Aquasilva I : Hérésie

Anselm Audley – 2002

Avant toute chose, il nous paraît indispensable de replacer Hérésie dans son contexte de création. Anselm Audley est un auteur particulièrement jeune lorsqu’il écrit ce premier roman, et cela transparaît très nettement dans son écriture. La plume est fonctionnelle, directe, parfois même assez scolaire. Les phrases remplissent leur fonction narrative sans véritable recherche lexicale ou stylistique. L’auteur privilégie constamment l’efficacité à la beauté de la langue. Ce n’est pas nécessairement un défaut, mais il faut reconnaître que, sur le seul plan de l’écriture, Hérésie ne laisse pas une empreinte durable.

En revanche, là où le roman surprend agréablement, c’est dans son ambition. Car si l’on retrouve une structure extrêmement classique de high fantasy, Audley tente malgré tout de s’éloigner des sentiers battus. Nous ne suivons pas vraiment un simple berger promis à un destin extraordinaire par une obscure prophétie. Cathan est le fils adoptif du comte de Lépidor, un jeune noble envoyé négocier un traité commercial autour de nouveaux gisements de fer découverts dans son domaine. Dès les premières pages, l’auteur construit un univers qui possède une véritable identité : Aquasilva est une planète recouverte presque entièrement par les océans, où les cités vivent au rythme des routes maritimes et où le Domaine, une puissante institution religieuse, exerce une autorité politique et spirituelle écrasante. Cette simple idée de départ suffit à distinguer le roman de nombreuses productions plus convenues.

C’est d’ailleurs dans cette construction du monde que réside probablement la plus grande qualité du livre. Le choix même des titres de la trilogie — Hérésie, Inquisition et Croisade — révèle immédiatement les intentions de l’auteur. Son véritable sujet n’est finalement pas la magie ou les batailles, mais bien le dogmatisme religieux, la manipulation des masses et la manière dont les puissants écrivent eux-mêmes l’Histoire. Derrière le voyage initiatique de Cathan se dessine progressivement une réflexion sur les vérités officielles, les récits imposés par les vainqueurs et la difficulté de remettre en cause une doctrine présentée comme absolue. Pour un auteur aussi jeune, cette volonté d’aborder des thèmes aussi ambitieux est incontestablement louable.

Malheureusement, cette ambition se heurte régulièrement à une exécution beaucoup plus conventionnelle. Le grand retournement narratif du premier tiers du roman illustre parfaitement cette impression. L’enlèvement de Cathan, qui conduit le lecteur à la Citadelle de l’Ombre, constitue sans doute un des moments les plus réussis du récit. Jusqu’alors, nous pensions suivre un jeune noble fidèle au Domaine. En quelques chapitres, toutes les certitudes volent en éclats : les prétendus hérétiques deviennent les véritables défenseurs de la liberté, tandis que l’institution religieuse apparaît comme un régime oppressif fondé sur le mensonge. Sur le plan narratif, ce basculement fonctionne très bien puisqu’il rebat complètement les cartes et relance l’intérêt du lecteur. En revanche, sur le fond, il demeure relativement manichéen. Les gentils deviennent les méchants, les méchants deviennent les gentils, sans que les nuances promises par les thématiques religieuses ne soient réellement exploitées.

Cette impression se retrouve également dans le traitement des personnages. Toute la narration est presque exclusivement filtrée par le regard de Cathan. Ce choix possède évidemment des avantages : le lecteur découvre Aquasilva exactement au même rythme que lui et partage chacune de ses interrogations. Mais cette focalisation quasi permanente finit aussi par appauvrir le récit. Les personnages secondaires existent davantage pour accompagner l’évolution du héros que comme de véritables individus autonomes. Cathan lui-même manque finalement de relief. Il accomplit les différentes étapes de son initiation avec sérieux, mais sans jamais dégager un véritable charisme. Il reste un protagoniste assez passif, ballotté par les événements plus qu’il ne les provoque réellement. Palatine constitue sans doute le personnage le plus intrigant de ce premier volume. Derrière son apparente simplicité se cachent déjà plusieurs mystères qui seront développés dans les tomes suivants. Elle apporte un peu plus de complexité politique et laisse entrevoir un univers plus vaste que celui que perçoit encore Cathan. Malheureusement, ces pistes restent largement esquissées et ne suffisent pas encore à donner toute l’épaisseur que l’univers semblait promettre.

L’histoire d’amour avec Corvina souffre sensiblement du même constat. Elle n’est pas inutile, loin de là. Elle offre à Cathan un point d’ancrage émotionnel bienvenu et permet au lecteur de s’attacher davantage au personnage principal. En revanche, difficile d’y voir une véritable originalité. Le schéma est finalement très connu : un jeune noble découvre que le pouvoir auquel il croyait est corrompu, rejoint une résistance clandestine et tombe amoureux d’une jeune femme appartenant à cette rébellion. Le parallèle avec Paul Atréides découvrant les Fremen dans Dune vient naturellement à l’esprit, même si de nombreux autres récits utilisent cette même structure. Alors certes l’ensemble n’est pas vraiment surprenant mais, au cours de la narration, on en vient à s’attacher un peu à ce couple certes convenu mais assez touchant finalement.

