
Andrzej Sapkowski – 1990
Premier tome du cycle du Sorceleur, Le Dernier Vœu tient davantage du recueil de nouvelles que du véritable roman. Le livre est composé de six récits relativement indépendants reliés par un fil conducteur un peu maigrelet (le temple de Melitele où Geralt de Riv récupère de ses blessures après son affrontement contre la strige, la fille maudite du roi Foltest). Cette structure fragmentée empêche forcément le récit d’avoir la puissance narrative ou l’ampleur émotionnelle d’un grand roman de fantasy classique, mais elle permet en revanche à l’auteur polonais d’introduire progressivement son univers, son bestiaire et surtout son personnage principal avec une certaine efficacité.
Et c’est probablement là que réside la principale qualité du livre : Geralt de Riv fonctionne immédiatement comme protagoniste. Sapkowski ne cherche jamais à faire de son héros une figure de fantasy héroïque traditionnelle. Geralt n’est ni un jeune élu découvrant le monde, ni un chevalier flamboyant, ni un personnage invincible évoluant dans une fresque épique grandiose. C’est au contraire un homme fatigué, parfois cynique, souvent désabusé, qui exerce un métier déjà presque condamné à disparaître. Dès les premières pages de Le Sorceleur, lorsque Geralt accepte de désenvoûter la strige issue de l’inceste entre Foltest et sa sœur Adda, le ton est donné : il ne part pas sauver le monde, il travaille. Il prend des contrats dangereux parce qu’il doit vivre. Le combat contre la strige, brutal et sale, où il finit grièvement blessé au cou, illustre parfaitement cette approche. Le métier de sorceleur n’a rien de glorieux. C’est une activité pénible, solitaire, qui confronte sans cesse Geralt à la violence, à la misère humaine et à des créatures monstrueuses souvent moins monstrueuses que les hommes eux-mêmes.
On sent constamment que Geralt appartient à un monde qui disparaît lentement. Les sorceleurs deviennent inutiles, les monstres se raréfient ou changent de nature, et l’univers lui-même semble fatigué. Ce parfum doux-amer apparaît déjà dans le récit Un Grain de Vérité. Derrière son évident parallèle avec La Belle et la Bête, le récit tente d’introduire une ambiguïté morale intéressante. Nivellen, pourtant monstrueux d’apparence, se révèle profondément humain, tandis que Vereena, la mystérieuse femme aux cheveux noirs vivant avec lui, cache sa nature de brouxe, vampire ancien capable de supporter la lumière du jour. La relation sincère qui unit les deux personnages apporte à l’histoire une dimension tragique inattendue. Lorsque Geralt finit par tuer Vereena et que Nivellen retrouve finalement son apparence humaine, il demeure une forme de tristesse difficile à ignorer. Si Sapkowski n’a peut-être pas le talent pour détourner avec classe les contes classiques, il en tire tout de même quelque chose d’ambigu et de mélancolique.
L’auteur parvient également à introduire son univers de manière relativement fluide. On découvre progressivement les monstres issus du folklore slave ou polonais — strige, kikimorrhe, brouxe, sylvain — sans que le récit ne tombe dans de longues explications encyclopédiques. Certes, l’ensemble reste parfois superficiel et l’on sent que beaucoup d’éléments du monde ne sont encore qu’esquissés, mais cette retenue fonctionne finalement assez bien dans un tome d’introduction. Sapkowski préfère suggérer plutôt qu’expliquer, et cela contribue parfois au charme mystérieux de l’univers.
Le Moindre Mal illustre bien cette manière de procéder. À Blaviken, Geralt se retrouve pris entre Stregobor et Renfri, la fameuse « Pie-grièche ». Le récit développe alors la thématique centrale du moindre mal : peut-on réellement choisir entre deux atrocités ? Geralt tente de rester neutre, fidèle à son pragmatisme habituel, mais finit malgré lui par intervenir dans un massacre qui lui vaudra le surnom de « Boucher de Blaviken ». Sapkowski reste volontairement vague sur certains aspects du passé de son héros, mais cette imprécision nourrit paradoxalement le personnage. Geralt devient peu à peu une sorte de légende involontaire, un homme entouré de rumeurs et de récits contradictoires. Le lecteur comprend rapidement qu’il y a derrière lui toute une histoire encore inexplorée, ce qui donne envie de poursuivre la saga, même si on sent que tout ne sera peut-être que développé comme il le faut.
