
Andrzej Sapkowski – 1996
Avec Le Baptême du Feu, Andrzej Sapkowski reste très clairement dans la continuité directe du Temps du Mépris. On retrouve les mêmes qualités, les mêmes réflexes d’écriture, mais aussi certaines des mêmes limites. Là où le tome précédent servait surtout de bascule narrative avec le chaos de Thanedd et la dispersion des protagonistes, celui-ci se concentre davantage sur les conséquences de cette explosion et sur la recomposition progressive des trajectoires des personnages.
Comme souvent chez Sapkowski, le début du roman prend un angle un peu particulier. On ne reprend pas immédiatement le fil principal avec Geralt ou Ciri au premier plan. L’auteur choisit d’ouvrir son récit à travers Milva, une dryade de Brokilone. Le procédé est connu : Sapkowski l’a déjà utilisé plusieurs fois pour introduire un nouveau personnage tout en donnant un aperçu de l’état du monde. Et cela fonctionne encore relativement bien ici. À travers les souvenirs et les déplacements de Milva dans la forêt de Brokilone, le lecteur comprend rapidement que le continent a profondément changé depuis Thanedd. Le roman continue alors de développer quelque chose qui était déjà en germe dans le tome précédent : Geralt cesse peu à peu d’être un héros solitaire. Son aventure tourne désormais autour d’un groupe qui se forme progressivement autour de lui. Et même si cet aspect peut parfois se ressentir de manière assez visible — avec les personnages qui rejoignent l’équipe les uns après les autres comme dans une quête de jeu de rôle — il faut reconnaître que Sapkowski maîtrise particulièrement bien l’introduction de ses compagnons.
Cahir, par exemple, fonctionne bien parce qu’il ne surgit pas de nulle part. Il a été préparé. D’abord simple figure cauchemardesque au heaume ailé dans les rêves de Ciri, puis antagoniste ambigu lors de Thanedd, il devient ici un personnage à part entière. Sa quête de rédemption est loin d’être anodine. Il cherche sincèrement à sauver Ciri et à réparer ce qu’il estime avoir détruit. Le personnage gagne progressivement en humanité. Certes, certaines histoires autour de sa captivité ou de son retour relèvent encore beaucoup du folklore romanesque et sont parfois difficiles à prendre totalement au sérieux dans un récit qui tend à devenir plus politique et plus mature, mais cela ne détruit pas vraiment le personnage. Au contraire, cela participe encore à cette identité très particulière de la saga, coincée entre le conte, la légende et la fantasy plus classique. Le cas de Régis est encore plus révélateur de la qualité de Sapkowski lorsqu’il s’agit d’écrire des personnages. L’arrivée du vampire à Fen Carn, dans cette vallée de menhirs et de sépultures elfiques, apporte immédiatement une fraîcheur bienvenue au récit. Là où l’univers devient progressivement plus lourd, plus marqué par la guerre, les massacres et les complots politiques, Régis introduit une autre tonalité : plus ironique, plus calme, presque philosophique par moments.
Et surtout, Régis illustre parfaitement une autre constante de l’écriture de Sapkowski : son obsession pour la réinterprétation des mythes et des contes. Depuis les deux premiers tomes, l’auteur n’a jamais cessé de remixer des récits connus. Cela passait auparavant par des versions revisitées de La Belle et la Bête, La Petite Sirène ou encore Blanche-Neige. Ici, cela continue différemment. Le vampire de Sapkowski joue avec toutes les légendes classiques du vampire — la peur du soleil, la morsure, le sang, la monstruosité — pour les détourner et les humaniser. Cette tendance de l’auteur à constamment réinjecter des éléments de contes connus dans sa propre mythologie devient néanmoins discutable. On sent presque une nécessité chez lui de toujours revenir à des motifs folkloriques déjà existants. Or, paradoxalement, sa propre mythologie suffit désormais largement à faire vivre le récit. Le monde du Sorceleur possède déjà ses personnages, ses tensions, ses conflits et ses symboles. Il n’a plus vraiment besoin de ces références extérieures pour fonctionner. Elles restent agréables lorsqu’elles sont discrètes, mais elles donnent parfois l’impression que Sapkowski refuse complètement de quitter le terrain du conte pour embrasser totalement celui du grand roman de fantasy.
Quoi qu’il en soit, la quête de Geralt reste extrêmement agréable à suivre. Le groupe traverse des paysages ravagés par la guerre, croise des trafiquants d’armes, des Scoia’tael, des camps de réfugiés, des champs de bataille jonchés de cadavres, des marécages hostiles, des forts militaires et des zones frontalières détruites par Nilfgaard. Les péripéties ne sont pas toujours incroyables en elles-mêmes, mais elles possèdent une vraie efficacité romanesque. Le récit avance constamment. Il y a toujours un danger, un déplacement, une rencontre ou une tension. L’épisode du camp de réfugiés attaqué par Nilfgaard, suivi de l’arrestation de Geralt par les soldats cintriens de Vissegerd, fonctionne notamment bien parce qu’il montre les conséquences concrètes de la guerre sur les populations et sur les croyances. De manière générale, Sapkowski réussit mieux ici qu’auparavant à faire vivre son univers politique parce qu’il le montre à travers les déplacements du groupe plutôt qu’à travers des réunions entre souverains et magiciens.
