
Frank Herbert – 1976
Avec Les Enfants de Dune, Frank Herbert poursuit une entreprise romanesque dont l’ambition intellectuelle force une nouvelle fois le respect. Comme les deux volumes précédents, le roman relève incontestablement d’une science-fiction adulte, pensée, écrite avec rigueur, soucieuse non seulement de raconter une histoire, mais aussi d’exposer des concepts politiques, des tensions géopolitiques, des mutations sociales et des questionnements philosophiques sans jamais abandonner tout à fait la promesse de l’aventure.
Sur ce plan, la continuité stylistique est manifeste. L’écriture demeure précise, dense, méthodique, extrêmement sûre d’elle-même. Elle sait installer une atmosphère, faire exister un monde, donner au lecteur le sentiment d’entrer dans un univers qui possède sa propre histoire, ses propres fractures, ses propres traditions et ses propres dérives. Rien, dans la manière d’écrire Herbert, ne semble ici s’affaiblir. Au contraire, la narration conserve cette qualité singulière qui faisait déjà la grandeur de Dune : la capacité à introduire des éléments complexes progressivement, avec énormément de détails, sans pour autant sombrer dans la lourdeur démonstrative. Le monde est encore une fois magnifiquement créé, magnifiquement étoffé, abordé à travers le récit de façon progressive mais toujours maîtrisée. L’auteur reste fidèle à une méthode d’exposition qui lui appartient en propre : il ne plaque pas un univers sur l’intrigue, il le laisse sourdre à travers elle. Le lecteur ne reçoit pas une leçon, il entre dans une civilisation.
Et c’est précisément ce qui rend d’autant plus intéressante, mais aussi plus frustrante, la lecture de ce troisième tome. Car le problème du roman n’est nullement à chercher dans sa construction intellectuelle, dans sa richesse thématique ou dans la solidité de son monde. Le problème réside surtout dans une impression persistante d’absence de véritable souffle épique, dans un livre qui, pourtant, aurait dû être celui d’une ampleur décuplée. Le cadre du roman est, en lui-même, passionnant. Plusieurs années ont passé depuis la disparition de Paul Muad’Dib dans le désert. Son jihad continue de projeter son ombre sur l’ensemble de l’Imperium. Arrakis poursuit sa transformation écologique. Le projet rêvé autrefois par Liet-Kynes — rendre la planète viable, faire reculer la tyrannie absolue du désert, introduire de l’eau, modifier le climat, transformer l’environnement — continue de produire ses effets. La terraformation d’Arrakis se déploie, et avec elle surgissent toute une série de réflexions climatologiques et sociologiques qui ont, à bien des égards, remarquablement vieilli. Que devient une civilisation façonnée par l’aridité lorsque l’aridité recule ? Que devient le peuple fremen lorsque certaines de ses composantes commencent à vivre sans distille, lorsque les sietchs perdent leur centralité, lorsque les anciens codes du désert se dissolvent peu à peu dans une forme nouvelle de sédentarité, de confort relatif, de religiosité institutionnalisée ? Herbert déploie ici une matière extrêmement riche. Les thèmes politiques sont abordés avec finesse, et l’œuvre se prête sans difficulté à une seconde lecture tant les ramifications sont nombreuses. Le roman est fouillé, la réflexion est réelle, l’intelligence du dispositif est constante.
Mais c’est précisément parce que le monde est si riche qu’un manque plus sensible encore apparaît : le récit donne souvent l’impression de se tenir à côté du présent. Il parle énormément du passé — c’est-à-dire des conséquences du jihad lancé par Paul, des structures héritées de son règne — et il parle énormément du futur — des conséquences de la terraformation, de l’avenir de l’Épice, de la déviation progressive des Fremen par rapport à ce qui est tenu pour l’enseignement authentique de Muad’Dib, de la prédestination, de la prescience, du devenir de l’humanité elle-même. En revanche, le temps immédiat du roman, son présent vivant, son élan propre, peinent davantage à s’imposer. C’est sans doute l’un des nœuds du livre. Il y a un monde, il y a une histoire immense autour de lui, il y a des enjeux considérables, mais l’on a souvent du mal à se plonger pleinement dans l’instant romanesque lui-même. Le lecteur se trouve face à un récit qui pense beaucoup, qui articule énormément, qui réfléchit de manière passionnante aux effets passés et aux conséquences futures, mais qui peine à transformer cette matière en épopée vécue.
