Dune IV : L’Empereur-Dieu de Dune

Frank Herbert – 1981

Avec L’Empereur-Dieu de Dune, Frank Herbert propose sans doute l’ouvrage le plus singulier depuis le début de la saga. Là où Dune était une fresque initiatique mêlant aventure, politique, religion et tragédie, là où Le Messie de Dune et Les Enfants de Dune déplaçaient progressivement le centre de gravité vers les conséquences du pouvoir et de la prescience, ce quatrième tome franchit une étape supplémentaire : le roman devient avant tout une immense réflexion philosophique sur l’histoire, le pouvoir et l’avenir de l’humanité.

Comme dans Les Enfants de Dune, Herbert recourt à une ellipse narrative mais ici beaucoup plus considérable. Plus de 3.500 ans se sont écoulés depuis les événements du tome précédent. Le procédé n’est pas surprenant. Depuis le début, la saga ne cherche pas uniquement à raconter la vie de Paul Atréides ou celle de ses descendants. Son ambition est plus vaste : raconter l’évolution de Arrakis elle-même, l’histoire d’une civilisation, les conséquences de certains choix politiques et religieux sur plusieurs millénaires. L’idée est intéressante sur le papier. Elle permet à Herbert d’explorer des mutations historiques impossibles à observer dans un récit traditionnel. Dune n’est plus la planète du premier tome. Le désert a reculé. Les équilibres écologiques ont été bouleversés. Les institutions ont évolué. Les anciennes structures de pouvoir ont disparu ou se sont transformées. Le lecteur découvre une civilisation qui porte encore les traces de Paul Muad’Dib mais qui n’a plus grand-chose à voir avec celle qu’il avait connue.

Pourtant, cette ellipse produit également un effet secondaire plus problématique. Tous les repères affectifs accumulés au cours des trois premiers livres disparaissent presque entièrement. Les personnages auxquels le lecteur s’était attaché ne sont plus là. Jessica, Chani, Stilgar, Gurney, Alia, Paul lui-même appartiennent désormais à l’histoire ancienne. Même la dynamique entre les jumeaux Leto et Ghanima, qui constituaient le cœur émotionnel du troisième tome, a disparu. Il ne reste finalement qu’un seul véritable lien avec le passé : Leto II qui n’est indubitablement plus le même personnage que dans le tome précédent parce qu’il a muté en une sorte de ver géant. Cette situation crée une difficulté réelle à la lecture. Là où les premiers romans permettaient de retrouver immédiatement des personnages familiers et des dynamiques déjà connues, L’Empereur-Dieu de Dune impose presque un nouveau départ. Certes, de nouveaux personnages apparaissent, mais il faut du temps pour s’y attacher. Beaucoup demeurent moins immédiatement identifiables que ceux des premiers volumes et on a parfois l’impression d’assister à des redites, mais sous le couvert d’autres dénominations, de scènes qu’on a déjà vu par le passé (le rituel initiatique de Siona par exemple) et qui ont déjà été jouées par d’autres protagonistes. C’est probablement pour cette raison que Frank Herbert continue à faire revenir Duncan Idaho sous la forme de gholas successifs. Le procédé permet de maintenir un point d’ancrage avec le passé. Le ghola est d’ailleurs décrit comme la mémoire morale de l’ancien monde. Pourtant, il laisse une impression mitigée. Duncan finit par apparaître comme une présence artificielle, convoquée moins parce que son développement psychologique l’exige que parce qu’il constitue l’un des derniers liens visibles avec l’univers originel. Sa présence donne parfois le sentiment que l’auteur cherche à recréer artificiellement une familiarité que l’ellipse a elle-même détruite.

Toutefois, il serait profondément injuste de considérer ce roman comme vide ou purement transitoire. Au contraire, sa principale qualité réside dans la richesse extraordinaire de ses thèmes. Jamais peut-être depuis le premier tome Frank Herbert n’aura poussé aussi loin la réflexion philosophique. Le roman interroge la nature du pouvoir absolu, la légitimité de la tyrannie, le rapport entre liberté et sécurité, la place de la religion dans la construction des sociétés, mais également le poids de l’histoire et de la mémoire. À travers Leto II, Herbert imagine une situation presque unique en littérature : celle d’un dirigeant qui règne depuis plusieurs millénaires, qui connaît l’avenir, qui comprend les mécanismes historiques mieux que quiconque et qui accepte de devenir un monstre afin de préserver l’humanité.

