
Ken Follet – 1989
La première chose qui frappe à la lecture des Piliers de la Terre, c’est la minutie avec laquelle Ken Follett parvient à faire exister l’Angleterre du XIIᵉ siècle. On sent immédiatement que l’auteur s’est profondément documenté et que l’univers de Kingsbridge, bien que fictif, s’intègre avec une grande fluidité dans l’histoire anglaise, en particulier dans cette période dite de l’Anarchie, marquée par la guerre civile opposant l’impératrice Maud (ou Mathilde), au roi Stephen (Etienne de Blois). Le roman ne donne jamais l’impression d’un décor historique plaqué artificiellement sur une intrigue romanesque. Au contraire, les événements politiques, religieux et sociaux pénètrent constamment la vie des personnages et conditionnent leurs choix, leur ascension ou leur chute.
Cette qualité documentaire influence fortement l’atmosphère du roman. Follett parvient à faire entrer le lecteur dans les coulisses de cette époque, avec ses logiques féodales, ses rapports de domination, sa justice brutale, ses jeux d’alliance et ses rivalités ecclésiastiques. La pendaison du prologue donne immédiatement le ton : la justice n’est pas seulement une institution, elle est aussi un instrument de pouvoir, d’intimidation et parfois d’injustice manifeste. Plus tard, la chute du comte Bartholomew, précipitée par les manœuvres de Waleran et des Hamleigh, montre parfaitement comment la justice royale et les intérêts politiques peuvent être confondus. De la même manière, l’ascension de William Hamleigh, puis sa nomination comme shérif de Shiring, montrent combien le pouvoir local peut devenir arbitraire et violent lorsqu’il tombe entre les mains d’un personnage mû par la rancune, la brutalité et l’ambition.
Le roman est également passionnant dans sa manière de représenter la construction d’une cathédrale. Le chantier de Kingsbridge n’est pas un simple prétexte narratif : il devient le cœur vivant du récit. On suit les contraintes économiques, les choix techniques, les rivalités entre bâtisseurs, la gestion des matériaux, l’importance de la carrière de Shiring, les problèmes de financement, le rôle des pèlerins, des reliques et des dons. Tom le Bâtisseur incarne ce rêve architectural presque obsessionnel, celui de participer à une œuvre qui dépasse une vie humaine. Après sa mort, Jack reprend cet héritage en l’enrichissant de ce qu’il apprend sur le continent, notamment à Saint-Denis, avec les croisées d’ogives et les innovations du style gothique. Le roman réussit ainsi à rendre passionnant un sujet qui, résumé abstraitement, pourrait sembler difficile à vendre à un lecteur lambda : la construction d’une cathédrale dans un village anglais du XIIᵉ siècle. Pourtant, grâce à la plume de Follett, cette entreprise devient captivante, presque haletante, parce qu’elle concentre les espoirs, les rivalités, les ambitions et les drames de tous les personnages.
L’un des grands mérites du livre est aussi de ne pas se limiter aux grandes figures du pouvoir. Certes, les rivalités royales et ecclésiastiques structurent profondément le récit. Le conflit interne à la communauté ecclésiastique, les intrigues autour de Stephen et de Maud ou encore la question du comté de Shiring donnent au roman son ampleur historique mais c’est dans la représentation du monde d’en bas que Follett déploie le mieux son talent. La vie paysanne, rurale et ouvrière y est retranscrite avec une vraie force. L’errance de Tom, d’Agnès, d’Alfred et de Martha au début du roman est particulièrement réussie. On ressent le froid, la faim, l’épuisement, l’angoisse permanente de ne pas trouver de travail. Cette première partie est très bien construite. On retrouve également cette excellente charpente narrative dans le parcours d’Aliena. Fille de comte, elle bascule brutalement dans la misère après la chute de son père. Le viol commis par William Hamleigh, la fuite avec Richard, la rencontre avec son père mourant, puis le serment de restaurer son frère dans ses droits constituent l’une des lignes narratives les plus fortes du roman. Aliena doit apprendre à survivre dans un monde qui ne lui fait aucun cadeau. Son commerce de laine, soutenu au départ par l’honnêteté de Philip, permet à Follett de montrer concrètement les mécanismes économiques de l’époque : l’achat, la revente, les marges, le rôle des marchés, la nécessité de financer l’équipement militaire de Richard. Là encore, le roman est intéressant parce qu’il ancre l’épopée dans des détails matériels très précis.
