
Andrzej Sapkowski – 1995
Avec Le Temps du Mépris, Andrzej Sapkowski propose sans doute un tome plus agréable à suivre que Le Sang des Elfes, sans pour autant transformer radicalement la nature de son cycle. On reste dans une fantasy assez classique, parfois moyenne dans son ampleur, mais portée par des personnages qui conservent un vrai pouvoir d’attraction et par une narration qui, cette fois, finit enfin par prendre de la vitesse et de la consistance.
Le début du roman reste pourtant assez timide. Sapkowski continue de poser des éléments, de déplacer ses personnages, de faire circuler des informations, sans que le récit ne démarre immédiatement avec une vraie force dramatique. Geralt cherche à remonter la piste de Rience, cette menace déjà installée dans le tome précédent, et son passage chez Codringher & Fenn permet d’éclaircir certains enjeux autour de Ciri, de Nilfgaard, de la prophétie du Sang ancien et de l’intérêt politique que représente l’héritière de Cintra. C’est utile, mais ce n’est pas encore passionnant. De son côté, et dans la continuité du tome précédent, Ciri accompagne Yennefer vers Gors Velen et l’île de Thanedd, où se trouve l’école d’Aretuza. On comprend bien que l’auteur veut continuer à installer son contexte : Ciri doit être placée dans une académie magique, Yennefer cherche à la protéger et à l’insérer dans un cadre plus sûr, tandis que les magiciens préparent leur assemblée. Mais les premières péripéties restent assez modestes. La visite de Gors Velen avec Fabio, l’épisode du faux basilic qui est en réalité une wyvern, la fuite de Ciri, puis sa rencontre avec Tissaia de Vries et Margarita Laux-Antilles apportent quelques scènes vivantes, mais elles ne créent pas encore une tension narrative très forte. On se croirait encore dans les mini-histoires des tomes précédents, l’attrait de la découverte et de la surprise en moins.
Le récit commence réellement à gagner en intérêt lorsque Geralt accompagne Yennefer au banquet des magiciens sur Thanedd. C’est là que le roman trouve enfin un meilleur équilibre. Certes, il s’agit encore de conflits politiques, de luttes d’influence entre magiciens, rois et Nilfgaard, mais cette fois le lecteur les vit à travers Geralt. Et cela change tout. Dans Le Sang des Elfes, les réunions de rois ou de magiciens pouvaient paraître opaques, parce qu’elles arrivaient brutalement dans un univers politique encore insuffisamment installé. Ici, la présence de Geralt rend les choses plus concrètes. Il est aussi perdu que le lecteur au milieu de ces intrigues, mais il les traverse avec son regard bourru, lucide, taciturne et profondément étranger à ce monde mondain. Le banquet devient alors une scène assez réussie, parce qu’elle mêle exposition politique, enquête, tension souterraine et humour discret. En effet, Geralt n’a évidemment pas les manières nécessaires pour briller dans ce type de buffet guindé. Il s’ennuie, observe, supporte mal l’hypocrisie générale, croise Dijkstra, Filippa Eilhart, Triss, puis Vilgefortz, tout en essayant de comprendre qui manipule Rience et quel camp menace réellement Ciri. Ce décalage apporte une légèreté bienvenue. Sapkowski retrouve ici ce qui fonctionne le mieux chez lui : des dialogues, des sous-entendus, des rapports de force, et un personnage principal qui semble constamment vouloir rester en dehors du jeu alors qu’il est déjà placé en son centre. La conversation entre Geralt et Vilgefortz dans la Galerie de la Gloire est, à ce titre, importante. Elle permet certes d’évoquer la possibilité d’une lutte beaucoup plus vaste que ce que Geralt imagine mais elle permet surtout à faire comprendre au lecteur que la neutralité habituelle du sorceleur devient de moins en moins tenable.
Le véritable point de bascule arrive avec le putsch nocturne de Thanedd. C’est vraiment à partir de ce moment-là que la narration du cycle explose réellement. Le roman cesse enfin d’être seulement une mise en place politique et devient un véritable récit d’aventure, de fuite, de trahison et de désastre. Les magiciens se déchirent, les allégeances éclatent, les Scoia’tael entrent dans la danse, Tissaia de Vries commet l’erreur capitale de lever le blocus magique, Vilgefortz révèle son jeu, Francesca Findabair agit selon ses propres intérêts, Filippa manipule tout ce qu’elle peut, et Geralt se retrouve entraîné dans une guerre interne qui le dépasse totalement.
