Percy Jackson I : Le Voleur de Foudre

Rick Riordan – 2005

Il existe une idée assez étrange selon laquelle un roman destiné aux enfants ou aux adolescents pourrait se permettre des facilités qu’aucun lecteur adulte n’accepterait ailleurs. Pourtant, l’histoire de la littérature démontre exactement l’inverse. Certaines œuvres destinées à un public très jeune parviennent à proposer des univers riches, des personnages mémorables et des aventures capables de séduire bien au-delà de leur lectorat initial. Écrire pour des enfants n’implique pas d’écrire moins bien. Cela n’implique pas davantage de renoncer à l’inventivité ou à l’ambition. C’est précisément ce qui rend Percy Jackson et le Voleur de foudre particulièrement décevant. À aucun moment on a l’impression de lire une œuvre portée par une véritable vision créative. On a plutôt le sentiment de se trouver face à un produit construit à partir d’une série de recettes ayant déjà fait leurs preuves dans la littérature jeunesse du début des années 2000 mais sans chercher pour autant à se créer une quelconque identité.

La comparaison avec Harry Potter s’impose d’ailleurs presque immédiatement. Nous suivons un jeune garçon relativement banal, vivant une existence médiocre auprès d’un beau-père odieux, avant qu’il ne découvre qu’il appartient à un monde caché qui existe parallèlement au nôtre. Comme Harry, Percy apprend qu’il est en réalité quelqu’un d’exceptionnel. Comme Harry, il rejoint une institution destinée à accueillir ceux de sa condition. Comme Harry, il se constitue rapidement un petit groupe d’amis complémentaires. Comme Harry, il découvre que son passé et sa naissance le placent au centre d’événements qui le dépassent. La différence est que là où J.K. Rowling utilisait ce point de départ comme fondation d’un univers de plus en plus riche et personnel, Rick Riordan semble souvent se contenter d’appliquer la même formule en remplaçant simplement la magie par la mythologie grecque.

Cette impression se renforce lorsqu’on découvre le Camp des Sang-Mêlé. Sur le papier, l’idée d’un refuge destiné aux enfants des dieux olympiens est excellente. Dans les faits, le camp ressemble surtout à une colonie de vacances américaine particulièrement stéréotypée. On y retrouve les adolescents arrogants, les brutes de service, les rivalités entre groupes, les activités destinées à développer l’esprit de compétition et les responsables qui encouragent les affrontements amicaux entre les différentes équipes. Clarisse apparaît ainsi comme la parfaite intimidatrice de service, caricaturale du début à la fin. Les différentes cabines rappellent fortement les maisons de Poudlard, tandis que l’ensemble évoque davantage un « teen movie » américain qu’un véritable sanctuaire de demi-dieux. Le problème n’est pas que l’idée soit mauvaise ; le problème est qu’elle paraît constamment sous-exploitée. On sent que le récit cherche avant tout à reproduire une formule qui fonctionne plutôt qu’à développer quelque chose de réellement original.

L’intrigue principale souffre d’ailleurs du même défaut. Zeus s’est fait voler son éclair de foudre et accuse Percy d’en être responsable. Afin d’éviter une guerre entre les dieux, notre héros doit traverser les États-Unis pour retrouver l’arme et prouver son innocence. La structure est extrêmement simple mais cela ne serait pas forcément un problème si le roman parvenait à enrichir ce point de départ. Or, tout paraît prévisible. On comprend très rapidement que Percy est innocent, qu’il retrouvera l’éclair, qu’il empêchera le conflit et que les événements finiront par tourner en sa faveur. Même la disparition de sa mère lors de l’attaque du Minotaure ne suscite pratiquement aucune émotion. Sally Jackson est supposée mourir sous les yeux de son fils, mais le roman ne laisse jamais véritablement planer le doute sur son retour. Le lecteur comprend immédiatement qu’elle n’est pas réellement morte et qu’elle réapparaîtra tôt ou tard. La scène est censée constituer un traumatisme fondateur ; elle ne devient qu’un passage obligé du cahier des charges du héros de littérature jeunesse.

