
Andrzej Sapkowski – 1994
Avec Le Sang des Elfes, troisième tome du cycle du Sorceleur, Andrzej Sapkowski quitte la forme du recueil de nouvelles pour proposer un véritable roman. Après Le Dernier Vœu et L’Épée de la Providence, qui servaient essentiellement à installer Geralt, Jaskier, Yennefer, Ciri et les grands motifs de la saga, ce passage à une intrigue continue était attendu. Il était même nécessaire. Les personnages étaient désormais posés, les relations principales existaient déjà, et l’on pouvait légitimement espérer que l’auteur cesse de multiplier les récits fragmentés pour faire entrer son univers dans une narration plus ample, plus cohérente et plus romanesque.
Le début du roman ne déçoit pas vraiment. L’ouverture autour de Jaskier fonctionne assez bien. Même si cette introduction reste relativement classique dans sa conception, la scène permet de rappeler que le monde a changé : Cintra est tombée, Nilfgaard inquiète les royaumes du Nord, Yennefer est supposée morte pour certains, Ciri est recherchée, et Geralt n’est déjà plus seulement un sorceleur errant mais un personnage autour duquel se cristallisent les peurs et les convoitises. L’apparition de Rience prolonge efficacement cette entrée en matière. Le personnage n’est pas d’une originalité folle : c’est un homme dangereux, brutal, capable de magie, manifestement employé par des forces plus importantes que lui, et chargé de retrouver Ciri ainsi que Geralt. La scène de torture de Jaskier reste assez classique dans sa conception, mais elle a le mérite de poser rapidement les enjeux. Une menace plus concrète que celles des deux premiers tomes plane désormais sur les protagonistes. Yennefer intervient, sauve Jaskier, blesse Rience, et l’on comprend que le roman ne se contentera plus de suivre Geralt de contrat en contrat.
De l’autre côté, le roman tente de prolonger directement L’Épée de la Providence avec la prise en charge de Ciri par Geralt. Celui-ci l’emmène à Kaer Morhen, l’antre des sorceleurs, afin de l’entraîner. Cette partie introductive fonctionne assez bien parce qu’elle donne enfin une continuité émotionnelle à ce qui était resté, jusque-là, de l’ordre de la destinée abstraite. Geralt ne se contente plus de constater que Ciri lui est liée par le droit de surprise : il agit. Si son droit sur Ciri reste, rationnellement, assez ténu (Geralt n’est ni son père biologique, ni son tuteur légal au sens strict, ni même quelqu’un qui aurait véritablement organisé son existence avant la chute de Cintra), cette relation reste intéressante : Geralt n’a pas vraiment de titre sur Ciri, mais il devient peu à peu la seule personne capable de lui offrir une direction, une protection et une forme de stabilité.
Les scènes à Kaer Morhen sont d’ailleurs parmi les plus réussies du roman. L’entraînement de Ciri, ses rapports avec Vesemir, Lambert, puis l’arrivée de Triss Merigold, donnent au récit une cohérence que les deux premiers tomes ne pouvaient pas vraiment atteindre. On n’est pas dans l’action spectaculaire, mais ce n’est pas nécessaire. Sapkowski prend le temps de montrer la manière dont Ciri s’intègre dans ce monde rude, masculin, maladroitement protecteur, mais aussi profondément inadapté à elle. L’intervention de Triss est à cet égard très utile. Elle rappelle aux sorceleurs qu’ils ne peuvent pas traiter Ciri comme un jeune garçon destiné à subir les mutations de Kaer Morhen, qu’elle est une adolescente, qu’elle a un corps, une sensibilité, des besoins sociaux, une éducation à recevoir, et surtout un potentiel magique que Geralt et les autres ne peuvent pas gérer seuls. A cet égard, les interactions entre Triss et Geralt fonctionnent assez bien. Elles permettent de montrer les limites du sorceleur, non pas comme combattant, mais comme figure parentale improvisée. Geralt veut bien faire, mais il ne sait pas toujours comment faire. Les choses se mettent donc en place lentement, mais logiquement, et cette lenteur n’est pas immédiatement problématique. Au contraire, dans ces premiers chapitres, elle donne au roman une assise claire.