Comme dans Le Messie de Dune, le moteur dramatique principal repose en grande partie sur une logique de conspiration. La maison Corrino complote pour reprendre un trône perdu tandis que le Bene Gesserit agit, notamment par l’intermédiaire de Jessica, selon ses propres lignes d’intérêt. Il n’y a évidemment rien de mauvais, en soi, à ce que le roman se déploie autour d’un complot politique. Herbert est même naturellement à l’aise dans cet espace. Pourtant, ici, quelque chose semble moins neuf. Sans qu’il s’agisse franchement de déjà-vu, une impression de réchauffé s’installe. On a moins le sentiment d’assister à une aventure unique qu’à l’enclenchement d’une nouvelle variante de mécanique politique. Là où Dune faisait coexister admirablement la dimension politique, la tension sociale, l’initiation tragique et la traversée épique, Les Enfants de Dune apparaît beaucoup plus comme une pièce de théâtre tragique, presque comme un huis clos élargi, alors même que son terrain de jeu englobe une planète entière en mutation.
Le malaise tient aussi au fait que ce troisième volume reprend plusieurs motifs du premier Dune de façon suffisamment sensible pour susciter, sinon l’idée d’une redite, du moins celle d’une continuité qui manque peut-être d’une charpente propre assez forte pour soutenir la comparaison. Pourtant, Leto II, sans doute le personnage le mieux écrit avec sa sœur Ghanima, possède un arc narratif potentiellement remarquable. Il y a chez lui de véritables promesses d’aventure et de tragédie. Il y a cette fausse mort simulée, qui aurait pu constituer un pivot dramatique majeur. Il y a sa quête d’un lieu mythique, le sietch légendaire de Jacurutu, dont le seul nom ouvre un imaginaire de transgression et de secret au sein du monde fremen. Il y a son rapport à la vision, à la prescience, au Sentier d’Or.
Il y a enfin sa transformation, cette symbiose avec les truites des sables qui doit répondre à un problème entrevu par sa conscience élargie. Sur le papier, la matière est considérable. Mais la lecture laisse souvent l’impression que cette matière n’est pas abordée avec le souffle qu’elle mérite. Des parallèles importants apparaissent avec le parcours initial de Paul. La rencontre avec une femme fremen, Sabiha, évoque inévitablement Chani. L’usage excessif de liqueur d’Épice (un peu forcé par Gurney) donnant lieu à des visions rappelle les processus initiatiques et prescients déjà explorés. Et la scène finale au sein du palais d’Arrakeen, où tous les protagonistes convergent pour un dénouement collectif, fait directement écho à la structuration du premier roman. Ces parallèles ne sont pas dépourvus de sens. Herbert ne les emploie pas innocemment. Ils participent de l’idée cyclique, dynastique, presque fataliste, au cœur de la saga. Mais ils nourrissent aussi la sensation que Les Enfants de Dune ne parvient pas complètement à se détacher du patron originel.
Et pourtant, tout n’est pas mauvais, loin s’en faut. Outre les jumeaux Atréides, le roman trouve une partie de sa force dans certains personnages secondaires et dans certaines lignes de fracture collectives. Stilgar demeure une très belle présence. Sa fidélité, son attachement aux anciens codes, sa position au cœur d’un monde fremen qui se délite ou se transforme, lui donnent une véritable épaisseur morale. À travers lui, Herbert rappelle ce que les Fremen furent avant de devenir les gestionnaires parfois dénaturés d’un monde en transition. La dissension entre les nouveaux Fremen et les anciens, entre ceux qui ne respectent plus les codes du désert et ceux qui restent attachés aux coutumes, constitue d’ailleurs l’un des aspects les plus réussis du roman. Là, l’auteur retrouve pleinement sa force. Cette fracture n’est pas seulement sociale ; elle est spirituelle, historique, identitaire. À cela s’ajoute la figure du Prêcheur, qui apporte incontestablement quelque chose d’intéressant et même de beaucoup plus subtil politiquement que certains autres éléments du roman. Le Prêcheur représente une fissure dans le pouvoir théocratique. Il réintroduit une parole de contestation, de vérité, de rappel, presque de jugement dernier. Sa présence, presque biblique, ajoute une dimension politique supplémentaire, plus fine, plus troublante, plus riche que nombre de complots plus mécaniques mis en place ailleurs dans le récit.
