’étirent excessivement, alourdis par des monologues et des descriptions interminables. À d’autres moments, la narration se fragmente au point de devenir presque cacophonique, multipliant les ruptures de ton et les expérimentations formelles. Il arrive même que le texte bascule dans une sorte de chaos linguistique, fait de jeux de mots et d’onomatopées, où la compréhension se dérobe. Ce qui constitue pour certains la quintessence du génie joycien devient alors, pour d’autres, un obstacle réel. Le sentiment qui en résulte est ambivalent : fascination devant la prouesse, frustration face à son excès. On ne peut s’empêcher de penser qu’une plus grande concision aurait parfois servi la lisibilité sans trahir la richesse du propos.

Le parallèle entre Léopold Bloom et Ulysse, entre Stephen Dedalus et Télémaque, est connu, presque attendu. Pourtant, à la première lecture, cette correspondance reste largement théorique. Les deux protagonistes apparaissent avant tout comme des figures ordinaires, des dublinois parmi d’autres, inscrits dans une quotidienneté banale. Joyce parvient néanmoins à leur conférer une profondeur psychologique remarquable. En concentrant l’essentiel de son œuvre sur leurs pensées, leurs perceptions, leurs monologues intérieurs, il construit des personnages d’une densité rare. Leur complexité est indéniable, presque écrasante. Mais là encore, une difficulté surgit. Cette richesse n’est pleinement perceptible qu’à condition de posséder les clés nécessaires : références littéraires, culture historique, sensibilité aux procédés rhétoriques. Sans cela, le lecteur peut passer à côté d’une grande partie de ce que l’œuvre cherche à révéler. Il en résulte une forme de frustration, comme si l’accès à la véritable dimension des personnages était réservé à un cercle d’initiés.

Le cœur du problème réside sans doute dans la structure même du récit. Le scénario, pris isolément, est d’une simplicité presque désarmante : deux hommes déambulent dans Dublin, puis rentrent chez eux. Tout l’intérêt ne réside pas dans l’action, mais dans les idées que Joyce y insuffle : religion, sexualité, identité, condition irlandaise, entre autres. La question se pose alors avec acuité : fallait-il déployer une telle masse textuelle pour porter ces concepts ? La réponse n’est pas évidente, mais le doute est permis. Certains passages, notamment ces longs monologues qui s’étendent sur des dizaines de pages, ou ces scènes du quotidien poussées jusqu’à l’obsession, donnent le sentiment d’un déséquilibre entre le fond et la forme. Des épisodes entiers peuvent déconcerter par leur trivialité assumée, voire leur provocation. Leur intérêt réside dans l’interprétation qu’on peut en tirer, mais le plaisir immédiat de lecture, lui, s’en trouve souvent amoindri. À cet égard, l’œuvre semble parfois relever davantage de l’exercice intellectuel que du récit au sens classique du terme.

C’est ici que la critique atteint son point de tension maximal. Car Ulysse ne se contente pas d’être un texte à lire : il exige d’être interprété. Et cette exigence a été amplifiée, voire institutionnalisée, par des générations de commentateurs, d’universitaires et de traducteurs. L’œuvre a ainsi été entourée d’un appareil critique considérable, qui tend parfois à lui conférer une dimension quasi sacrée. Les analyses se multiplient et les correspondances avec l’épopée d’Homère se complexifient. Le problème avec ce genre d’analyse, c’est qu’elle finit bien souvent à lui faire dire tout et n’importe quoi au matériau de base. Et à lui donner plus de valeur qu’elle n’en avait peut-être à la base. Il n’y a qu’à voir la nouvelle traduction en français de l’œuvre, faite par un groupe de spécialistes de l’écrivain irlandais, qui a littéralement rajouté 400 pages au bouquin initial qui n’en comptait que 600. Joyce a-t-il conçu untel chapitre en rapport avec un passage particulier du périple d’Ulysse ? Peut-être bien. A-t-il pour autant associé précisément à ce chapitre une couleur, un chiffre, un sentiment, un prénom et je-ne-sais-encore-quoi-d’autre ? On peut légitimement s’interroger sur la part de ces interprétations qui relève réellement de l’intention de Joyce, et celle qui procède d’une surenchère herméneutique. Le risque est alors de faire dire au texte plus qu’il ne contient, de le transformer en un objet total où tout devient signifiant, parfois au détriment de sa lisibilité première. Cette inflation interprétative contribue à renforcer l’impression que l’œuvre échappe au lecteur ordinaire.

En définitive, Ulysse apparaît comme une œuvre profondément ambivalente. D’un côté, elle impressionne par sa richesse, sa complexité, son ambition formelle et intellectuelle. De l’autre, elle résiste, déroute, parfois décourage. Il serait tentant d’en proposer une évaluation chiffrée, de trancher entre admiration et réserve. Mais ce serait probablement passer à côté de l’essentiel. Car une telle œuvre ne se laisse pas enfermer dans une note. Elle dépend trop étroitement des capacités, des connaissances et de la sensibilité de celui qui la lit. Il faut peut-être admettre une évidence inconfortable : il est possible que nous ne disposions pas de toutes les clés nécessaires pour en saisir pleinement le génie. Et dans ce cas, toute critique ne peut être que partielle, située, inévitablement limitée.

Dès lors, plutôt que de juger et de mettre une note à cet œuvre, il convient peut-être simplement de constater. Ulysse n’est ni un livre de divertissement, ni un roman que l’on parcourt avec aisance. C’est une œuvre exigeante, parfois hermétique, qui oscille entre chef-d’œuvre absolu pour certains et exercice opaque pour d’autres. Et c’est précisément dans cette tension, dans cette impossibilité de conclure définitivement, que réside peut-être sa véritable singularité.

i/20

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