La suite devient cependant plus compliquée. Dès que Sapkowski quitte Geralt, Ciri et le cercle proche déjà développé dans les tomes précédents, on ressent beaucoup plus fortement les faiblesses de son univers. Les deux premiers livres avaient bien installé les personnages, leurs relations, leur ton, leurs blessures et leur manière de parler. En revanche, ils n’avaient pas vraiment préparé le monde politique, les royaumes, les races, les conflits territoriaux ou les forces en présence. Or, ce troisième tome demande soudain au lecteur de s’intéresser à tout cela.
La question des elfes est le meilleur exemple de cette limite. Pour un roman qui s’appelle Le Sang des Elfes, on pouvait attendre un traitement plus approfondi de leur histoire, de leur déclassement, de leur haine des humains, de leur marginalisation et de leur révolte. L’auteur tente bien d’introduire les Scoia’tael, ces commandos d’elfes rebelles qui attaquent les humains et participent à la déstabilisation des royaumes du Nord. Mais l’ensemble reste assez peu développé. Les elfes sont présentés comme un peuple ancien, humilié, mis à l’écart, mais cette dimension tragique n’est pas exploitée avec toute la profondeur attendue. Le problème n’est pas que les Scoia’tael soient violents ou moralement ambigus. Au contraire, cela aurait pu être passionnant. Le problème est qu’ils apparaissent souvent comme des figures assez monolithiques : des combattants haineux, des assassins, des instruments de chaos, servant surtout à illustrer l’idée que les humains sont eux aussi racistes, brutaux et injustes. Le roman ne leur donne pas assez de chair individuelle pour que leur cause prenne toute l’ampleur tragique qu’elle mériterait. C’est d’autant plus dommage que Sapkowski avait déjà mieux fait, plus brièvement, dans Le Bout du Monde. Cette nouvelle du premier tome portait en elle une vraie mélancolie : celle d’un monde fantastique finissant, d’espèces anciennes condamnées à disparaître ou à se cacher, d’une fantasy crépusculaire où les elfes n’étaient pas seulement des rebelles, mais les vestiges douloureux d’un ordre ancien. Dans Le Sang des Elfes, cette douceur aigre, cette tristesse diffuse, se retrouve beaucoup moins. La question raciale devient plus mécanique, presque fonctionnelle, alors qu’elle aurait mérité un traitement plus ample, plus sensible et moins schématique.
La partie avec la troupe de nains menée par Yarpen Zigrin reste pourtant plaisante. Le personnage possède ce mélange de cynisme, de brutalité et d’humour caustique qui le rend immédiatement attachant. Les échanges entre lui et Ciri fonctionnent bien et permettent d’aborder les tensions raciales de manière plus vivante. Mais là encore, ce sont surtout les personnages qui portent les scènes, davantage que le monde lui-même.
Le même problème apparaît dans les chapitres politiques. Les réunions entre rois — Vizimir, Foltest, Henselt, Demawend, Meve — et les discussions autour de Nilfgaard, de Cintra, de la Iaruga, de Mahakam, de Dol Blathanna ou de Brokilone restent assez opaques. L’auteur veut manifestement élargir son cadre : il ne s’agit plus seulement de suivre un sorceleur dans ses missions, mais de comprendre une situation continentale, avec des royaumes inquiets, des alliances instables, des magiciens divisés, des armées, des minorités persécutées et une princesse devenue enjeu dynastique. Sur le principe, c’est une très bonne direction. Le problème est que le lecteur doit apprendre beaucoup de choses sur le tas. Les deux premiers tomes auraient pu préparer progressivement cette géographie politique, ces rivalités de royaumes, ces tensions entre les puissances du Nord et l’Empire de Nilfgaard. Or, ils se concentraient surtout sur les personnages et leurs interactions. La plume de Sapkowski tournait autour de Geralt, de Jaskier, de Yennefer, de quelques monstres, de quelques contes détournés, mais très peu autour des territoires, des institutions, des peuples ou de l’histoire longue de ce monde.