La plume de Follett est agréable et efficace. Elle donne envie de se plonger dans cet univers et de suivre les péripéties liées à l’élaboration de la cathédrale de Kingsbridge. Le style n’est pas spécialement littéraire au sens le plus raffiné du terme, mais il possède une qualité essentielle : il entraîne. Follett sait raconter. Il sait relancer une scène, introduire un danger, créer une tension, faire converger des trajectoires. Malgré un ouvrage de plus de mille pages, on ne peut pas dire que le lecteur soit abandonné dans des longueurs inutiles. Au contraire, l’auteur fait tout pour maintenir son attention, multiplier les enjeux et empêcher le récit de devenir un long fleuve tranquille. L’histoire rebondit sans cesse, parfois autour d’un problème politique, parfois autour d’une difficulté technique, parfois autour d’une rivalité amoureuse, parfois autour d’une catastrophe collective comme l’incendie de Kingsbridge ou l’effondrement de la cathédrale lors de sa consécration.
C’est aussi là que se trouve, paradoxalement, l’une des limites du roman. Dans ses premières parties (le livre en contient six, réparties comme les actes d’une pièce de théâtre), cette mécanique fonctionne extrêmement bien. L’errance initiale de Tom et de sa famille est admirablement construite. La rencontre avec Ellen et Jack, la mort d’Agnès, l’abandon du bébé, l’arrivée à Kingsbridge, l’incendie de la vieille cathédrale et l’embauche de Tom par Philip forment un enchaînement romanesque très solide. De même, la chute d’Aliena et de Richard après l’arrestation de leur père est d’une grande efficacité dramatique. Les récits croisés se mettent en place, se répondent et finissent par se rejoindre avec naturel. Le lecteur a le sentiment que chaque événement découle du précédent, même lorsque le hasard joue un rôle.
Mais, progressivement, la mécanique de relance devient plus visible. Le roman doit sans cesse inventer de nouveaux obstacles à la construction de la cathédrale et de nouvelles manières de les contourner. Tant que ces obstacles sont liés à la guerre civile, à la pauvreté, à la brutalité féodale ou aux rivalités entre Philip et Waleran, ils restent parfaitement cohérents avec l’univers mis en place. En revanche, à partir des dernières parties, notamment lorsque Jack part sur le continent et qu’Aliena tente de le rejoindre, on sent que le récit change de rythme. Le passage par les routes de pèlerinage de Compostelle est intéressant parce qu’il élargit l’horizon du roman et permet à Jack de revenir avec des connaissances nouvelles. Toutefois, la narration devient plus rapide, moins ample, presque plus fonctionnelle. On sent que Follett a besoin de faire avancer sa ligne du temps et de ramener Jack à Kingsbridge avec les outils nécessaires à la poursuite du chantier. Le retour de Jack avec la Vierge qui pleure illustre assez bien cette réserve. Historiquement, ce type de phénomène religieux n’est pas invraisemblable dans un monde médiéval où les reliques et les miracles jouent un rôle essentiel. Mais, narrativement, le procédé paraît un peu trop commode. Alors que les travaux semblent condamnés, cette statue permet soudainement de relancer l’intérêt des fidèles et d’obtenir les ressources nécessaires à la poursuite de la cathédrale. On comprend l’idée mais l’artifice apparaît trop clairement. Le lecteur embarque moins facilement que dans les premières parties, où les difficultés semblaient plus organiques et moins réglées par un retournement providentiel.