Le problème est d’autant plus visible que Percy lui-même n’est pas un personnage particulièrement intéressant. Pourtant, le récit adopte la première personne et passe plusieurs centaines de pages dans sa tête. Malgré cela, il demeure étonnamment vide. L’auteur accumule autour de lui les éléments censés susciter l’empathie : un beau-père détestable, des problèmes scolaires, la disparition de sa mère, l’hostilité de Clarisse (condisciple de camp et fille du dieu Arès) et son sentiment d’exclusion parmi les autres demi-dieux. Mais rien de tout cela ne lui donne une véritable profondeur. Percy traverse les événements plus qu’il ne les vit. Il plaisante, réagit et avance vers l’étape suivante sans jamais réellement évoluer. Quant à Grover et Annabeth, ils apparaissent eux aussi comme des archétypes extrêmement simples. Grover est le compagnon maladroit mais sympathique. Annabeth (sorte de Hermione-like) représente l’intelligence du groupe. Le trio fonctionne parce que la structure l’exige, mais il manque cruellement de personnalité et de relief. Cette faiblesse des personnages est aggravée par l’absence totale de tension dramatique. Percy réussit pratiquement tout ce qu’il entreprend. Dès le début du roman, alors qu’il ne possède aucune expérience du combat, il terrasse le Minotaure, l’une des créatures les plus emblématiques de la mythologie grecque. Plus tard, il triomphe lors des affrontements du camp contre les autres factions, survit à toutes les attaques de monstres et finit même par tenir tête à Arès, le dieu de la guerre lui-même. À aucun moment on a le sentiment qu’il risque réellement l’échec. Le scénario semble constamment se plier à ses besoins. Même Cerbère, le gigantesque gardien des Enfers, est neutralisé en quelques instants parce que Percy joue simplement à la balle avec lui. Quant aux monstres, ils ne meurent même pas véritablement. Ils explosent dans un nuage de poussière, se désagrègent ou disparaissent avant de pouvoir revenir plus tard. Ce procédé, répété à l’infini, finit par devenir involontairement comique. Même les combats les plus importants ressemblent davantage à des formalités qu’à de véritables affrontements.

Mais la déception ne s’arrête pas là. Elle réside aussi dans sa manière d’utiliser la mythologie grecque. Et c’est particulièrement regrettable car c’était précisément ce qui rendait le projet séduisant. La mythologie hellénique constitue probablement l’une des plus grandes réserves d’histoires jamais produites. Elle regorge de héros tragiques, de monstres fascinants, de conflits familiaux, de guerres divines, de prophéties et de drames humains. Les possibilités étaient pratiquement infinies. Or, Rick Riordan choisit systématiquement la voie la plus facile. Au lieu de construire une véritable rencontre entre l’Antiquité et le monde moderne, il se contente souvent de déguiser les mythes. Arès devient un biker agressif. Méduse se cache derrière l’identité de Tante Em. Procuste devient Crusty, propriétaire d’un magasin de matelas à Los Angeles (sic). Les objets mythologiques (la casque d’invisibilité d’Annabeth, la lance magique de Clarisse) ressemblent parfois davantage à des accessoires de RPG qu’à des reliques légendaires. À aucun moment le roman ne parvient à faire fusionner la modernité américaine et la mythologie grecque. Les deux univers sont simplement juxtaposés. On ne découvre pas une relecture intelligente des mythes ; on assiste plutôt à une succession de clins d’œil. Chaque rencontre ressemble à une case cochée sur une liste : le Minotaure ? Fait. Méduse ? Fait. L’Échidna ? Fait. Arès ? Fait. Cerbère ? Fait. Hadès ? Fait. On a parfois l’impression de lire un catalogue illustré de la mythologie grecque plutôt qu’un véritable roman.

Cette logique de checklist se retrouve dans la structure même du récit. Percy traverse les États-Unis d’est en ouest en passant par New York, Saint-Louis, Denver, Las Vegas puis Los Angeles. L’Olympe est installé au sommet de l’Empire State Building tandis que les Enfers se trouvent sous Los Angeles. Mais il n’y a aucune raison justifiable. L’ensemble ressemble souvent davantage à une visite touristique de l’Amérique qu’à une aventure cohérente. Chaque étape paraît surtout servir à démontrer qu’un lieu emblématique américain possède un équivalent mythologique. Le parc aquatique où Percy doit récupérer le bouclier d’Arès constitue probablement l’un des meilleurs exemples de cette mécanique. L’épisode existe, se déroule et se termine sans laisser la moindre impression durable. Même constat pour le Casino Lotus. Inspiré de l’épisode des Lotophages dans l’Odyssée, il aurait pu donner lieu à une réflexion fascinante sur l’écoulement du temps, l’oubli ou le refus de grandir. Au lieu de cela, il n’est qu’une parenthèse rapidement expédiée en quelques pages avant que le récit ne reprenne sa route. Que ce soit pour les personnages ou pour la narration, on a vraiment l’impression que l’auteur coche les cases du cahier des charges de la fantaisie de série B sans développer quoi que ce soit.