Le recueil commence aussi à préparer l’avenir avec Une Question de prix. La soirée organisée par la reine Calanthe à Cintra permet d’introduire Duny, Pavetta et surtout l’idée de la destinée, élément central de toute la saga. Lorsque Geralt invoque à son tour le droit de surprise et réclame sans le savoir l’enfant que porte Pavetta — la future Ciri — Sapkowski pose discrètement les bases des romans à venir. À ce stade, ces personnages restent encore peu développés, ce qui peut donner au lecteur une légère impression de frustration, mais, à nouveau, le lecteur comprend que l’intention de l’auteur n’est pas (encore) d’approfondir son univers mais de simplement l’introduire.
Les deux dernières nouvelles apportent cependant (et heureusement) davantage d’épaisseur émotionnelle au récit. Le Bout du Monde introduit Jaskier, troubadour bavard et parfois ridicule, mais indispensable à l’équilibre du livre. Face à un protagoniste aussi taciturne et pragmatique que Geralt, le personnage agit comme un contrepoids presque nécessaire. Son humour, ses réactions excessives et son regard plus naïf sur le monde apportent une respiration bienvenue. Pourtant, derrière cette légèreté apparente, la nouvelle développe également quelque chose de plus mélancolique encore. La vallée des fleurs, les elfes vivant en marge du monde humain, cette impression diffuse d’une fantasy ancienne qui se meurt lentement… tout cela donne au récit une tonalité crépusculaire assez réussie qui colle parfaitement avec le métier et l’existence de notre Sorceleur. Sapkowski ne développe pas énormément ces thèmes, mais ils suffisent à installer une ambiance particulière.
Enfin, Le Dernier Vœu vaut surtout pour l’introduction de Yennefer. L’intrigue autour du djinn reste relativement classique : Geralt et Jaskier découvrent une urne, libèrent une créature capable d’exaucer des vœux, puis se retrouvent dépassés par la situation lorsque Jaskier est gravement blessé. On est à nouveau sur une relecture un peu moyenne d’un conte. Mais l’intérêt du récit réside surtout dans la rencontre entre Geralt et Yennefer à Rinde. Dès leur première interaction, Sapkowski établit une dynamique particulièrement forte entre eux. Yennefer n’est jamais réduite à un simple intérêt amoureux. Manipulatrice, ambitieuse, indépendante, parfois cruelle, elle suit sa propre logique et poursuit avant tout ses propres intérêts. Pourtant, une véritable alchimie se crée immédiatement avec Geralt. On sent déjà que leur relation sera faite autant d’attirance que de conflits et de rapports de force. Là encore, le livre ne fait qu’esquisser les contours de cette relation, mais le potentiel est, ici, évident.
Il serait difficile de parler de réussite totale tant les nouvelles ne se valent pas toutes et tant le format fragmenté limite parfois l’implication émotionnelle du lecteur. Certaines histoires semblent davantage fonctionner comme des esquisses ou des mises en place que comme de véritables récits pleinement aboutis. Pourtant, malgré ces limites, le livre demeure très agréable à suivre. Le bestiaire folklorique apporte une identité particulière à l’univers, les dialogues fonctionnent bien, et surtout Geralt possède un charisme évident. Son mélange de froideur professionnelle, d’ironie discrète, de lassitude et d’humanité contenue suffit largement à porter le recueil. Ce premier tome ne révolutionne sans doute pas la fantasy, mais il pose efficacement les bases d’un univers et d’un personnage que l’on a envie de continuer à suivre.
13/20
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