Le Sorceleur VI : La Tour de l’Hirondelle

Andrzej Sapkowski – 1997

Avec La Tour de l’Hirondelle, Andrzej Sapkowski reste extrêmement fidèle à la formule qu’il a progressivement mise en place depuis Le Temps du /épris. On retrouve les mêmes qualités d’écriture, les mêmes mécanismes narratifs, mais aussi cette manière très particulière qu’a l’auteur de construire son récit comme une succession de trajectoires et de petites aventures qui gravitent autour d’un fil rouge central. Et même si cette façon de faire peut parfois donner l’impression que Sapkowski est plus à l’aise dans les récits fragmentés que dans les grands cycles de fantasy pure, le roman reste particulièrement agréable à suivre, notamment grâce au parcours de Ciri qui constitue sans doute ici le cœur le plus solide du récit.

Comme dans les tomes précédents, l’introduction ne commence pas directement avec un protagoniste central déjà installé mais avec un nouveau point de vue. Cette fois, il s’agit de Vysogota, vieux savant exilé vivant seul dans les marécages d’Ebbing. L’introduction fonctionne d’ailleurs très bien dans son atmosphère. La nuit de l’équinoxe, la tempête, la lune rouge, la Traque Sauvage traversant le ciel : Sapkowski installe immédiatement une ambiance lourde. Puis vient cette découverte étrange et inquiétante : une jeune fille mutilée, traînée par une jument dans les marais, à moitié morte, couverte de sang, le visage détruit. L’arrivée de Vysogota dans le récit est plutôt réussie parce qu’elle permet à l’auteur d’utiliser un procédé qui n’avait pas été pratiqué jusqu’à présent : le récit enchâssé et le flashback. Ciri, sous le faux nom de Falka, raconte progressivement ce qui lui est arrivé, et le lecteur reconstitue les événements en même temps que le vieil ermite découvre qui elle est réellement. Le procédé n’est pas révolutionnaire, on reconnaît immédiatement les habitudes narratives de Sapkowski, mais cela fonctionne efficacement, notamment grâce à l’atmosphère du marécage. L’ermitage perdu dans cette zone inaccessible donne vraiment l’impression d’un refuge fragile et provisoire. À tout moment, on a le sentiment que Bonhart, Skellen ou d’autres forces peuvent surgir pour retrouver Ciri. Cette tension sourde traverse une bonne partie du roman.

Et surtout, toute la partie consacrée à Ciri reste probablement la plus forte du livre. On reste ici dans la continuité directe du Baptême du Feu. Sapkowski continue de faire de Ciri le véritable moteur du cycle. Son aventure au sein des Rats, puis surtout la destruction de cette bande par Bonhart, donnent au récit une intensité beaucoup plus compacte que certaines autres lignes narratives. Là où les chapitres consacrés à Geralt ou aux autres personnages donnent parfois l’impression de petites aventures successives reliées entre elles, l’histoire de Ciri possède ici une vraie continuité dramatique. La chute des Rats fonctionne particulièrement bien. Depuis le tome précédent, Sapkowski avait pris le temps de montrer la place que Ciri occupait dans cette bande de marginaux, sa relation avec Mistle, sa dérive progressive vers une violence plus froide, plus instinctive. Et tout cela explose brutalement avec l’arrivée de Bonhart.

Le personnage n’est d’ailleurs pas spécialement original. On est clairement face à un “grand méchant” extrêmement brutal, presque monstrueux, sans grande subtilité psychologique. Bonhart n’a pas des motivations complexes ou une philosophie élaborée. Il est essentiellement un prédateur violent, sadique et immoral. Mais paradoxalement, cela fonctionne très bien à ce stade du récit. La saga possède déjà énormément de personnages ambigus, manipulateurs ou nuancés politiquement. Ici, Sapkowski avait probablement besoin d’une menace directe, physique et immédiate pour Ciri. Et Bonhart remplit parfaitement ce rôle. Sa brutalité donne une vraie violence au récit. Le massacre des Rats à La Jalousie est probablement l’un des passages les plus marquants du roman. La manière dont il tue Mistle sous les yeux de Ciri, puis force cette dernière à assister à la décapitation des membres de la bande, crée une rupture extrêmement brutale dans le parcours du personnage. Toute la séquence de Claremont fonctionne également très bien. Le fait que Bonhart utilise Ciri comme une attraction dans une arène clandestine, le public qui parie sur sa survie, la manière dont il la pousse psychologiquement jusqu’à envisager le suicide donnent au récit une noirceur assez forte mais jamais inutile.