Cette séquence fonctionne parce qu’elle concrétise enfin les menaces accumulées depuis le tome précédent. Les magiciens ne sont plus seulement des personnages qui discutent dans des salons. Tout bascule dans le chaos. La fuite de Ciri et de Geralt, les affrontements dans Thanedd, la présence de Cahir, la révélation selon laquelle le chevalier au heaume ailé n’est pas simplement le monstre de ses cauchemars mais aussi celui qui l’a sauvée à Cintra, donnent au récit une intensité romanesque plus forte. On suit enfin le souffle coupé, l’aventure de nos héros, et notamment les tentatives de ces derniers de quitter, tant bien que mal, les affrontements en cours. La confrontation entre Geralt et Vilgefortz est également très efficace. Elle rappelle que Geralt, malgré son charisme, son expérience et son aura de combattant presque invincible, ne l’est justement pas. Il perd. Et il perd nettement. Ce n’est pas seulement une défaite physique : c’est aussi la preuve que le monde dans lequel il entre désormais n’est plus celui des contrats de sorceleur et des monstres à abattre. Face aux puissances politiques et magiques qui se déchaînent autour de Ciri, Geralt peut être brisé. Cette défaite ainsi que le coup d’état orchestré par les magiciens relancent une narration jusque-là assez molle et donnent au roman une gravité nouvelle.
L’ellipse qui suit est d’ailleurs bien gérée. Retrouver Geralt blessé, soigné dans la forêt de Brokilone, permet de souffler après la violence de Thanedd. Mais cette respiration n’est pas inutile, parce qu’elle permet aussi de mesurer les conséquences du putsch. Par le biais de Jaskier, Sapkowski fait revenir les nouvelles du monde. Contrairement à certaines expositions du tome précédent, cette information paraît moins rébarbative. Pourquoi ? Parce qu’elle arrive après une catastrophe vécue de l’intérieur. Le lecteur comprend mieux les enjeux parce qu’il a vu Thanedd exploser. Le monde a changé, et cette fois le récit donne vraiment l’impression qu’il s’est passé quelque chose.
En parallèle, la fuite de Ciri à travers le portail de Tor Lara ouvre une autre ligne narrative intéressante. Le passage dans le désert fonctionne assez bien parce qu’il isole totalement le personnage. Ciri n’est plus l’enfant protégée par Geralt, ni l’élève de Yennefer, ni la princesse recherchée par tout le continent. Elle devient une jeune fille seule, blessée, affamée, brûlée par le soleil le jour, glacée la nuit, obligée de survivre avec presque rien. La licorne, la source d’eau, la créature des sables, puis l’utilisation interdite du feu pour soigner l’animal donnent au passage une tonalité presque initiatique de conte pour enfants. Le motif prophétique autour de Falka est moins convaincant. Ce type de trope — l’héritière maudite, la voix dans les flammes, l’appel à la vengeance, la prophétie qui annonce la destruction du monde — peut vite devenir pesant dans tout récit de fantasy. Ici, il reste acceptable parce qu’il ne pilote pas entièrement le récit. On comprend évidemment que Ciri, par son ascendance et par le Sang ancien, aura un rôle majeur à jouer. Ce n’est pas une surprise. Mais Sapkowski évite de faire de la prophétie le moteur exclusif de son intrigue. Ce qui compte, dans ces chapitres, ce n’est pas seulement la grande destinée de Ciri, mais son errance, ses doutes, sa fatigue, sa peur et sa colère.
L’arrivée parmi les Rats prolonge cette transformation. Ce n’est pas nécessairement d’une inventivité folle : la jeune héroïne solitaire recueillie par une bande de marginaux violents, soudés par la guerre, le malheur et le mépris, appartient à un imaginaire assez identifiable. Mais cela fonctionne plutôt bien. Giselher, Mistle, Kayleigh, Étincelle, Reef et Asse forment une petite communauté brutale, dangereuse, mais aussi protectrice à leur manière. Le fait que Ciri prenne le nom de Falka marque une rupture claire avec son ancienne identité. Elle n’est plus seulement Cirilla de Cintra. Elle devient quelqu’un d’autre, ou du moins elle essaie de le devenir. Ces scènes sont agréables. L’épisode avec Kayleigh puis Mistle donne à cette intégration une dimension trouble, agressive, moralement ambiguë. Ciri n’entre pas dans une bande d’aventuriers romantiques : elle tombe dans un groupe né de la guerre, de la violence et du déracinement. Le roman concentre ainsi progressivement son énergie sur elle. Geralt reste important, évidemment, mais c’est bien Ciri qui commence ici à endosser le rôle de protagoniste principal. Et c’est l’un des grands intérêts de ce tome : il fait basculer le centre de gravité de la saga sur l’héritière de Cintra.
Le Temps du Mépris reste donc plus agréable à suivre que Le Sang des Elfes. La narration est plus rythmée, les enjeux deviennent plus tangibles, les péripéties sont plus fortes, et le roman entraîne plus facilement le lecteur. On sent enfin que le cycle entre dans quelque chose de plus romanesque, avec de vraies conséquences et une gravité que les chapitres précédents n’avaient pas toujours. Pour autant, il ne faut pas exagérer la réussite. On ne change pas fondamentalement de littérature. Sapkowski reste dans une fantasy sympathique, parfois efficace, portée par des personnages attachants et par quelques bonnes scènes, mais sans fulgurance particulière. Le roman se lit bien mais il ne s’élève pas non plus dans les hautes sphères du genre. Son intérêt tient à Thanedd, à la chute de Geralt, à la fuite de Ciri, à la recomposition du monde après le putsch, et au fait que l’histoire qui avance vers quelque chose de plus concret.
14/20
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