Cette impression se renforce dans les dernières grandes péripéties. La mort d’Alfred, tué par Richard après avoir tenté de violer Aliena, permet évidemment de libérer cette dernière de son mariage et d’autoriser enfin son union avec Jack. Mais la solution ressemble à une pirouette de trop. Richard, devenu gênant après ce meurtre, est aussitôt envoyé vers Jérusalem grâce à un pardon obtenu par Philip. Là encore, le récit règle rapidement une difficulté importante par un déplacement assez commode du personnage. La reprise du comté de Shiring par Aliena et Richard, avec l’aide d’Elisabeth, l’épouse de William, fonctionne sur le plan romanesque, mais elle paraît elle aussi un peu rapide au regard de tout ce qui avait été construit auparavant autour de la puissance des Hamleigh. L’accusation portée contre Philip à propos de Jonathan produit la même impression. Waleran accuse Philip d’avoir rompu son vœu de chasteté et d’avoir eu un enfant illégitime, en la personne de Jonathan, alors que le lecteur sait depuis le début que Jonathan est le fils abandonné de Tom. Cette intrigue permet de raccrocher plusieurs fils narratifs importants : le bébé abandonné au début du roman, le rôle d’Ellen, la mort de Jack Shareburg, la culpabilité de Waleran et des Hamleigh, ainsi que le mystère du prologue. Sur le papier, la boucle est habile. Mais, dans l’exécution, tout arrive très vite. L’accusation semble montée sur pièce pour provoquer une révélation finale, et cette révélation donne l’impression que le roman cherche à refermer toutes ses portes en même temps. Le prologue, avec la pendaison du jeune homme roux et la malédiction d’Ellen, trouve bien son écho dans la conclusion. On comprend que la scène initiale n’était pas seulement une entrée dramatique, mais la racine secrète de plusieurs conflits majeurs. La vérité sur Jack Shareburg, la responsabilité de Waleran, de Percy Hamleigh et de l’ancien prieur James, ainsi que le lien avec le naufrage de la Blanche-Nef donnent une dimension presque tragique à l’ensemble. Pourtant, là encore, le raccord final paraît un peu trop démonstratif. L’introduction de Henri II et surtout de Thomas Becket souffre du même problème. Elle permet de replacer le récit dans la grande histoire et de montrer l’évolution du rapport entre le pouvoir royal et l’Église. La pendaison de William Hamleigh pour avoir participé à l’assassinat de l’archevêque de Canterbury offre une forme de justice poétique. Le personnage, qui avait traversé le roman comme une incarnation de la brutalité impunie, finit exécuté à son tour. Mais cette séquence arrive très tard et donne elle aussi le sentiment d’une accélération. Le roman est long, très long même, et pourtant sa fin paraît presque rushée. C’est un paradoxe assez frappant : Follett prend plus de mille pages pour construire son univers, mais les dernières résolutions s’enchaînent à une vitesse qui affaiblit légèrement leur cohérence et leur portée émotionnelle.
Il faut néanmoins nuancer cette critique. Si l’accumulation de rebondissements finit par nuire à la qualité de la narration, elle témoigne aussi de l’ambition du projet. Follett veut raconter non seulement une construction, mais une époque entière. Il veut faire vivre des paysans, des bâtisseurs, des moines, des nobles, des marchands, des hors-la-loi, des évêques, des rois. Il veut montrer comment une cathédrale peut devenir le point de rencontre de toutes les forces d’un siècle. Cette ambition entraîne nécessairement une forme de saturation. Le roman déborde parfois, mais il déborde parce qu’il tente beaucoup. Et ce n’est évidemment pas un point négatif.
