
Homère – -800
Parmi les œuvres fondatrices de la littérature occidentale, peu peuvent rivaliser avec l’importance de L’Odyssée. Pourtant, lorsqu’on la lit aujourd’hui, on découvre rapidement un paradoxe : le récit que l’on croit connaître n’est pas exactement celui que l’on trouve dans le texte. La mémoire collective a conservé les monstres, les tempêtes, les sirènes, les cyclopes et les magiciennes ; mais l’œuvre elle-même s’intéresse en réalité à autre chose. Derrière les aventures maritimes se cache avant tout l’histoire d’un retour, celui d’un homme qui tente de retrouver sa place dans son foyer après vingt années d’absence.
La première surprise du lecteur moderne est sans doute la structure même du récit. Contrairement à un roman contemporain, L’Odyssée ne se présente pas comme une narration continue et parfaitement fluide. On a plutôt l’impression de parcourir plusieurs récits distincts qui finissent par converger. Les premiers chants sont consacrés à Télémaque, le fils d’Ulysse. Cette partie, souvent appelée la « Télémaquie », suit le jeune homme qui part à la recherche d’informations concernant son père disparu. Il visite notamment les cours de Nestor et de Ménélas afin de comprendre ce qu’est devenu le héros d’Ithaque. Ce n’est que plus tard que le lecteur retrouve réellement Ulysse. Celui-ci apparaît chez les Phéaciens, gouvernés par Alcinoos sur l’île de Schérie. C’est devant cette cour hospitalière qu’il raconte lui-même ses aventures passées. Une grande partie des épisodes les plus célèbres n’est donc pas vécue directement sous les yeux du lecteur : elle est racontée rétrospectivement par Ulysse lui-même. Cette construction produit un effet particulier. Le récit paraît parfois fragmenté, comme si plusieurs traditions ou plusieurs histoires avaient été assemblées. Cette impression est d’autant plus forte que l’œuvre est extrêmement ancienne. Datée traditionnellement du VIIIe siècle avant notre ère, elle est issue d’une longue tradition orale et a probablement connu de nombreux remaniements avant de prendre la forme que nous connaissons aujourd’hui.
Si les aventures maritimes ont rendu l’œuvre célèbre, elles n’en constituent pas le cœur. Le véritable sujet de L’Odyssée est le retour. Ulysse ne cherche ni la gloire ni la conquête. Il ne veut pas fonder un empire ni devenir immortel. Son unique objectif est de rentrer chez lui. Cette idée peut sembler simple, mais Homère en tire une réflexion étonnamment profonde. Après vingt années passées loin d’Ithaque — dix ans de guerre devant Troie puis dix ans d’errance — Ulysse doit reconquérir ce qui lui appartenait déjà : son royaume, sa maison, sa famille et même son identité. Le héros n’est plus le conquérant de Troie. Il est devenu un voyageur épuisé, parfois brisé, qui doit sans cesse prouver qui il est. Pendant ce temps, Pénélope résiste aux prétendants qui envahissent son palais, tandis que Télémaque grandit sans véritablement connaître son père. Toute l’œuvre est tendue vers cette réunion familiale attendue pendant des centaines de pages. C’est probablement ce qui donne au poème sa puissance émotionnelle. Derrière les monstres et les prodiges, Homère raconte quelque chose d’universel : le désir de retrouver sa place parmi les siens.
Pourtant, il serait impossible d’évoquer L’Odyssée sans parler des épisodes qui ont traversé les siècles. Lorsque l’on pense au poème, ce sont eux qui viennent immédiatement à l’esprit. Le passage chez les Lotophages est l’un des premiers. Les compagnons d’Ulysse goûtent le lotus et oublient leur désir de rentrer chez eux. Derrière l’épisode fantastique se cache déjà le thème central de l’œuvre : la tentation de renoncer au retour. Vient ensuite le célèbre épisode du cyclope Polyphème. En l’aveuglant, Ulysse provoque la colère de Poséidon, ce qui explique une grande partie de ses malheurs futurs. Cette aventure illustre également le mélange d’intelligence et d’orgueil qui caractérise le héros. La rencontre avec Circé demeure l’un des moments les plus fascinants du poème. Grâce à l’aide d’Hermès, Ulysse échappe au sort qui transforme ses compagnons en porcs. Le héros triomphe ici non par la force mais par la ruse et la protection divine. Le passage entre Charybde et Scylla est devenu une métaphore universelle du choix impossible entre deux dangers. On pourrait également citer les Lestrygons, géants anthropophages qui détruisent presque toute la flotte d’Ulysse, ou encore la descente aux Enfers, où le héros converse avec les morts. Tous ces épisodes sont remarquablement imaginatifs et témoignent de la richesse de la mythologie grecque. Ils ont nourri des milliers d’œuvres ultérieures et continuent d’alimenter le cinéma, la littérature et les jeux vidéo.
Il existe néanmoins une forme de décalage entre la réputation de l’œuvre et son contenu réel. Le lecteur moderne découvre souvent que les aventures les plus célèbres occupent finalement une place relativement limitée dans l’ensemble du poème. Quelques chants seulement concentrent la majorité des épisodes qui ont traversé les siècles. Or, ce sont précisément ces passages qui fascinent le plus. Les monstres, les îles mystérieuses, les tempêtes et les créatures surnaturelles possèdent une force d’évocation extraordinaire. On peut donc éprouver une certaine frustration en constatant que le récit revient rapidement vers les questions politiques, familiales et domestiques d’Ithaque. Ces thèmes sont certes essentiels au projet d’Homère, mais ils paraissent parfois moins spectaculaires que les aventures maritimes qui ont rendu l’œuvre célèbre.
Juger L’Odyssée avec les critères d’un roman contemporain serait cependant une erreur. Homère ne cherche pas à construire une intrigue parfaitement continue ou psychologiquement réaliste. Son objectif est différent. Il compose une vaste fresque où se mêlent mémoire collective, mythologie, traditions orales et réflexion sur la condition humaine. Cette ancienneté se ressent constamment. On perçoit parfois les coutures du récit, les répétitions, les formules récurrentes (la fameuse « aurore aux doigts de rose ») et certains passages qui semblent appartenir à des traditions différentes. Mais c’est aussi ce qui fait son intérêt historique et littéraire. L’œuvre apparaît alors comme un immense carrefour où convergent les mythes, les croyances et les récits de tout un monde disparu.
L’Odyssée est un livre paradoxal. Ce n’est pas exactement le récit d’aventures que l’on imagine avant de l’ouvrir. Les épisodes les plus célèbres — Polyphème, Circé, Charybde et Scylla ou les cyclopes — occupent finalement moins de place qu’on pourrait le croire. Le véritable sujet du poème est le retour d’Ulysse à Ithaque, la reconquête de son foyer et la réunion avec Pénélope et Télémaque. Cette structure parfois fragmentée peut dérouter. Elle donne souvent l’impression d’un ensemble de récits assemblés plutôt que d’une narration parfaitement unifiée. Pourtant, derrière ses imperfections apparentes se dessine l’une des premières grandes interrogations de la littérature : qu’est-ce qui fait qu’un homme est encore lui-même après une vie entière d’épreuves ? Près de trois millénaires après sa composition, cette question demeure étonnamment actuelle. C’est sans doute la raison pour laquelle L’Odyssée continue d’être lue, étudiée et réinventée aujourd’hui.
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