Le Magasin des Suicides

Jean Tulé – 2007

Le roman Le Magasin des Suicides de Jean Teulé s’impose d’emblée par une idée de départ particulièrement forte. Dans une société rongée par la dépression, où toute perspective semble avoir disparu, la famille Tuvache tient une boutique spécialisée dans la vente de produits destinés à mettre fin à ses jours. Le cadre est posé avec sobriété : une époque terne et au cœur de cette atmosphère résignée et pessimiste, un commerce qui traite la mort comme un produit banal, presque comme un service à la clientèle. Ce point de départ, à lui seul, constitue une véritable réussite. Il permet d’installer un humour noir immédiatement identifiable, reposant sur un décalage constant entre la gravité du sujet et la trivialité avec laquelle il est abordé. Les premières scènes dans le magasin, notamment les échanges avec les clients, fonctionnent particulièrement bien. Elles mettent en lumière une banalisation presque absurde du suicide, traitée avec un sérieux commercial qui, par contraste, devient cocasse. C’est dans ces moments précis que le roman trouve sa justesse et parvient à esquisser un sourire, en jouant sur une forme d’ironie grinçante qui détourne les codes habituels du genre.

Mais passé cet effet de découverte, le roman peine à transformer l’essai. L’impression dominante est celle d’un déséquilibre structurel, renforcé par un choix formel qui n’est pas sans conséquence : la multiplication de micro-chapitres très courts, parfois réduits à quelques pages. Ce rythme morcelé empêche toute installation durable d’une idée, d’une atmosphère ou d’un développement psychologique. Ce n’est pas le problème central du livre, mais il y contribue. Chaque séquence semble interrompre la précédente avant même d’avoir pu produire un effet, ce qui nuit à la continuité du propos. Le style d’écriture, volontairement simple, presque enfantin dans ses tournures, peut ponctuellement servir le propos, notamment dans les scènes dialoguées où l’absurde et la sécheresse du ton renforcent l’humour noir. Mais sur la durée, cette simplicité devient un frein. Elle limite considérablement la portée du récit, qui reste en surface, sans jamais creuser ses thématiques ni donner de véritable épaisseur à ses personnages.

La famille Tuvache, pourtant riche en potentiel, demeure ainsi à l’état d’esquisse. Les parents Mishima et Lucrèce incarnent une vision figée, Vincent prolonge cette logique sans nuance, et Marilyn, en particulier, cristallise certaines maladresses du texte. Le procédé du Death Kiss, où ses lèvres sont rendues toxiques pour proposer un suicide par baiser, est plus proche du malaise que du comique. Mais ce sentiment est accentué par d’autres scènes où le personnage est présenté de manière plus ambiguë encore. Certaines descriptions insistent de façon appuyée sur son corps, notamment lorsqu’elle se déshabille, avec un niveau de détail qui dépasse largement l’innocence attendue. Cette insistance donne une impression d’hypersexualisation difficilement justifiable, d’autant plus qu’elle n’apporte rien de substantiel au récit ni à ses enjeux.

Lq présence d’Alan aurait pu constituer un véritable pivot narratif. Sa joie de vivre, en opposition totale avec l’univers familial, porte en elle la promesse d’un bouleversement, d’une remise en question du système en place. Dans les faits, cette promesse reste largement inexploité. Alan apparaît comme un élément perturbateur introduit sans véritable préparation. Il incarne une idée — celle de l’optimisme face au désespoir — mais cette idée n’est jamais développée, ni même interrogée. La transformation du magasin en souffre directement. Le passage d’un commerce dédié à la mort à un espace tourné vers la vie s’opère avec une rapidité déconcertante. Les objets létaux sont remplacés par des équivalents inoffensifs — lames en caoutchouc et autres — sans qu’aucune opposition ne vienne structurer cette évolution. Mishima, pourtant figure centrale et initialement rigide, se retrouve en retrait, presque passif, comme si cette transformation s’imposait à lui sans qu’il n’y prenne part. L’ensemble se fait sans conflit, sans contradiction, sans véritable tension narrative. Ce basculement aurait pu donner lieu à une réflexion sur la remise en cause d’une idéologie, sur la difficulté de changer une vision du monde profondément ancrée. Mais rien de tel n’est réellement exploité. La transition est rapide, peu crédible et surtout mal construite. Elle donne le sentiment d’un enchaînement mécanique plutôt que d’une évolution pensée et travaillée.

C’est sans doute là que se situe le principal écueil du roman : dans son incapacité à dépasser son propre concept. L’ensemble donne une impression globale de déséquilibre, presque de bricolage narratif. Les éléments sont là, l’idée est forte, certaines scènes mais rien ne s’articule réellement de manière cohérente et approfondie. Hormis le postulat de départ et quelques échanges initiaux dans le magasin, le reste du roman apparaît étonnamment terne. La narration stagne, les personnages n’évoluent pas véritablement, et le propos ne se développe jamais. Pire, on a l’impression qu’il saute un peu mécaniquement à une conclusion convenue alors que rien dans sa structure n’a été correctement mis en place pour en arriver là.

Le roman reste ainsi globalement peu engageant. Son écriture trop simple, sa structure fragmentée, son manque de développement et certaines maladresses — notamment dans le traitement des personnages — empêchent l’ensemble de convaincre. Il en résulte une œuvre qui intrigue (essentiellement pour son postulat initial) plus qu’elle ne marque, qui amuse par instants mais ne construit jamais un propos solide. Une idée brillante, indéniablement, mais dont l’exécution demeure trop limitée pour en faire un roman abouti.

09/20

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