Le Tour du Monde en 80 Jours

Jules Verne – 1872

Le Tour du Monde en Quatre-vingts Jours est un ouvrage qu’il convient avant tout de replacer dans son contexte historique. Comme pour l’ensemble de l’œuvre de Jules Verne, il est difficile pour un lecteur du XXIe siècle de mesurer l’impact qu’un tel roman a pu avoir sur ses contemporains. Nous lisons aujourd’hui Verne après l’invention de l’avion, des voyages intercontinentaux, des satellites et d’Internet ; ses lecteurs, eux, découvraient un auteur capable d’imaginer un monde que les progrès techniques rendaient soudain accessible. À ce titre, Verne mérite pleinement sa réputation de père fondateur du roman d’anticipation et de la science-fiction. Son imagination foisonnante, sa curiosité encyclopédique et sa capacité à percevoir les conséquences des innovations de son temps ont profondément marqué la littérature. Il serait toutefois réducteur de ne voir en lui qu’un visionnaire : son véritable génie réside peut-être davantage dans son talent de conteur que dans ses qualités de prophète.

Le Tour du Monde en Quatre-vingts Jours n’est probablement pas le meilleur exemple de son imagination scientifique, mais il illustre parfaitement son sens du récit. L’intrigue est d’une simplicité désarmante : Phileas Fogg, gentleman londonien aussi méthodique qu’énigmatique, parie qu’il peut faire le tour du monde en quatre-vingts jours grâce aux moyens de transport modernes. Accompagné de son fidèle domestique Jean Passepartout, il quitte immédiatement Londres pour entreprendre ce voyage qui le mènera à travers l’Europe, l’Inde, Hong Kong, le Japon, les États-Unis puis de nouveau l’Angleterre. Sur le papier, le projet pourrait sembler monotone : prendre des trains, embarquer sur des navires et courir après les horaires. Pourtant, Verne parvient sans difficulté à maintenir l’intérêt du lecteur grâce à une narration fluide, un rythme soutenu et une documentation qui nourrit constamment le voyage sans jamais l’alourdir. On sent derrière chaque étape un important travail de recherche sur les régions traversées, les usages locaux et les réalités géographiques et colonialistes de l’époque.

Le récit avance ainsi par une succession de péripéties qui n’ont pas vocation à constituer de grands arcs narratifs mais qui permettent d’alimenter continuellement l’aventure. Le sauvetage d’Aouda en Inde demeure sans doute l’épisode le plus marquant du roman ; viennent ensuite les mésaventures de Passepartout, notamment lorsqu’il pénètre dans un temple sans respecter les règles religieuses locales ou lorsqu’il est manipulé (et enivré) par l’inspecteur Fix lors du voyage vers le Japon. Les épisodes américains, avec les buffles immobilisant le train, l’attaque des Sioux et l’enlèvement de Passepartout, participent à cette même logique. Aucun de ces événements n’est particulièrement complexe ou profond, mais chacun remplit efficacement son rôle : maintenir le mouvement et donner au voyage le souffle romanesque nécessaire.

Sous cette apparente simplicité, Verne démontre néanmoins une réelle maîtrise de la construction narrative. Le personnage de l’inspecteur Fix, persuadé que Fogg est l’auteur du cambriolage de la banque de Londres, apporte un fil rouge quasi policier qui accompagne l’ensemble du périple et explique une partie des obstacles rencontrés. De même, certains détails disséminés tout au long du récit prennent une importance décisive lors du dénouement. La question de la montre de Passepartout et du décalage horaire constitue ainsi un véritable fusil de Tchekhov dont la résolution finale demeure particulièrement élégante.

Là où le roman apparaît plus limité, c’est dans le traitement de ses personnages. Aouda est sympathique mais reste largement cantonnée à un rôle secondaire, ce qui reflète sans doute autant les conventions du roman populaire du XIXe siècle que la place réservée aux personnages féminins à cette époque. Passepartout est attachant, fidèle, enthousiaste et souvent source de situations cocasses, mais il demeure relativement simple dans sa caractérisation. Quant à Phileas Fogg, il incarne presque une idée davantage qu’un être humain. Verne fait de lui la personnification du flegmatisme britannique : il ne perd jamais son calme, ne commet pratiquement aucune erreur de jugement, surmonte les difficultés grâce à son intelligence, son pragmatisme et surtout à une fortune qui lui permet souvent d’acheter les solutions aux problèmes rencontrés. Le personnage fascine davantage par ce qu’il représente que par sa profondeur psychologique, et il est parfois difficile d’y percevoir de véritables failles.

C’est d’ailleurs là que réside probablement la principale limite du roman pour un lecteur moderne. Le récit n’a pas mal vieilli ; il demeure fluide, rythmé et agréable à lire. En revanche, il a inévitablement perdu une partie du pouvoir de fascination qu’il exerçait sur ses premiers lecteurs. Ce qui constituait alors une aventure extraordinaire est devenu pour nous un simple voyage, et ce qui relevait de l’exploit technique appartient désormais à l’histoire. Le charme demeure intact, mais l’émerveillement s’est atténué.

Au final, Le Tour du Monde en Quatre-vingts jours apparaît comme un bon roman d’aventure, porté par une plume efficace, un remarquable sens du rythme et un incontestable talent de conteur. Ce n’est sans doute ni l’œuvre la plus ambitieuse ni la plus impressionnante de Jules Verne, mais c’est un récit qui conserve aujourd’hui encore de réelles qualités de lecture. Plus qu’un chef-d’œuvre intemporel, il constitue peut-être le témoignage d’un moment où la littérature et le progrès technique semblaient avancer main dans la main, sous la conduite d’un écrivain dont l’imagination et le talent continuent de forcer le respect plus d’un siècle après sa disparition.

14/20

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