Le style d’écriture n’arrange malheureusement rien. Rick Riordan cherche manifestement à adopter une voix jeune, décalée et humoristique. Les titres des chapitres illustrent parfaitement cette volonté d’être drôle et complice avec son lecteur. Le problème est que cet humour ne fonctionne pratiquement jamais. On a constamment l’impression qu’un adulte essaie d’écrire comme il imagine que les adolescents parlent. L’ironie paraît forcée, les plaisanteries tombent souvent à plat et l’ensemble finit par sembler ringard plutôt que drôle. Ici, le roman ne paraît pas simplement enfantin ; il semble souvent infantilisant. Comme si l’auteur avait considéré que des lecteurs jeunes n’avaient pas besoin de personnages complexes, d’enjeux crédibles ou d’une écriture plus travaillée. C’est d’ailleurs ce qui surprend le plus chez Rick Riordan. Avant Percy Jackson, il avait déjà démontré dans ses romans destinés aux adultes qu’il était capable d’écrire des intrigues plus intelligentes et plus maîtrisées. Rien ne l’obligeait à simplifier à ce point son écriture sous prétexte qu’il s’adressait à un jeune public. Cette impression d’un auteur qui se retient volontairement, qui réduit son ambition et qui se contente du minimum nécessaire pour faire avancer son récit est omniprésente tout au long du livre. Même la révélation finale concernant Luke illustre cette absence d’ambition. Lorsqu’il apparaît qu’il travaille pour Cronos et qu’il se trouve derrière une partie du complot, la surprise est pratiquement inexistante. Le retournement semble annoncé depuis longtemps et sert surtout à préparer les tomes suivants. Comme beaucoup d’éléments du roman, il donne l’impression d’avoir été intégré parce qu’il fallait bien ouvrir la voie à une suite.

Au terme de cette lecture, il ne reste donc pas seulement un sentiment de déception, mais bien l’impression d’avoir lu l’un des exemples les plus pauvres de ce que la fantasy pour jeune public peut produire lorsqu’elle se contente d’appliquer une recette sans ambition. Percy Jackson et le Voleur de Foudre partait pourtant d’un concept séduisant : réintroduire la mythologie grecque dans un cadre moderne et en faire le moteur d’un récit d’aventure. Mais le résultat est non seulement frustrant, il est aussi franchement mauvais. Le roman se lit vite, certes, mais cette facilité de lecture tient surtout à la pauvreté de sa construction, à la simplicité excessive de ses personnages et à l’absence presque totale de véritables enjeux. La mythologie grecque offrait une matière première extraordinaire, capable de donner naissance à un univers fascinant, à des personnages marquants et à des scènes mémorables. Rick Riordan en tire pourtant une version simplifiée, superficielle et terriblement balisée. La véritable faiblesse du livre est là : l’auteur disposait d’un matériau quasiment inépuisable et choisit presque toujours la solution la plus facile, la moins inventive et la plus convenue. Quelques monstres célèbres, deux ou trois dieux grimés en figures modernes, une quête linéaire à travers les États-Unis, une ribambelle d’archétypes et un héros constamment protégé par le scénario ne suffisent pas à faire un bon roman. À force de réduire la mythologie à des clins d’œil, les combats à des formalités et les personnages à des fonctions narratives, Le Voleur de Foudre finit par incarner le pire travers de certaines œuvres jeunesse : croire qu’un jeune lecteur se satisfera d’un récit pauvre parce qu’il est rapide, coloré et vaguement référencé. Ce n’est donc pas seulement un livre décevant au regard de son potentiel ; c’est un mauvais roman, et même l’un des représentants les plus faibles de cette fantasy young adult calibrée, prévisible et écrite en pilote automatique.

06/20

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