
Rick Riordan – 2006
À la lecture du premier tome, il faut bien reconnaître que l’envie de poursuivre les aventures de Percy Jackson n’était pas particulièrement forte. Certes, Rick Riordan avait laissé quelques portes ouvertes. Luke était toujours en vie, Cronos se révélait être la menace qui agissait dans l’ombre et laissait présager un conflit plus vaste, tandis que l’univers semblait vouloir s’étendre sur plusieurs volumes. Mais ces perspectives n’étaient pas réellement enthousiasmantes tant Le Voleur de Foudre souffrait déjà de défauts majeurs. On pouvait néanmoins accorder à l’auteur le bénéfice du doute. Après tout, certains écrivains mettent plusieurs tomes à trouver leurs marques et à comprendre pleinement le potentiel de leur univers. La Mer des Monstres dissipe malheureusement très rapidement cette illusion. Non seulement les défauts du premier roman sont toujours présents, mais ils apparaissent ici encore plus visibles, comme si Rick Riordan avait décidé d’assumer pleinement tout ce qui fonctionnait déjà mal auparavant.
Le premier problème demeure cette écriture prétendument destinée aux jeunes lecteurs. Rick Riordan cherche constamment à adopter un ton moderne, léger, ironique et décontracté. Les titres de chapitres, les réflexions de Percy, les dialogues et les situations semblent vouloir arracher un sourire permanent au lecteur. Pourtant, rien ne fonctionne réellement. L’humour tombe régulièrement à plat et donne souvent l’impression d’un adulte essayant désespérément de paraître jeune (les noms des chants lors du feu de camp avant le départ, les Iris-mails). Plus les pages défilent, plus on pense à ce fameux oncle un peu embarrassant qui raconte les mêmes plaisanteries depuis vingt ans tout en étant persuadé d’être encore dans le coup. Ce décalage était déjà présent dans le premier tome ; rien ne change ici. À aucun moment, on a l’impression de lire la voix d’un adolescent mais plutôt le sentiment d’entendre un adulte tentant maladroitement d’imiter ce qu’il imagine être un adolescent.
Cette faiblesse serait déjà problématique si elle ne concernait que le style. Malheureusement, elle contamine également toute la manière dont le roman traite son matériau de base. Le synopsis de départ est particulièrement révélateur. L’arbre de Thalia, qui protège le Camp des Sang-Mêlé depuis des années, a été empoisonné. Pour le sauver, il faut récupérer la Toison d’Or, un artefact légendaire capable de guérir pratiquement n’importe quoi. Cette intrigue ne constitue finalement qu’un prétexte destiné à relancer Percy dans une nouvelle aventure. Elle sert surtout à recycler l’Odyssée d’Homère à la sauce américano-moderne. Sur le papier, l’idée pouvait peut-être sembler séduisante. L’Odyssée constitue probablement l’un des récits de voyage les plus célèbres de toute la littérature occidentale. Son découpage en étapes successives, ses monstres et ses rencontres extraordinaires offrent un cadre idéal pour un roman d’aventure. Encore faut-il savoir quoi en faire.
Or, Rick Riordan semble incapable d’exploiter correctement ce matériau pourtant exceptionnel. Au lieu de construire une véritable réinterprétation moderne de l’épopée d’Ulysse, il se contente de saupoudrer son récit de références mythologiques sans véritable cohérence. L’exemple le plus frappant reste probablement celui de Circé. Dans l’Odyssée, la magicienne constitue une figure fascinante, ambiguë, dangereuse et séduisante. Ici, elle devient simplement « C.C. », propriétaire d’un spa de luxe où Percy est transformé en cochon d’Inde pendant quelques pages avant que l’histoire ne passe immédiatement à autre chose. Une fois encore, l’auteur semble davantage intéressé par le fait de pouvoir dire « regardez, c’est Circé » que par la construction d’une véritable scène mémorable. On sent le cahier des charges invisible. Le même problème touche pratiquement toutes les références mythologiques du livre. Charybde et Scylla apparaissent bien dans le récit, mais là où ces monstres étaient intimement liés à un détroit précis dans le mythe originel, ils surgissent ici au milieu de nulle part dans la Mer des Monstres, version moderne du Triangle des Bermudes. Polyphème réapparaît également, mais uniquement parce que son nom est connu du grand public. Son rôle se réduit essentiellement à celui d’un obstacle supplémentaire. Même son projet absurde d’épouser Grover peine à provoquer autre chose qu’un soupir. Avec une plume plus inspirée, la situation aurait pu être drôle ou décalée. Ici, elle apparaît surtout ridicule.
Cette impression de « name-dropping » permanent contamine tout le roman. Les mythes ne sont plus utilisés pour raconter une histoire mais pour accumuler des références. La Toison d’Or de Jason surgit à son tour dans le récit sans véritable raison autre que celle de fournir une solution magique au problème posé au début du livre. La Toison se retrouve sur l’île de Polyphème parce que le scénario en a besoin. Peu importe que cela n’ait aucun sens. Peu importe que le récit ressemble davantage à un gloubi-boulga mythologique qu’à un univers cohérent. Le roman mélange tout ce qui lui tombe sous la main dans l’espoir que la simple présence de références célèbres suffira à impressionner son lecteur. Et comme si cela ne suffisait pas, Rick Riordan continue d’ajouter des éléments qui n’ont absolument rien à voir avec la mythologie grecque. Nous croisons ainsi Barbe-Noire et son célèbre Queen Anne’s Revenge. La question est simple : qu’est-ce que cela fait ici ? Pourquoi introduire soudainement une figure de la piraterie du XVIIIe siècle dans un récit déjà incapable de gérer correctement son propre matériau mythologique ? Le problème n’est pas tant l’idée que son absence totale de justification. On a l’impression que l’auteur jette dans son chaudron tout ce qui lui paraît vaguement fantastique afin de rendre sa Mer des Monstres plus peuplée et plus spectaculaire.