Et pourtant, malgré l’intérêt réel de la quête de Geralt, le cœur du roman reste probablement Ciri. Toute la partie autour des Rats est particulièrement intéressante parce qu’elle façonne véritablement le personnage. Depuis Thanedd et le désert de Korath, Ciri a cessé d’être uniquement l’enfant protégée par Geralt et Yennefer. Ici, elle devient progressivement quelqu’un d’autre. Le nom de Falka n’est évidemment pas anodin. Il symbolise déjà une rupture identitaire. Les Rats eux-mêmes ne sont pas des personnages extraordinairement complexes individuellement, mais leur dynamique fonctionne bien. Mistle, Giselher, Kayleigh, Reef, Étincelle ou Asse forment une bande de jeunes brisés par la guerre, vivant dans le vol, la violence et le rejet des structures sociales classiques. Et ce qui fonctionne surtout, c’est que Sapkowski laisse respirer cette partie du récit. Contrairement à d’autres œuvres de fantasy qui auraient tendance à constamment recentrer l’action sur la “grande quête”, Le Baptême du Feu accepte de laisser Ciri dériver avec eux, de montrer son évolution psychologique, ses rapports avec Mistle, sa violence grandissante, ses hésitations et son intégration progressive dans cette existence marginale. On sent évidemment que cette situation ne peut pas durer éternellement. L’arrivée progressive de la menace Bonhart crée une tension très efficace. Le lecteur comprend rapidement que les Rats vivent probablement leurs derniers moments de relative liberté. Bonhart, engagé pour tuer la bande, devient une menace presque inévitable planant au-dessus de ce récit parallèle.
Et c’est probablement là que le roman réussit le mieux sa structure narrative. Comme dans Le Temps du Mépris, Sapkowski construit une charpente assez solide autour de Geralt et Ciri, tandis que des points de vue périphériques viennent enrichir progressivement l’univers et les forces en présence. On suit ainsi Dijkstra découvrant les expériences horribles de Vilgefortz, les discussions de la Loge des magiciennes à Montecalvo, les ambitions politiques de Filippa Eilhart, les manipulations d’Assire et Fringilla, la fuite de Yennefer ou encore les recherches de Vattier de Rideaux et Stefan Skellen. Cette fois, ces points de vue secondaires fonctionnent beaucoup mieux que dans Le Sang des Elfes, parce qu’ils sont plus courts, plus ciblés et surtout mieux reliés aux protagonistes principaux. Ils ne donnent plus l’impression d’être de longues parenthèses opaques.
La dernière partie du roman illustre d’ailleurs parfaitement ce qui fait la force de Le Baptême du Feu. Les péripéties s’enchaînent sans véritable interruption autour du groupe de Geralt : la traversée des marécages d’Ysgith, les champs de bataille couverts de cadavres, les retrouvailles avec Zoltan et les réfugiés, les tensions autour de Régis, la grossesse de Milva puis sa fausse couche pendant la bataille sur la Iaruga donnent constamment l’impression d’un voyage éprouvant mais vivant. Rien n’est forcément extraordinaire pris séparément, il ne s’agit pas d’une suite de grands morceaux de bravoure héroïques, ou de pamphlets philosophiques bien écrits mais l’ensemble fonctionne remarquablement parce que le récit avance toujours. Sapkowski parvient à maintenir une narration fluide, portée par les interactions entre les personnages et par ce sentiment permanent de mouvement au milieu d’un continent ravagé par la guerre. Le combat final sur le bac, lorsque Geralt, Cahir et les autres entraînent malgré eux les soldats de Lyrie à reprendre le combat contre Nilfgaard, constitue une conclusion efficace précisément parce qu’elle n’interrompt pas cette dynamique. Le roman ne donne pas l’impression d’avoir atteint une fin définitive mais plutôt une étape importante dans une aventure qui continue naturellement. L’adoubement final par la reine Meve, qui donne officiellement au sorceleur le nom de “Geralt de Rivie”, agit alors comme une forme d’aboutissement symbolique du parcours du personnage dans ce tome, sans jamais casser l’élan narratif. Et c’est ce qui rend ce livre plus prenant que certains précédents : la sensation constante que l’histoire continue d’avancer, que les personnages évoluent ensemble et que le lecteur a réellement envie de poursuivre immédiatement la suite de leurs aventures.
14/20
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