La progression narrative est assez inégale. Après le retournement de situation que constitue l’arrivée à la Citadelle de l’Ombre, le roman retombe dans un arc d’apprentissage extrêmement classique. Cathan découvre progressivement la magie, apprend le maniement des armes, étudie l’histoire cachée du monde et développe ses pouvoirs. L’ensemble se lit facilement, mais l’on retrouve finalement toutes les étapes obligatoires du roman initiatique sans que l’auteur ne leur apporte un véritable supplément d’âme. Le système de magie participe également à cette impression. La magie de l’eau, puis celle de l’Ombre, évoquent presque immédiatement certaines œuvres comme Avatar : le dernier maître de l’air. Le véritable problème ne réside cependant pas dans cette proximité, mais dans le manque d’explications. Les pouvoirs existent, fonctionnent et évoluent sans que le lecteur ne comprenne réellement leurs mécanismes, leurs limites ou leur coût. Les règles demeurent extrêmement floues et donnent parfois l’impression que la magie intervient simplement lorsque le scénario en a besoin.

Pour autant, on ne peut certainement pas reprocher au roman de manquer de rythme. Les événements s’enchaînent rapidement : le départ vers Taneth, le kidnapping, la découverte de la Citadelle, l’apprentissage, le retour à Lépidor, l’arrivée de l’inquisiteur Midian, les tensions avec les peuples barbares, l’empoisonnement du comte, la prise de responsabilité de Cathan, puis enfin la bataille finale où le héros révèle publiquement sa véritable nature. Les rebondissements sont nombreux et empêchent toute véritable lassitude. En revanche, rares sont ceux qui surprennent réellement. Le lecteur familier de la fantasy devine généralement assez facilement la direction que prendra le récit.

On peut néanmoins souligner que le dernier tiers du roman propose un certain souffle narratif lors du retour de Cathan et de Corvina à Lépidor. Après un long passage consacré à l’apprentissage, qui demeure relativement convenu, le récit gagne en tension grâce à une l’atmosphère mise en place. Les deux protagonistes ont été déclarés hérétiques et ne peuvent plus vivre ouvertement. Leur simple présence constitue désormais un danger. Ils sont contraints de dissimuler leur identité, de limiter leurs déplacements, de mesurer chacun de leurs actes alors même que l’emprise du Domaine se resserre progressivement sur la cité. Cette atmosphère de suspicion permanente est sans doute l’une des réussites du roman. Sans être particulièrement subtile, elle installe un semblant de tension et donne au lecteur le sentiment que l’étau se referme peu à peu autour des personnages. L’ambiance ne devient pas nécessairement oppressante mais l’idée est là.

Cette relative réussite se prolonge jusqu’au dénouement. La condamnation de Cathan et de Corvina au bûcher constitue évidemment une référence très transparente aux grandes heures de l’Inquisition médiévale. Le parallèle manque parfois de finesse et relève même du lieu commun tant l’image des hérétiques promis aux flammes appartient désormais à l’imaginaire collectif de la fantasy. Pourtant, cette séquence remplit efficacement son rôle dramatique. Placés face à une mort qu’ils savent inévitable, les deux personnages voient leur relation se consolider naturellement. Certes, leur histoire d’amour n’atteint jamais de véritables sommets romanesques et demeure relativement classique dans sa construction, mais cette épreuve commune lui apporte une crédibilité bienvenue. Elle dépasse alors le simple ressort narratif destiné à accompagner l’évolution du héros pour devenir un véritable lien forgé dans l’adversité. Sans révolutionner le genre, cette conclusion émotionnelle fonctionne plutôt bien et devrait trouver un écho favorable auprès d’un lectorat young adult, auquel le roman semble avant tout s’adresser.

Au fond, Hérésie est probablement plus intéressant pour les idées qu’il tente de développer que pour la manière dont il les met en scène. Audley cherche manifestement à écrire un roman dénonçant les dérives du fanatisme religieux, la confiscation du savoir par les institutions et la manière dont les vainqueurs imposent leur propre version de l’Histoire. Ces thèmes donnent au récit une dimension plus ambitieuse que la moyenne de la fantasy jeunesse du début des années 2000. Malheureusement, cette réflexion reste souvent abordée avec une certaine frontalité. Les oppositions sont nettes, les symboles parfois appuyés et les zones grises relativement rares. Ce premier roman révèle davantage un potentiel qu’un accomplissement. Son univers maritime possède une identité réelle, ses thématiques religieuses apportent un relief appréciable et son intrigue reste suffisamment rythmée pour maintenir constamment l’intérêt du lecteur. En revanche, la plume demeure très simple, les personnages manquent souvent de profondeur et la narration suit des chemins beaucoup trop balisés pour véritablement surprendre. On referme donc ce premier tome avec un sentiment mitigé : celui d’avoir lu une œuvre honnête, portée par quelques idées prometteuses, mais dont l’exécution reste finalement assez moyenne. Rien n’est véritablement mauvais, rien n’est réellement exceptionnel non plus.

10/20

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