Sur le plan des personnages, le résultat est très correct, même si l’on peut reprocher à Follett une certaine tendance à classer ses figures dans des catégories morales assez lisibles. Philip, Tom, Jack, Aliena et Ellen appartiennent clairement au camp des personnages positifs, tandis que William, Waleran et Alfred incarnent les forces d’opposition. William est brutal, violent, humilié par le refus d’Aliena, puis obsédé par elle et par le pouvoir. Par moments, on est pas vraiment loin de la caricature. Waleran est rusé, ambitieux, manipulateur, constamment décidé à faire échouer Philip et Kingsbridge. Alfred, quant à lui, est jaloux, borné, souvent médiocre, et son opposition à Jack paraît presque inscrite dès leur première rencontre. Il n’y a pas vraiment, à proprement parler, de personnage gris au sens moderne du terme. Les trajectoires restent assez prévisibles dans leur orientation morale.
Cela ne signifie pas pour autant que le roman soit naïf ou totalement manichéen. Les personnages positifs ne vivent pas dans un monde pur. Tom abandonne son enfant, même si ce geste est dicté par la misère. Philip est un homme de foi, mais aussi un gestionnaire, un stratège, parfois capable de manœuvrer égoïstement pour protéger son prieuré. Le monde dans lequel ces personnages évoluent reste profondément rude. On n’est pas dans un conte de fées médiéval, mais dans une société violente, instable, traversée par la faim, la guerre, le viol, la trahison, la corruption et la peur. Les personnages féminins méritent une attention particulière. Si Ellen est sans conteste une des figures les plus marquantes du roman (elle représente une forme de liberté qui ne trouve pas sa place dans la société médiévale classique, ce qui la rend à la fois marginale, sauvage, éduquée, presque sorcière aux yeux des autres, mais aussi profondément humaine), Aliena est peut-être encore plus intéressante. Son parcours en dents de scie est l’un des plus réussis du roman. Elle commence comme fille de comte, promise à une vie de privilège, puis elle est brutalement détruite par la chute de son père et par le crime de William. Elle ne se reconstruit pas par magie, ni par protection masculine immédiate, mais par son intelligence, son courage et son sens pratique. Son commerce de laine lui permet de financer Richard, de tenir son serment et de trouver une place dans un monde qui l’a rejetée. Le roman ne l’épargne jamais. Elle subit la violence, la ruine, le mariage contraint avec Alfred, la solitude, la maternité dans les décombres, l’impossibilité d’épouser Jack pendant des années. Même lorsque sa conclusion est heureuse, avec la reprise du comté et son union avec Jack, cette fin conserve un parfum doux-amer. Aliena a gagné, mais elle a trop perdu pour que cette victoire ait la simplicité d’un conte.
C’est finalement ce mélange qui fait la force du roman. Les Piliers de la Terre n’est pas exempt de défauts mais, de manière globale, il faut reconnaître une très grande qualité à ce récit. Ken Follett parvient à concilier une documentation historique solide, une atmosphère médiévale très immersive, une intrigue ample et une narration constamment rythmée. Il réussit surtout à rendre passionnante une matière qui aurait pu sembler austère : la construction d’une cathédrale, les finances d’un prieuré, les rivalités entre évêques, les successions féodales, les techniques de voûte et de maçonnerie. Tout cela devient vivant, incarné, souvent captivant.
Le lecteur ressort du roman avec l’impression d’avoir vécu à Kingsbridge, d’avoir traversé les forêts avec Tom, vu la cathédrale brûler puis renaître, assisté à la chute d’Aliena puis à sa reconstruction, avoir lutté contre les injustices incessantes et sanglantes de William et vu Philip lutter pierre après pierre contre Waleran. Même lorsque la mécanique romanesque devient trop visible, même lorsque les dernières péripéties paraissent trop rapides, l’ensemble demeure puissant, généreux et profondément agréable à suivre. C’est un roman d’une ampleur indéniable, porté par une ambition rare et par une capacité très forte à donner chair à une époque, à un lieu et à un rêve architectural.
16/20 ❤️
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