
Katherine Kurtz – 1973
Ce troisième tome devait logiquement constituer l’aboutissement de la montée en tension amorcée dès le premier volume et timidement développée dans le second. Tous les éléments sont en place pour offrir une conclusion d’envergure : guerre ouverte, trahisons internes, affrontement entre royaumes, fracture religieuse persistante. Sur le papier, l’ambition est là. Le récit sort du cadre relativement confiné des deux premiers tomes (surtout le premier) pour embrasser des enjeux plus larges. Les déplacements se multiplient, les camps se structurent, et la perspective d’un conflit majeur entre Gwynedd et Torenth laisse entrevoir une conclusion à la hauteur des attentes. Pourtant, cette ouverture reste en grande partie superficielle. Le roman donne l’impression de vouloir élargir son horizon sans réellement changer sa manière de raconter. Le souffle épique attendu peine à émerger.
L’intrigue se complexifie davantage encore avec la multiplication des axes narratifs : campagne militaire menée par Kelson, tentative de réconciliation religieuse à Dhassa, trahison de Bran Coris, menace incarnée par Wencit de Torenth, sans oublier les intrigues secondaires autour de personnages comme Sean Derry. Cette richesse aurait dû permettre au récit de gagner en intensité et en profondeur. Mais, comme dans le tome précédent, cette multiplication des fils narratifs donne surtout une impression de dispersion. Les différentes intrigues ne font pas l’effort de se nourrir les unes des autres. Le lecteur passe d’un enjeu à un autre mais l’ensemble manque de liant, de progression dramatique claire, et surtout d’un sentiment d’urgence qui devrait pourtant être au cœur d’un récit de guerre totale.
Kelson, désormais roi affirmé, devrait logiquement incarner la figure centrale de cette conclusion. Pourtant, comme dans les tomes précédents, il peine à véritablement s’imposer. Il agit, certes, mais sans jamais dégager une force ou un charisme suffisants pour porter le récit. Quant aux antagonistes, ils remplissent leur rôle sans surprise. Loris et Wencit incarnent des oppositions claires, mais sans véritable nuance ni profondeur supplémentaire. On reste dans des figures assez attendues, qui ne parviennent pas à élever le niveau du conflit. Les différentes allusions à la magie, dont sont pourtant tributaires les Derynis, restent superficielles et trop peu exploitées pour susciter autre chose qu’un intérêt poli.
L’un des problèmes majeurs de ce troisième tome réside dans son incapacité à transformer ses enjeux en tension réelle. Tout est en place pour un affrontement décisif : alliances fragiles, trahisons, guerre imminente, confrontation entre deux visions du monde. Et pourtant, le récit reste étonnamment plat. Les préparatifs prennent le pas sur l’action, les dialogues continuent de dominer, et l’on retrouve cette impression persistante d’un récit qui se raconte plus qu’il ne se vit. Cette faiblesse devient particulièrement problématique à mesure que l’on se rapproche du dénouement.
Et que dire de la bataille finale, au dénouement en queue de poisson, qui laisse un goût amer en bouche ? On était au moins en droit de s’attendre à une conclusion au mieux épique, au pire bien construite. Que nenni. En fait, la boisson que le héros a proposé juste avant le combat magique ultime à ses ennemis (on ne sait d’ailleurs pas pourquoi ces derniers ont été naïfs au point de la boire) était en fait empoisonné et ils vont tous mourir comme ça. Sincèrement, le recours à un stratagème aussi simple qu’un empoisonnement préalable des adversaires donne une impression de solution expéditive, voire bâclée. Ce choix narratif pose, à nouveau, un véritable problème de cohérence et d’impact. Il évacue en quelques pages des enjeux construits sur plus de mille pages, sans offrir ni confrontation véritable, ni résolution dramatique satisfaisante. Le sentiment qui domine est celui d’un rendez-vous manqué. Là où l’on attendait une conclusion épique ou, à défaut, solidement construite, on se retrouve face à une sortie de route narrative. Elle n’affaiblit pas rétrospectivement la trilogie puisque l’ensemble restait quand même faible mais elle participe au marasme ambiant.
Au terme de ce troisième tome, le constat s’impose avec une certaine évidence. Malgré un univers crédible et des thématiques intéressantes, la trilogie n’a jamais réellement su exploiter son potentiel. Le Triomphe des Magiciens, en tant que conclusion, ne parvient pas à corriger les faiblesses des volumes précédents. Il les confirme, et, par son dénouement, les accentue peut-être. L’impression finale est celle d’un récit qui avait les moyens de proposer une fresque politique et religieuse marquante, mais qui s’est contenté d’un développement trop sage, trop lent, et finalement trop limité. La déception est d’autant plus forte que tout laissait penser, à un moment, que l’ensemble pouvait s’élever à un niveau supérieur.
10/20
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