Ce personnage (et c’est peut-être un peu le seul dans ce quatrième volume) est fascinant précisément parce qu’il échappe aux catégories habituelles. Il n’est ni un héros, ni un méchant. Il est à la fois sauveur et oppresseur. Il protège l’humanité tout en l’emprisonnant. Il garantit sa survie en lui refusant sa liberté. Il impose une paix universelle qui ressemble parfois davantage à une paralysie historique qu’à un âge d’or. C’est ici qu’intervient toute la réflexion autour du Sentier d’Or, probablement une des idées les plus ambitieuses de la saga. Leto est convaincu qu’une humanité laissée à elle-même finirait tôt ou tard par disparaître. Pour empêcher cette extinction, il accepte de porter sur ses épaules plusieurs millénaires de haine et de tyrannie. Son objectif n’est pas seulement de gouverner. Il cherche à façonner l’espèce humaine elle-même, à la rendre capable de survivre à toutes les catastrophes futures. Cette réflexion déborde largement le cadre de la science-fiction traditionnelle. Herbert s’interroge sur la manière dont les civilisations évoluent, sur les mécanismes qui conduisent à leur stagnation ou à leur disparition, sur la nécessité parfois paradoxale du changement imposé. Peu d’œuvres du genre osent aborder ces questions avec une telle ampleur.

À cela s’ajoute l’immensité du lore, qui demeure l’une des plus grandes réussites de la série. Même après quatre tomes, le monde de Dune continue de sembler vivant. Les différentes factions possèdent leurs intérêts propres. Les Ixiens poursuivent leurs recherches technologiques. Le Bene Gesserit tente de préserver ses plans génétiques. Les Tleilaxu continuent leurs manipulations biologiques. L’Épice conserve son rôle central dans les équilibres de pouvoir. Les anciennes alliances et les anciennes rancœurs continuent de produire leurs effets plusieurs milliers d’années après leur apparition. Ce qui frappe surtout, c’est que rien ne paraît artificiel. Herbert ne décrit jamais son univers comme un simple décor. Chaque élément semble avoir une histoire, une raison d’exister, une place dans un ensemble cohérent. Dune demeure probablement l’un des univers les plus crédibles jamais construits en science-fiction précisément parce qu’il donne constamment l’impression de respirer.

Malheureusement, la narration n’est pas toujours à la hauteur de cette richesse. Le principal problème du roman réside dans son absence de souffle véritablement romanesque. Dès les premières pages, le lecteur comprend qu’un complot est en marche. Siona Atréides, descendante de Ghanima et des Corrino, agit contre Leto. Les journaux secrets de l’Empereur-Dieu deviennent un enjeu central. Les forces en présence fournissent leurs armes. Le ghola Duncan devient à nouveau un facteur de danger pour l’Empereur-Dieu, et un autre humain artificiel, en l’espèce une femme, Hwi, est créé avec l’ambition de séduire et surtout d’entraîner la chute du tyran.

Mais le problème est que cette mécanique est devenue trop familière. Depuis le premier tome, Herbert revient régulièrement à une structure similaire : un complot se met en place, les acteurs pensent agir librement, puis l’on découvre que le personnage central avait déjà prévu ou intégré leurs actions. Ici, ce procédé atteint ses limites. Leto sait que Siona agit contre lui. Il sait ce que tous préparent. Il comprend immédiatement ce qu’est Hwi Noree et pourquoi elle lui a été envoyée. Même la rébellion qui se construit autour de lui finit par apparaître comme une composante de son propre plan. Le résultat est paradoxal. Et ce n’est pas nécessairement dans le bon sens du terme. Intellectuellement, cela renforce l’image d’un être quasi omniscient. Narrativement, cela réduit considérablement la tension dramatique. Le lecteur a parfois l’impression que rien ne peut réellement surprendre le personnage principal et que, par conséquent, rien ne peut véritablement surprendre le récit lui-même.

La romance entre Leto II et Hwi Noree illustre parfaitement cette ambiguïté. L’idée est intéressante sur le papier. Hwi représente ce qui reste d’humain chez Leto. Elle lui rappelle ce qu’il a perdu. Elle souligne la frontière entre l’homme qu’il était et la créature qu’il est devenu. Leur relation apporte même une certaine émotion dans un roman qui en manque parfois. Mais elle reste relativement prévisible. Leto comprend immédiatement qu’elle constitue une tentative de manipulation. Le lecteur le comprend également très vite. La relation fonctionne davantage comme un outil philosophique que comme une véritable intrigue sentimentale. On a l’impression de revivre les mêmes événements que lorsque Duncan Idaho a été introduit auprès de Paul dans les Enfants de Dune, la surprise de la découverte en moins.

Le rythme du roman souffre également de son orientation. Bien que le livre ne soit pas particulièrement gigantesque par rapport à certaines œuvres du genre, sa lecture peut sembler longue. Non pas parce que l’univers manque d’intérêt, mais parce que la narration avance lentement. Les dialogues philosophiques occupent une place considérable. Certaines discussions reviennent plusieurs fois sur des thèmes similaires. Certains passages donnent le sentiment que l’auteur cherche avant tout à développer une idée plutôt qu’à faire progresser l’intrigue. Le lecteur admire souvent la profondeur du propos. Il réfléchit. Il analyse. Mais il n’est pas toujours emporté. Là où Dune premier du nom donnait envie de connaître la suite des événements, L’Empereur-Dieu de Dune pousse davantage à méditer sur ce qui vient d’être dit. On n’est pas du tout sur une aventure, qu’elle soit intérieure ou extérieure, qui donne envie au lecteur de tourner frénétiquement les pages. Ce n’est pas forcément un défaut, mais cela modifie profondément la nature du plaisir de lecture.

