
Anselm Audley – 2003
Avec Croisade, Anselm Audley clôt sa trilogie en portant à leur terme les tensions installées dans Hérésie et développées dans Inquisition. Même si les enjeux ne suscitent pas nécessairement une passion débordante chez le lecteur, il faut reconnaître que la saga possède une vraie progression dramatique. Le premier tome racontait l’éveil de Cathan face aux mensonges du Domaine ; le deuxième élargissait la carte d’Aquasilva et révélait les ramifications impériales du conflit ; le troisième représente clairement le paroxysme de la répression exercée contre les hérétiques. Le Domaine n’est plus seulement une puissance doctrinale ou une menace politique : il devient ici une force militaire et inquisitoriale lancée à pleine vitesse contre tout ce qui échappe encore à son autorité.
Dès les premiers chapitres, le ton est donné. Cathan et Corvina ne sont plus simplement des fugitifs nobles et romanesques ; ils sont des proies. Le monde qu’ils traversent est désormais dangereux à chaque instant, parce que le Domaine a fait d’eux des symboles à abattre. Leur relation, leur identité et même leur simple survie deviennent des motifs de persécution. Les scènes de capture, de répression et surtout de torture imposées au couple donnent au roman une dureté plus marquée que dans les deux volumes précédents. On ne craint jamais totalement pour leur mort, tant il est évident que l’auteur reste attaché à ses personnages principaux, mais il faut tout de même reconnaître que ces passages apportent une tension réelle et donnent un poids concret à la violence du fanatisme religieux.
Cette dimension fonctionne d’autant mieux qu’elle prolonge naturellement les titres mêmes de la trilogie. Après Hérésie et Inquisition, Croisade assume pleinement le parallèle avec l’histoire religieuse européenne, en particulier avec l’Inquisition médiévale et les violences commises au nom de la pureté doctrinale. Le roman n’est pas d’une grande finesse sur ce point, et l’écriture n’a pas la puissance nécessaire pour faire ressentir pleinement l’atmosphère de terreur qu’elle cherche à installer. Pourtant, l’intention est claire et mérite d’être soulignée. Pour un jeune auteur de fantasy, il y a une vraie volonté d’aller jusqu’au bout de son propos : montrer comment une institution religieuse peut fabriquer ses ennemis, justifier leur destruction et transformer la répression en croisade sacrée.
Le début du roman met assez bien en avant le poids de la puissance militaire du Domaine. Cathan, Corvina et leurs alliés doivent se cacher, fuir, survivre, parfois se laisser capturer, parfois accepter de n’être plus que des instruments dans une lutte qui les dépasse. Le lecteur sent que la quête n’est pas un long fleuve tranquille. Les héros ne traversent pas Aquasilva comme de simples aventuriers protégés par leur statut de protagonistes : ils sont traqués, humiliés, blessés, utilisés comme objets de propagande. Pour autant, comme dans Inquisition, cette montée en puissance ne suffit pas toujours à emporter totalement l’adhésion. Sur le papier, Croisade possède tous les éléments d’un grand final : une répression religieuse à son maximum, un couple de héros martyrisé, des trahisons, des retournements d’alliance, des forces rebelles qui surgissent, un Empire fragilisé et une technologie antique capable de bouleverser le destin du monde. Théoriquement, le matériau est excellent. En pratique, le roman reste souvent en deçà de ses propres ambitions.
On suit l’action sans déplaisir, mais rarement avec la sensation d’être happé par elle. Il serait pourtant injuste de dire que la narration est plate. Au contraire, Audley multiplie les péripéties. Cathan et Corvina sont arrêtés, interrogés, torturés par les prêtres de Ranthas ; Sarhaddon, personnage plus ambigu que les autres représentants du Domaine, comprend qu’ils peuvent servir vivants plutôt que morts et cherche à les utiliser comme instruments de propagande ; Midian, au contraire, incarne la ligne la plus fanatique et souhaite leur disparition pure et simple. Autour d’eux, les forces religieuses se divisent, les rébellions s’organisent, les anciennes fidélités se fissurent et les peuples menacés par la croisade tentent de survivre. Palatine poursuit également son propre arc politique, tandis que les secrets des Tar’Conantur et de l’Aeon remontent progressivement à la surface.