À l’inverse, tout ce qui touche à la branche corrinienne convainc moins. Le prince Farad’n ne dégage pas un charisme particulièrement marquant. Sa mère, la princesse Wensicia Corrino, apparaît plus nettement encore comme une figure unidimensionnelle. Elle aurait mérité davantage de développement et davantage de contradictions. Au lieu de cela, elle donne souvent l’impression d’être un simple instrument de l’histoire, une idiote utile de la mécanique du complot plutôt qu’une force romanesque véritable. Cela affaiblit toute l’opposition du roman. Leur conspiration, déjà fragilisée par l’épisode des tigres tueurs qui confine dans l’idée au grotesque et à la SF de série B, manque d’assise psychologique et de grandeur tragique. Là où l’on aurait pu attendre le retour d’une vieille dynastie impériale blessée, porteuse d’un autre rapport au pouvoir, d’une autre mémoire de l’Imperium, le roman ne donne finalement qu’une menace assez fonctionnelle, jamais tout à fait à la hauteur de ce qu’elle représente symboliquement.
Le personnage d’Alia soulève sans doute les réserves les plus marquées. Il y a pourtant, ici encore, une idée théorique forte. Développer le concept de l’Abomination, montrer comment le pouvoir de prescience, la mémoire ancestrale et les personnalités intérieures peuvent finir par dominer celui ou celle qui les porte, présente un véritable intérêt. Le roman met bien en place les thèmes de la tyrannie née des meilleures intentions, de la corruption progressive, du pouvoir qui se nourrit de sa propre légitimité sacrée. Sur ce plan, le principe est compréhensible et même potentiellement fécond. Mais le traitement demeure discutable. Car sur toute cette multitude de souvenirs, de personnalités, de strates psychiques, le roman choisit de faire resurgir une fois encore le vieux Baron Harkonnen comme grande figure antagoniste. Le procédé est trop simple. Il y avait, semble-t-il, matière à faire mieux, à faire plus ambigu, plus dérangeant, plus neuf. Recourir de nouveau au Baron donne au roman un “méchant” immédiatement identifiable, certes, mais aussi un peu attendu, comme si l’œuvre, au moment d’incarner son mal, revenait vers une figure déjà pleinement consommée. Là où l’Abomination aurait pu ouvrir vers quelque chose de plus troublant, de plus diffus, de plus conceptuellement déstabilisant, elle se cristallise en un antagoniste familier et, finalement, banal.
Le roman ne cesse pourtant pas d’être stimulant. Il contient des scènes intéressantes, des passages captivants, et il pousse la réflexion politique plus loin encore que les volumes précédents. L’idée de départ reste rationnellement compréhensible. La terraformation d’Arrakis entraîne mécaniquement une raréfaction de l’Épice, et donc un déplacement des rapports de force autour de la planète. Ce point, pris isolément, fonctionne. Il est cohérent politiquement, écologiquement, économiquement. En revanche, la nécessité d’y répondre par la transformation de Leto en monstre mythique immortel, en simulacre vivant de Shai-Hulud, soulève davantage de résistance. D’un point de vue narratif, la métamorphose marque. Elle inscrit Leto dans une dimension immédiatement mémorable. Mais elle ne paraît pas vraiment foreshadowée à la hauteur de son importance. Surtout, elle intervient dans une saga qui, jusqu’ici, même lorsqu’elle manipulait la prescience, la religion ou la mémoire génétique, restait étonnamment rationnelle dans sa façon de penser politiquement le monde. Or, ici, le récit entre plus franchement dans le mystique pur. La conclusion semble être là parce qu’elle doit être là, parce qu’elle répond à une nécessité conceptuelle de la saga, mais elle ne fait pas complètement sens au regard de la logique antérieure.
En définitive, Les Enfants de Dune est un roman dense, réfléchi, ambitieux, souvent remarquable dans ce qu’il pense, dans ce qu’il construit et dans ce qu’il met en crise. Son écriture reste d’une très grande tenue. Son univers demeure fascinant. Ses réflexions écologiques, politiques, sociales, religieuses et prophétiques sont réelles, profondes, souvent passionnantes. Mais il n’en demeure pas moins qu’il manque ici ce qui faisait la souveraineté du premier Dune : ce mélange presque parfait entre roman d’idées, fresque politique, aventure tragique et souffle épique. Les Enfants de Dune incline beaucoup plus vers la tragédie théâtrale et vers le traité politique conceptuel. Si le roman développe des passages narratifs intéressants (même s’ils ne sont pas légion), il laisse aussi l’impression d’une œuvre qui se met peut-être trop au service d’un concept et de ses idées, et pas assez d’un élan romanesque.
13/20
🗺️⚖️
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