Le Sorceleur VII : La Dame du Lac

Andrzej Sapkowski – 1999

Avec La Dame du Lac, ultime tome du cycle du Sorceleur, Andrzej Sapkowski poursuit dans la continuité directe des trois romans précédents, tout en accentuant peut-être plus que jamais certaines qualités mais aussi certains défauts déjà perceptibles auparavant. Et dès l’introduction, le lecteur comprend rapidement que quelque chose a changé dans la manière d’aborder le récit. Comme souvent chez l’auteur, le roman ne débute pas directement sur les protagonistes principaux mais à travers un regard extérieur, en l’occurrence celui de Galaad. Le problème, cette fois, c’est que cette ouverture ne donne plus simplement l’impression d’une inspiration diffuse ou d’un hommage discret : le récit bascule très franchement dans l’imaginaire arthurien. Camelot, la Dame du Lac, Perceval, Lancevol… on ne parle plus ici d’une influence lointaine mais d’une réutilisation presque frontale d’éléments mythologiques extrêmement connus.

Le titre du roman pouvait évidemment laisser présager cette orientation et, honnêtement, on ne peut pas dire que ces références surgissent totalement de nulle part. Depuis longtemps déjà, Sapkowski disséminait dans son univers des éléments rappelant les légendes arthuriennes : Brokilone évoquait clairement Brocéliande, certains motifs autour du destin et toute la symbolique autour de Ciri possédait une coloration mythique assumée. Mais jusque-là, ces influences restaient intégrées à un univers personnel, nourri par le folklore slave et polonais, qui se suffisait largement à lui-même. Dans La Dame du Lac, cette frontière finit par disparaître et l’auteur donne parfois le sentiment de simplement greffer le mythe arthurien à son propre récit sans réelle nécessité. Là où, dans les deux premiers tomes, le fait de revisiter certains contes fonctionnait parce qu’il s’agissait de nouvelles indépendantes réinterprétées à la sauce du Sorceleur, le procédé paraît ici beaucoup plus discutable au sein d’un grand récit censé conclure tout un cycle romanesque.

Le parallèle thématique reste pourtant compréhensible. Toute la question du Sang Ancien, de l’héritage génétique de Ciri et de la volonté des elfes de retrouver leur puissance perdue possède une logique interne réelle. Rien n’est totalement gratuit ni incohérent. Mais le problème vient surtout du fait que cette partie du récit, centrée sur Tir ná Lia, Avallac’h, Éredin et le Roi des Aulnes, constitue probablement l’aspect le moins inspiré de tout le cycle. Les péripéties de Ciri dans ce monde parallèle — sa captivité au bord du lac, sa fuite à travers les mondes, les pressions visant à lui faire engendrer un héritier du Sang Ancien — se suivent avec un intérêt relativement poli mais sans retrouver la force narrative qu’avait acquise son parcours dans les tomes précédents. Cela rappelle parfois son errance dans le désert après Tor Lara, mais sans la même intensité émotionnelle ni la même progression psychologique.

C’est d’autant plus dommage que le personnage de Ciri avait justement trouvé, depuis Le Temps du Mépris et surtout Le Baptême du Feu, une véritable vitesse de croisière. Son évolution au sein des Rats, sa fuite permanente, sa confrontation avec Bonhart, ses traumatismes et sa transformation progressive en héroïne tragique constituaient sans doute ce que le cycle avait produit de plus solide narrativement. Ici, le récit bascule davantage vers le mystique, vers les prophéties, vers les mondes parallèles et les lignées mythologiques, ce qui affaiblit quelque peu la dimension concrète et romanesque qui faisait la force des tomes précédents. Le Roi des Aulnes lui-même manque finalement de relief malgré son importance supposée. Son obsession autour de l’héritier du Sang Ancien est rapidement abandonnée pour des motifs peu cohérents et l’on sent que cette partie du récit aurait mérité davantage de développement ou, au contraire, une place moins centrale.

De ce fait, c’est Geralt qui reprend progressivement le cœur du roman. Et honnêtement, ce n’est pas forcément un mal tant le personnage fonctionne toujours aussi bien. Sa parenthèse forcée à Beauclair, dans le duché de Toussaint auprès d’Anna Henrietta, apporte un souffle plus léger tout en conservant les intrigues politiques. Contrairement aux longs développements géopolitiques du Sang des Elfes qui pouvaient parfois sembler opaques, ici les complots fonctionnent bien parce qu’ils concernent directement Geralt et sont vécus à travers lui. Le lecteur découvre les enjeux en même temps que lui, ce qui rend la narration plus fluide et agréable.

