Vingt Mille Lieues Sous les Mers

Jules Verne – 1869

Vingt Mille Lieues Sous les Mers est souvent considéré comme l’un des sommets de l’œuvre de Jules Verne, et il est assez facile de comprendre pourquoi. Il parvient à combiner plusieurs dimensions à la fois : roman d’aventure, récit scientifique, voyage initiatique, exploration géographique et même réflexion politique. Le résultat est sans doute l’un des ouvrages les plus complets et les plus ambitieux de Verne, même s’il n’échappe pas à certaines limites propres à l’auteur.

Le point de départ est particulièrement efficace. Pendant plusieurs chapitres, le lecteur suit l’enquête consacrée à un mystérieux monstre marin aperçu dans différents océans du globe. Des navires sont endommagés, les témoignages se multiplient et les scientifiques s’interrogent. Cette introduction fonctionne admirablement bien car elle installe immédiatement un sentiment de curiosité. Verne entretient volontairement le mystère autour de cette créature que l’on imagine gigantesque, dangereuse et inconnue. Pourtant, une fois la rencontre effectuée, on découvre rapidement que le fameux monstre n’est rien d’autre que le Nautilus. Avec le recul, cette intrigue initiale apparaît presque comme un prétexte destiné à mettre en mouvement les personnages et à créer la tension nécessaire aux premiers chapitres. Le véritable sujet du roman commence en réalité lorsque le lecteur pénètre à bord du Nautilus.

À partir de cet instant, l’aventure devient le maître mot du récit. Le voyage entrepris par Pierre Aronnax, Conseil et Ned Land permet à Verne de multiplier les découvertes et les péripéties. Les promenades au fond des océans, la traversée de la forêt sous-marine, l’exploration des bancs perliers de Ceylan, la lutte contre les requins, la découverte des épaves englouties, la traversée des glaces polaires ou encore l’affrontement contre les calmars géants composent une succession presque ininterrompue d’aventures. Individuellement, aucune de ces séquences n’est nécessairement extraordinaire ; elles ne reposent pas sur des retournements spectaculaires ou des constructions particulièrement sophistiquées. Leur force réside davantage dans leur accumulation. Verne comprend parfaitement que chaque nouvelle étape doit relancer l’intérêt du lecteur, renouveler son émerveillement et lui donner l’impression de découvrir une nouvelle facette du monde. Cette mécanique fonctionne remarquablement bien et explique en grande partie pourquoi le roman demeure aussi agréable à lire aujourd’hui.

Cette structure a toutefois son revers. À force de multiplier les découvertes, certaines péripéties finissent par paraître accessoires. Le meilleur exemple est probablement celui de l’Atlantide. La découverte d’une cité engloutie constitue une image forte et spectaculaire, mais elle n’apporte finalement pas grand-chose au récit. On retrouve parfois cette impression dans d’autres épisodes où Verne semble davantage chercher à étonner qu’à enrichir réellement son intrigue. Certaines aventures apparaissent ainsi comme de simples parenthèses destinées à prolonger le voyage. Elles demeurent plaisantes mais ne contribuent pas toujours à faire progresser les personnages ou les thèmes du roman.

Cette observation rejoint d’ailleurs ce qui constitue probablement la véritable vocation de l’œuvre. Derrière l’aventure se cache avant tout un immense projet de vulgarisation scientifique. Plus que dans beaucoup d’autres romans de Verne, on sent ici l’érudit passionné par les sciences naturelles. Les différentes escales du Nautilus servent autant à faire avancer l’intrigue qu’à présenter la faune, la flore et les phénomènes marins. Aronnax ne cesse d’observer, d’analyser, de classifier et de décrire. Les espèces se succèdent, accompagnées de leur nomenclature scientifique, de leurs caractéristiques biologiques et de leur place dans l’écosystème marin. À certains moments, le récit prend presque la forme d’un traité de zoologie. Cette érudition impressionne et témoigne du travail documentaire colossal accompli par Verne. Toutefois, certaines descriptions s’étendent sur plusieurs pages et ralentissent sensiblement le rythme de la narration. Le lecteur moderne peut parfois éprouver une certaine lassitude face à ces longues listes d’espèces qui, bien que fascinantes pour un naturaliste du XIXe siècle, paraissent aujourd’hui moins indispensables.