La mort de Leto II constitue enfin le point le plus discutable du roman. Sur le plan symbolique, elle fonctionne remarquablement bien. Le dieu du désert meurt à cause de l’eau. Celui qui a dominé l’univers pendant des millénaires est détruit par l’élément même qui représentait autrefois la richesse absolue d’Arrakis. Mais sur le plan de la vraisemblance, la scène soulève des interrogations. Après plus de 3.500 ans de règne, il paraît difficile de croire qu’aucune faction n’ait sérieusement exploité cette faiblesse auparavant. Bene Gesserit, Ixiens, Tleilaxu, guilde spatiale : tous nourrissent depuis des siècles une hostilité profonde à l’égard de l’Empereur-Dieu. Dès lors, comment expliquer qu’une vulnérabilité aussi fondamentale n’ait jamais été utilisée plus tôt ? C’est probablement l’une des conséquences les plus problématiques de l’immense ellipse temporelle. Plus le temps passe, plus l’absence d’événements majeurs finit par sembler artificielle. L’impression générale est alors celle d’un univers extraordinairement riche, mais d’une intrigue relativement mince et d’un statut quo de plus de trois millénaires difficilement explicable autour du tyran Leto II.

En définitive, L’Empereur-Dieu de Dune est sans doute l’un des livres les plus ambitieux de la saga. Il contient certaines des réflexions les plus profondes de Frank Herbert sur le pouvoir, la religion, l’histoire et l’avenir de l’humanité. Son univers demeure fascinant. Son personnage principal est l’un des plus complexes du cycle. Mais cette richesse intellectuelle s’accompagne d’une certaine sécheresse romanesque. L’action est limitée. Le suspense est souvent affaibli par la prescience de Leto. La structure du complot, qui montrait des signes d’usure dans le second tome de la saga, est à nouveau utilisée de manière peu optimale. Pour une conclusion à la fois attendue et peu enthousiasmante. Fascinant à analyser, passionnant à discuter, ce quatrième tome n’est pas toujours passionnant à vivre. Cependant, malgré toutes les réserves que l’on peut formuler à l’égard du roman, L’Empereur-Dieu de Dune constitue une conclusion réussie du cycle initié dans Dune. Certes, d’autres volumes suivront encore et l’univers continuera de s’étendre pendant des milliers d’années supplémentaires, mais l’essentiel de ce qui avait été mis en place dans le premier roman trouve ici son aboutissement. La destinée de Paul Atréides, les conséquences de son jihad, les interrogations autour de la prescience, les manipulations génétiques du Bene Gesserit, la transformation d’Arrakis, l’avenir de l’humanité et le fameux Sentier d’Or convergent tous vers la figure de Leto II. À bien des égards, ce quatrième tome apparaît donc comme la dernière étape de l’histoire commencée avec l’arrivée des Atréides sur Arrakis. Même si tout n’y est pas parfaitement maîtrisé, même si certaines facilités narratives ou certaines longueurs peuvent être regrettées, il est difficile de nier que Frank Herbert parvient à donner une forme de conclusion cohérente et plus ou moins satisfaisante à l’arc narratif ouvert dans Dune.

C’est d’ailleurs peut-être ce qui explique le sentiment paradoxal que laisse la lecture de ce quatrième tome. Malgré ses ambitions intellectuelles considérables, malgré la profondeur de ses réflexions philosophiques et politiques, malgré la stature impressionnante de Leto II, il demeure difficile pour les suites de retrouver l’équilibre presque miraculeux du premier Dune. Le roman de 1965 parvenait à conjuguer avec une rare maîtrise la découverte d’un monde, l’aventure initiatique, la tragédie familiale, la réflexion religieuse, la politique, l’écologie et le souffle épique. Aucun des volumes suivants, y compris les plus ambitieux, ne retrouvera complètement cette alchimie. L’Empereur-Dieu de Dune n’échappe pas à cette règle. Il est plus conceptuel, plus philosophique, parfois plus audacieux même, mais il lui manque cette énergie romanesque et cette capacité d’émerveillement qui faisaient du premier tome une œuvre à la fois profondément intelligente et extraordinairement vivante. C’est pourquoi ce quatrième volume peut être vu comme une conclusion finale à la saga des Atréides. Le roman donne un sens à ce qui l’a précédé et referme avec cohérence l’immense trajectoire ouverte par Paul Muad’Dib sur les sables d’Arrakis, trajectoire qui commençait sérieusement à s’essouffler.

12/20

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