Dès lors, quand le roman se met soudain à parler de conseils royaux, de stratégies militaires, de légitimité cintrienne, de magiciens sous l’influence de Vilgefortz ou de manœuvres de Filippa Eilhart et Dijkstra, l’ensemble peut paraître confus. Non pas parce que les idées sont mauvaises, mais parce qu’elles arrivent dans un univers qui n’a pas encore assez respiré par lui-même. On passe d’un cadre restreint à un cadre beaucoup plus vaste, avec des conspirations à l’échelle du continent, mais la transition manque de souplesse. On ne demande pas forcément des cartes, des annexes ou des pages d’exposition à la manière d’une high fantasy classique — quoique cela n’aurait peut-être pas été inutile — mais au moins quelques paragraphes supplémentaires permettant de faire vivre les lieux, la chronologie, les royaumes et les forces en présence. Parce qu’on a un peu du mal à visualiser les choses. En effet, le monde du Sorceleur reste encore étonnamment figé dans le présent. On perçoit difficilement son passé, sa géographie ou ses structures profondes. Là où beaucoup de grandes œuvres de fantasy donnent l’impression d’un univers vivant depuis des siècles, celui-ci semble encore surtout exister autour des personnages principaux. Quand Geralt, Yennefer, Ciri ou Jaskier sont là, le récit fonctionne. Quand ils disparaissent au profit de considérations politiques plus larges, l’univers paraît plus figé.
Et pourtant, malgré ces limites, le roman conserve une vraie capacité à captiver grâce à ses personnages. Si Geralt lui-même passe paradoxalement un peu au second plan dans ce tome, Sapkowski compense cela en développant davantage les autres dynamiques du récit. Jaskier, lui, gagne étonnamment en importance. Il est peut-être même le personnage masculin le plus développé de ce tome parce que c’est autour de lui que se cristallisent une partie de la gravité et de la dangerosité des ennemis du sorceleur. Le chapitre d’Oxenfurt fonctionne notamment parce qu’il fait progressivement monter une tension autour des mystérieux ennemis du sorceleur. Les manipulations de Dijkstra, les interventions de Filippa Eilhart ou encore les recherches de Rience donnent à l’univers cette impression de réseau d’influences et de dangers invisibles qui manquait encore jusque-là. Jaskier, souvent cantonné auparavant au rôle de compagnon comique, devient ici un véritable relais narratif permettant au lecteur de percevoir l’ampleur grandissante des événements.
Yennefer, enfin, prend en charge la suite de l’éducation de Ciri. Même si l’on peut ressentir une certaine redondance avec les premiers chapitres consacrés à l’apprentissage de Ciri chez les sorceleurs, la dynamique fonctionne différemment ici. Là où Geralt apprenait à Ciri à survivre physiquement, Yennefer lui apporte une forme d’éducation intellectuelle, émotionnelle et presque maternelle. Les scènes au temple de Melitele sont assez lentes, parfois même excessivement étirées, mais elles reposent sur des dialogues solides et sur une relation qui évolue naturellement.
Est-ce incroyable pour autant ? Pas vraiment. La narration se laisse lire, mais elle n’atteint pas une intensité exceptionnelle. Les dialogues sont souvent plus passionnants que l’action elle-même. Le roman prend son temps, parfois trop. Certaines longueurs sont discutables, surtout lorsqu’elles ne servent pas réellement à enrichir le monde ou à densifier les enjeux. On ne demande évidemment pas des combats à chaque chapitre, mais on attendrait que cette lenteur produise davantage de matière : plus de monde, plus de passé, plus de tension, plus de nécessité dramatique. Or, le récit peine parfois à aller vers quelque chose de concret et à soutenir pleinement l’attention.
C’est là tout le paradoxe de Le Sang des Elfes. Le roman était nécessaire. Il est plus cohérent que les deux premiers tomes. Il marque enfin l’entrée de la saga dans une narration continue. Il développe correctement Ciri, donne à Geralt un rôle plus affectif et commence à dessiner les grands enjeux politiques du continent. Mais en même temps, il révèle les limites d’un univers qui n’avait pas été suffisamment préparé. Le monde paraît encore trop flou, surtout éloigné de ses héros. Les elfes, les royaumes, les magiciens, les intrigues politiques, les conflits raciaux et les forces en présence auraient mérité une mise en place plus progressive, moins mécanique, plus incarnée. On sent certaines limites de l’auteur lorsqu’il s’agit de construire un univers politique complexe à grande échelle. Au final, ce sont encore les personnages, leurs dialogues et leurs relations qui portent l’ensemble bien davantage que le monde lui-même.
12/20
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