Malheureusement, les combats, qui occupent pourtant une place centrale dans ce second volume, ne relèvent pas le niveau. Comme dans le premier tome, Percy traverse les affrontements avec une facilité déconcertante. Les monstres apparaissent, attaquent puis disparaissent. Les enjeux restent faibles et dépassent rarement le chapitre. La mise en scène manque de souffle. La narration à la première personne, qui devrait pourtant favoriser l’immersion, ne parvient jamais à nous plonger au cœur des affrontements. On assiste simplement à une succession d’événements décrits de manière fonctionnelle, sans intensité particulière, sans mise en scène mémorable et surtout sans véritable sentiment de danger. Même lorsque Percy affronte des créatures mythologiques censées être redoutables, le résultat paraît mécanique et dénué d’enjeu. Le tout apparaît dès lors fort lassant.
Les mêmes défauts structurels réapparaissent également. Les prophéties continuent de fonctionner comme un simple cahier des charges narratif. Elles existent parce que la fantasy exige des prophéties, non parce qu’elles nourrissent une quelconque réflexion sur le destin ou le libre arbitre. Elles se réalisent parce qu’elles doivent se réaliser. Rien de plus. On retrouve ici une fantasy de série B qui semble découvrir pour la première fois les codes du genre et les reproduire mécaniquement sans jamais chercher à les enrichir ou à les justifier. Le traitement de Tyson illustre parfaitement cette paresse narrative. Son arrivée dans le récit ne constitue déjà pas une révolution. Il remplace essentiellement Grover au sein du trio principal pendant une partie du roman et apporte quelques scènes destinées à susciter la sympathie du lecteur. Puis vient sa mort supposée, immédiatement suivie de son retour. Une fois encore, le livre recycle exactement les mêmes mécanismes émotionnels que son prédécesseur. Comme Sally Jackson dans le premier tome, Tyson disparaît uniquement pour revenir plus tard. À force de répéter ce procédé, le lecteur cesse complètement de croire aux conséquences des événements.
Même constat, ou presque, pour Luke. Le personnage possédait pourtant un certain potentiel. Ancien héros admiré devenu traître, il aurait pu constituer un adversaire complexe et intéressant. Mais Riordan ne semble jamais savoir quoi faire de lui. Si son apparition lors de l’odyssée de Percy et de Clarisse bouleverse légèrement la dynamique du récit (après une succession de péripéties assez mécaniques, sa présence rappelle que l’intrigue ne se limite pas à la récupération de la Toison d’Or et qu’un conflit plus large se prépare autour de Cronos), il reste néanmoins un méchant très fade. Il aurait pu être un antagoniste ambigu, tragique ou réellement inquiétant, mais il demeure surtout un personnage fonctionnel, chargé d’incarner le camp adverse sans jamais posséder une véritable épaisseur. Sa présence relance donc un peu l’histoire, mais sans parvenir à rendre le récit plus profond ou plus intense. On espère des choses le concernant mais il n’en est rien. Luke demeure une coquille vide dont toute la personnalité se résume à servir Cronos. Ses motivations restent superficielles, sa présence manque d’épaisseur et chacune de ses apparitions rappelle davantage un méchant générique qu’un véritable personnage.
Au final, ce qui rend La Mer des monstres particulièrement frustrant, c’est qu’il repose constamment sur des matériaux de grande qualité. L’Odyssée, Jason, la Toison d’Or, Circé, Polyphème, Charybde et Scylla constituent autant de récits et de figures qui ont traversé les siècles parce qu’ils possèdent une richesse extraordinaire. Un auteur inspiré aurait pu bâtir quelque chose de fascinant à partir d’un tel héritage. Rick Riordan, lui, semble se contenter de passer ces mythes à la moulinette afin d’en extraire quelques références facilement reconnaissables avant de les intégrer à une intrigue adolescente extrêmement convenue. Au terme de cette lecture, et malgré le rebondissement final (le retour de Thalia, sans doute pour justifier l’achat du prochain tome), l’impression laissée par le roman est encore plus négative que celle du premier tome. Là où Le Voleur de Foudre pouvait encore bénéficier de l’excuse de la mise en place, La Mer des Monstres confirme que la série ne cherche absolument pas à dépasser ses limites. On retrouve les mêmes personnages superficiels, les mêmes enjeux artificiels, les mêmes résurrections opportunes, les mêmes prophéties mécaniques et le même mélange maladroit entre mythologie grecque et culture américaine. Pire encore, le roman donne l’impression d’avoir été écrit en recyclant les succès de la fantasy adolescente de la fin des années 1990 et du début des années 2000 sans jamais en comprendre les qualités profondes. Là où d’autres œuvres du genre proposaient une véritable créativité, une identité forte ou un imaginaire personnel, La Mer des Monstres se contente d’assembler des éléments empruntés à droite et à gauche. Plus qu’un mauvais livre, il constitue surtout un immense gâchis, celui d’un matériau mythologique exceptionnel confié à une écriture qui ne semble jamais savoir quoi en faire.
06/20
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