Les personnages participent eux aussi à cette logique. Comme souvent chez Verne, ils servent davantage le récit qu’ils ne constituent sa véritable richesse psychologique. Aronnax représente le savant curieux, émerveillé par la découverte et toujours prêt à sacrifier sa liberté au profit de la connaissance. Conseil demeure le fidèle serviteur, calme, loyal et méthodique. Quant à Ned Land, il incarne le bon sens pratique, l’instinct de survie et le refus de l’enfermement. Ces trois personnages fonctionnent efficacement ensemble mais restent relativement convenus. Ils servent surtout de relais au lecteur. Aronnax exprime notre fascination, Ned Land nos inquiétudes et Conseil notre capacité d’observation. Aucun d’entre eux ne possède véritablement la profondeur nécessaire pour porter seul le roman.

Toute l’œuvre repose en réalité sur un seul personnage : Capitaine Nemo. À lui seul, il apporte une complexité inhabituelle dans l’univers vernien. Tantôt philanthrope, il sauve un pêcheur de perles et distribue secrètement des richesses aux plus démunis. Tantôt savant visionnaire, il construit un sous-marin technologiquement impossible pour son époque et parcourt les océans en toute indépendance. Tantôt explorateur, il révèle à ses passagers des merveilles inconnues. Puis soudain apparaît une facette beaucoup plus inquiétante : celle d’un homme rongé par la haine, capable d’éperonner un navire de guerre et de condamner des centaines d’hommes à la mort sans la moindre hésitation. Ce qui rend Nemo fascinant, c’est précisément l’absence de réponses. Le lecteur ignore son identité véritable. Il ignore l’origine de sa fortune. Il ignore les raisons exactes de son exil volontaire sous les mers. Il ignore surtout la nature du traumatisme qui nourrit sa vengeance. Verne construit ainsi un personnage dont le mystère demeure intact jusqu’aux dernières pages. Là où l’auteur explique souvent beaucoup de choses, Nemo (comme son nom l’indique) reste une énigme. La conclusion du roman participe largement à cette réussite. Après le maelström des côtes norvégiennes, Aronnax, Conseil et Ned Land parviennent à s’échapper tandis que le Nautilus disparaît. Aucune réponse définitive n’est apportée. Nemo survit-il ? Le sous-marin a-t-il été détruit ? L’équipage est-il toujours vivant ? Le lecteur ne le saura pas. Cette interruption brutale de l’aventure peut paraître frustrante mais elle constitue également l’une des forces du roman. Elle transforme Nemo en légende et laisse au lecteur le soin d’imaginer ce qu’il advient de cet homme extraordinaire.

Au final, Vingt Mille Lieues Sous les Mers apparaît comme l’une des œuvres les plus ambitieuses de Jules Verne. Certaines péripéties sont sans doute excessives, certains développements scientifiques parfois trop longs, et plusieurs épisodes auraient pu être condensés sans nuire à l’ensemble. Pourtant, ces défauts sont largement compensés par la richesse de l’univers proposé. Les océans du Pacifique, les récifs du détroit de Torrès, les glaces (oppressantes) du pôle Sud ou les profondeurs abyssales composent un décor d’une variété exceptionnelle. Verne y déploie tout à la fois son imagination, son érudition et son immense talent de conteur. Plus qu’un simple roman d’aventure ou un récit scientifique, Vingt mille lieues sous les mers demeure avant tout un formidable voyage. Un voyage parfois excessif, parfois naïf, mais constamment porté par le plaisir de la découverte et par la présence d’un personnage dont le mystère continue encore aujourd’hui à hanter durablement la mémoire du lecteur.

15/20 ❤️

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