De l’autre côté du récit, on continue de suivre Geralt et son groupe à travers le continent ravagé par la guerre. Là aussi, on est dans la continuité directe du tome précédent. Les péripéties ne reposent pas forcément sur des retournements de situation extraordinaires, mais elles possèdent une vraie fluidité. Le récit avance constamment. Geralt, Jaskier, Milva, Régis, Cahir et désormais Angoulême traversent villages détruits, forêts occupées, routes infestées de bandits et territoires nilfgaardiens dans une aventure qui ressemble parfois très clairement à un récit d’aventure en équipe assez classique. Ce n’est pas particulièrement original, mais il faut reconnaître que le groupe fonctionne bien. La force de Sapkowski reste en effet la même : il écrit bien les interactions entre ses personnages. Même lorsque les péripéties restent modestes, les dialogues, les échanges et les tensions internes rendent le voyage agréable à suivre. La traversée avec les chasseurs de miel, les discussions dans les grottes avec Cahir, les accusations de trahison, les débats autour de Yennefer ou encore les moments plus légers avec Angoulême permettent au récit de constamment respirer.

La multiplication des points de vue participe également à cet effort de repousser l’ennui au cours de la narration. Les rares chapitres consacrés à Yennefer sont particulièrement réussis. Toute sa recherche de Ciri possède quelque chose de crédible et d’assez touchant. Yennefer reste l’un des personnages les plus intéressants de la saga parce qu’elle combine constamment dureté, orgueil, vulnérabilité et sincérité affective. Et surtout, son enlèvement final par Vilgefortz agit comme une très bonne relance dramatique. On comprend immédiatement que la situation continue de se dégrader et que les forces qui poursuivent Ciri ont plusieurs coups en avance. Les passages avec Triss, Dijkstra, Assire, Filippa ou les intrigues autour de Nilfgaard restent périphériques et cela fonctionne plus ou moins correctement. Ces points de vue secondaires renforcent la compréhension du monde et des forces en présence sans étouffer le cœur du récit ou sans donner l’impression qu’elles sont totalement périphériques par rapport à la quête de nos protagonistes.

Et pourtant, malgré ces améliorations, on sent toujours cette particularité de l’auteur : il adore les petits récits à l’intérieur du grand récit. C’est particulièrement visible dans les aventures de Geralt. Chaque portion de son voyage pourrait presque constituer une nouvelle indépendante : la traversée avec les chasseurs de miel, le passage à Riedbrune avec Fulko Artevelde, l’embuscade du Rossignol, les mines de Belhaven, les druides de Toussaint, la rencontre avec Avallac’h dans la grotte… Tout cela fonctionne bien individuellement, mais donne parfois l’impression que Sapkowski préfère raconter des épisodes successifs plutôt qu’un immense mouvement romanesque continu. Et c’est précisément ce qui rend le parcours de Ciri plus marquant dans ce tome. Son histoire est plus compacte, plus tendue, plus unifiée. Elle ne donne pas l’impression d’être fragmentée en petites aventures séparées. Tout semble converger vers sa fuite, sa survie et sa transformation. Là où Geralt traverse une succession d’épisodes, Ciri suit une trajectoire dramatique beaucoup plus continue.

Le final du roman est d’ailleurs particulièrement réussi. Le lac gelé, la fuite vers la Tour de l’Hirondelle, la poursuite permanente, les derniers affrontements et cette montée progressive de la tension donnent enfin au récit une véritable sensation d’urgence. Le décor lui-même devient mémorable. La Tour de l’Hirondelle, le brouillard, le froid, la glace, la solitude de Ciri : tout cela crée aussi une imagerie très forte. Les dernières pages se lisent d’ailleurs extrêmement vite parce qu’on ressent réellement le danger autour de Ciri. L’impression que tout peut basculer à n’importe quel moment est bien présente.

Au final, La Tour de l’Hirondelle reste très clairement dans la continuité des deux tomes précédents. Il fonctionne particulièrement bien parce qu’il parvient à maintenir une tension constante autour de Ciri tout en laissant respirer le reste du récit grâce aux différents points de vue. La narration reste agréable, les personnages sont toujours aussi attachants, et certains moments — notamment autour de Bonhart, du marécage de Vysogota ou du final au lac gelé — apportent une intensité peut-être plus marquée que dans certains tomes précédents.

14/20

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