La relation avec Fringilla Vigo, les mensonges de la Loge des Magiciens, puis surtout la découverte de la véritable localisation de Vilgefortz permettent au récit de retrouver une tension extrêmement efficace. Toute la préparation de l’assaut contre le château de Stygga (où se trouvent maintenant Ciri et Yennefer, captives) constitue un point culminant du cycle. C’est classique dans sa structure — le héros rassemble ses compagnons pour aller affronter le grand antagoniste sur son propre territoire — mais cela fonctionne. Les personnages accumulés depuis plusieurs tomes convergent enfin vers un même point, les trajectoires se croisent, les conflits explosent et, surtout, il y a de véritables conséquences. Milva meurt, Cahir également, Angoulême tombe à son tour, Régis est détruit par Vilgefortz. Les combats sont efficaces, nerveux, lisibles, et surtout portés par un véritable sentiment d’enjeu. Le duel final entre Geralt et Vilgefortz est d’ailleurs satisfaisant parce qu’il marque l’aboutissement d’une menace construite depuis longtemps. De la même manière, la confrontation entre Ciri et Bonhart fonctionne très bien. Bonhart n’a jamais été un antagoniste particulièrement subtil, mais sa brutalité froide et sa cruauté suffisaient largement à en faire une menace tangible. Voir Ciri finalement le vaincre, non sans mal, constitue un aboutissement logique et efficace de son évolution.

Les chapitres qui suivent, en revanche, changent totalement de tonalité. À partir du traité de Cintra et du retour progressif des personnages vers le Nord, le roman ressemble davantage à un immense épilogue qu’à un véritable prolongement de l’action. Les grandes lignes narratives sont déjà terminées : Vilgefortz est mort, Emhyr a renoncé à Ciri, la guerre touche à sa fin. Le récit ralentit donc naturellement. Pourtant, c’est précisément là que Sapkowski trouve sans doute son idée la plus brillante : la mort de Geralt. Alors que tout le monde s’attendait à ce que ce dernier reprenne son rôle de père symbolique auprès de Ciri, l’auteur décide, soudainement mais subtilement, de rebattre les cartes.

Le pogrom de Rivie est bien écrit parce qu’il brise totalement l’image héroïque classique du personnage. Après avoir survécu à des monstres, des magiciens, des guerres et des prophéties, Geralt meurt finalement de manière presque absurde, transpercé par une simple fourche au milieu d’une foule haineuse lors d’une émeute anti non-humains. Et justement, c’est ce qui rend cette scène si marquante. Le héros n’est pas un élu invincible ; il reste un homme parmi les autres, vulnérable à la violence aveugle du monde qu’il traverse depuis le début. Cette conclusion possède une vraie force tragique et une vraie cohérence avec tout ce que le cycle racontait jusque-là sur la haine, le racisme et la brutalité des hommes. Malheureusement, Sapkowski ne va pas totalement au bout de cette idée. Au lieu de laisser cette mort conserver toute sa puissance dramatique, il réintroduit immédiatement toute la symbolique arthurienne et mythologique avec ce monde parallèle rappelant Avalon où Geralt et Yennefer semblent finalement survivre. Le procédé affaiblit inévitablement l’impact émotionnel de la scène précédente. À force de vouloir rattacher son récit à cette mythologie arthurienne, l’auteur finit par perdre une partie de la cohérence et de la simplicité tragique qui rendaient justement certains passages si efficaces.

Cela ne fait évidemment pas de La Dame du Lac un mauvais roman. Le cycle conserve toujours ses grandes qualités : des personnages extrêmement attachants, des dialogues solides, un folklore slave et est-européen intéressant et une narration souvent agréable autour des personnages principaux. Mais on sent aussi que Sapkowski atteint ici certaines limites de son écriture. Son goût pour les récits fragmentés, pour les mythes réinterprétés et pour les détours symboliques finit parfois par encombrer une histoire qui fonctionnait peut-être mieux lorsqu’elle restait plus terre-à-terre ou plus axée sur le folklore polonais. Au final, La Dame du Lac reste une conclusion correcte, parfois même très bonne lors de certains passages mais qui souffre aussi d’une baisse d’inspiration concernant Ciri et d’une surcharge mythologique pas toujours nécessaire. Comme l’ensemble du cycle, on est face à une fantasy solide, agréable à suivre, portée par ses personnages et son ambiance, mais qui ne révolutionne jamais véritablement le genre malgré ses nombreuses qualités.

12/20

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