
Jules Verne – 1864
Voyage au Centre de la Terre occupe une place particulière dans l’œuvre de Jules Verne. À bien des égards, il constitue l’un des romans les plus emblématiques de son auteur : on y retrouve son goût pour la science, l’exploration, les territoires inconnus et les grandes aventures humaines. Pourtant, il s’agit également d’un ouvrage profondément paradoxal. Là où certains romans vernien ont vu leurs intuitions rejoindre, au moins partiellement, la réalité scientifique moderne, Voyage au Centre de la Terre repose sur une hypothèse qui s’est révélée totalement erronée. Le voyage vers les profondeurs du globe, la découverte d’immenses cavités souterraines, de mers intérieures ou d’écosystèmes préhistoriques préservés n’appartiennent aujourd’hui plus au domaine de la science plausible mais à celui du pur imaginaire. Contrairement à De la Terre à la Lune ou même au Tour du Monde en Quatre-vingts Jours, le roman apparaît donc davantage daté dans ses fondements scientifiques. Ce constat pourrait constituer une faiblesse majeure ; il n’en est finalement rien, car l’intérêt de l’œuvre se situe ailleurs.
En réalité, Voyage au Centre de la Terre fonctionne beaucoup moins comme un roman d’anticipation que comme un roman d’aventure. Dès les premiers chapitres, Verne installe une mécanique narrative redoutablement efficace. La découverte du cryptogramme laissé par Arne Saknussemm agit comme une véritable carte au trésor. Le lecteur se retrouve plongé dans une quête qui rappelle parfois les grands récits de pirates ou les romans d’exploration du XIXe siècle. Le document indique un chemin, promet une destination extraordinaire et soulève immédiatement une multitude de questions : le passage existe-t-il réellement ? Peut-on atteindre le centre de la Terre ? Que va-t-on y découvrir ? Comme dans les meilleurs récits de chasse au trésor, ce n’est pas tant la récompense finale qui importe que le mystère qu’elle entretient. Verne comprend parfaitement ce mécanisme et l’utilise avec beaucoup d’habileté.
Une fois le professeur Otto Lidenbrock, son neveu Axel et leur guide autochtone Hans Bjelke arrivés en Islande, le roman trouve rapidement son rythme de croisière. Les paysages volcaniques du Snæfellsjökull, les préparatifs de la descente et la recherche du bon cratère participent déjà à l’installation d’une atmosphère d’exploration particulièrement réussie. Le lecteur partage alors les interrogations des personnages et Verne transforme une simple expédition géologique en une aventure presque mythologique où chaque galerie semble conduire vers un secret enfoui depuis des millénaires. La progression souterraine constitue probablement la partie la plus réussie du roman. Certes, les explications scientifiques ne résistent guère à l’examen moderne. Ce qui fonctionne, c’est plutôt la succession constante d’obstacles et de difficultés qui viennent rythmer l’expédition. Le manque d’eau, la soif qui menace de condamner le groupe, la découverte salvatrice du Hansbach, les galeries qui se divisent, la perte d’Axel dans les profondeurs ou encore les risques permanents d’effondrement créent une tension continue. Aucun de ces épisodes n’est véritablement révolutionnaire sur le plan narratif ; ils ne reposent pas sur des retournements spectaculaires ou des cliffhangers insurmontables. Pourtant, ils remplissent parfaitement leur rôle : maintenir le mouvement et donner au lecteur le sentiment d’une progression constante vers l’inconnu.
Le roman prend ensuite une tournure plus étonnante lorsque les explorateurs découvrent l’immense mer souterraine. À ce stade, Verne abandonne presque totalement les prétentions scientifiques de son récit pour basculer dans une forme de merveilleux géologique. Cette mer intérieure, les tempêtes qui la parcourent, le combat entre les monstres marins préhistoriques, puis la découverte de la gigantesque forêt fossile constituent sans doute les passages les plus mémorables du roman. Mais ils sont également les plus discutables. On passe dans le pur roman d’aventure et le lecteur moderne peut parfois avoir l’impression que Verne délaisse progressivement son postulat initial pour lui substituer un véritable « monde perdu » souterrain. À cet égard, le roman évoque parfois davantage les futurs récits d’exploration fantastique que la science-fiction proprement dite. L’impression est parfois celle d’un gigantesque musée préhistorique caché sous la croûte terrestre.
On peut y voir une relance efficace de l’intérêt du lecteur, mais également une forme d’aveu des limites du concept initial. Une fois les héros engagés profondément sous terre, il devient difficile de maintenir durablement le suspense sur la seule progression géologique. L’apparition de monstres préhistoriques, de forêts antédiluviennes et même de l’étrange géant aperçu au loin permet de renouveler constamment l’émerveillement mais éloigne progressivement le roman de sa promesse scientifique originelle. Cette fuite vers le merveilleux fonctionne néanmoins suffisamment bien pour que l’on ne s’ennuie jamais véritablement.
Les personnages participent à la réussite de l’ensemble, même s’ils demeurent relativement simples. Lidenbrock est probablement le plus intéressant. Véritable savant obsessionnel, il incarne la foi absolue dans la science et dans la volonté humaine. Son entêtement est à la fois ridicule et divertissant. Axel joue, lui, le rôle du lecteur projeté dans l’aventure malgré lui et sa psyché apparaît peu développée. Quant à Hans, s’il donne l’impression d’une figure imperturbable et infaillible, il reste quand même très peu travaillé. Verne utilise néanmoins ces trois figures avec intelligence : le savant visionnaire, le témoin inquiet et le guide pragmatique forment un trio qui marche correctement tout au long de la narration.
La conclusion du roman mérite également que l’on s’y arrête. D’une certaine manière, elle peut apparaître frustrante. Les héros n’atteignent jamais véritablement le centre de la Terre et le mystère ultime demeure entier. Le lecteur n’obtient pas la révélation finale que semblait promettre l’intrigue depuis les premières pages. Pourtant, cette absence de réponse peut constituer aussi l’une des qualités du roman. Verne rappelle que l’aventure ne se mesure pas uniquement à l’atteinte d’un objectif. L’expédition a transformé ses participants, repoussé leurs limites et permis des découvertes extraordinaires, même si le but ultime leur échappe. À une époque où de nombreux récits d’aventure reposaient sur une réussite totale et incontestable du héros, cette conclusion apparaît finalement assez élégante.
Au final, Voyage au Centre de la Terre est sans doute un roman dont les fondements scientifiques ont moins bien résisté au temps que ceux d’autres œuvres de Jules Verne. Son hypothèse centrale appartient aujourd’hui davantage au domaine du merveilleux que de l’anticipation crédible. Pourtant, cette faiblesse est largement compensée par les qualités narratives de l’auteur. La structure en quête, le rythme des péripéties et l’atmosphère des profondeurs islandaises composent une aventure particulièrement efficace. Plus qu’un roman scientifique, Voyage au Centre de la Terre apparaît aujourd’hui comme un grand récit d’exploration et de découverte, porté par l’immense talent de conteur de Jules Verne. Ce n’est peut-être plus un livre capable d’émerveiller par sa science, mais il demeure un ouvrage remarquablement construit, agréable à lire et suffisamment riche en images et en péripéties pour conserver, plus d’un siècle et demi après sa publication, un réel pouvoir d’évasion.
14/20
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