Le problème est que ces nombreuses péripéties ne produisent pas toujours l’effet attendu. Il y a des trahisons, des captures, des libérations, des changements de camp, des révélations et des moments de violence, mais le lecteur reste souvent à distance. Les enjeux sont objectivement considérables, mais ils ne deviennent pas toujours émotionnellement convaincants. On comprend que l’avenir d’Aquasilva se joue, que le Domaine veut écraser les dernières résistances et que Cathan porte en lui un héritage capable de tout bouleverser. Pourtant, cette importance théorique ne se transforme pas complètement en passion de lecture. C’est là toute la limite de la trilogie : elle raconte des événements majeurs sans toujours parvenir à les faire ressentir comme tels.
La focalisation presque constante autour de Cathan participe peut-être à cette limite. Comme dans les deux premiers tomes, le lecteur voit l’essentiel des événements à travers lui ou autour de lui. Ce parti pris donne une unité au récit, mais il réduit aussi l’ampleur de ce qui devrait être une guerre totale. La croisade, les rébellions, les luttes impériales et les conflits religieux auraient sans doute gagné à être montrés à travers davantage de regards. L’univers se veut vaste, politique, religieux, maritime et impérial, mais la narration demeure souvent resserrée autour d’un héros qui, malgré son importance dans l’intrigue, n’est pas le personnage le plus charismatique qui soit. Cathan fonctionne comme centre moral, mais il ne porte pas toujours seul le poids romanesque que l’auteur lui confie.
C’est d’autant plus dommage que le couple formé par Cathan et Corvina fonctionne finalement mieux qu’on aurait pu le craindre. Leur relation reste assez sage, parfois même proche de l’amourette à l’eau de rose. Ils sont presque trop parfaits : ils s’aiment, se protègent, se dépassent l’un pour l’autre et semblent rarement traversés par des sentiments véritablement sombres. On aurait aimé davantage de rancœur, de lassitude, de colère, de doute ou de contradictions humaines. Après tout ce qu’ils subissent – la fuite, la clandestinité, la capture, la torture, la menace de mort, la séparation possible –, il aurait été intéressant de voir cette relation se fissurer ou se salir un peu. Pourtant, malgré cette absence de grisaille psychologique, leur couple reste attachant. On suit leurs péripéties avec un véritable intérêt, précisément parce que leur lien offre au récit un point d’ancrage émotionnel simple mais efficace. Cette réussite relative montre qu’il y avait de la place pour faire mieux. Même avec des personnages écrits de manière assez basique, Audley parvient parfois à créer de l’attachement.
La grande force de Croisade reste sa conclusion. La révélation autour de l’Aeon donne enfin à la trilogie une dimension plus surprenante : l’ancien sous-marin thetien permet de manipuler les grandes tempêtes d’Aquasilva, et les empereurs Tar’Conantur ont utilisé ce pouvoir pour maintenir leur domination sur le monde. Cette idée recontextualise l’ensemble de la saga. Les tempêtes, la puissance impériale, les mythes et certaines croyances religieuses ne relèvent plus seulement de la magie ou du divin, mais d’un pouvoir technologique ancien confisqué par une dynastie. Le choix final de Cathan constitue alors le véritable moment fort du roman. Il pourrait utiliser l’Aeon pour devenir à son tour l’homme le plus puissant d’Aquasilva. Il pourrait hériter pleinement de la puissance des Tar’Conantur et imposer sa propre vision du monde, même au nom du bien. Mais il choisit au contraire de rompre le cycle. Son geste consiste à refuser que ce pouvoir continue d’appartenir à une seule lignée ou à un seul souverain. Cette décision donne à la fin une tonalité douce-amère : il ne s’agit pas d’une victoire triomphale, mais d’un renoncement. Cathan sauve en partie Aquasilva, mais il ne devient pas le roi providentiel que la logique de la fantasy aurait pu annoncer. Cette conclusion en demi-teinte est probablement ce que le roman réussit le mieux. Il n’y a pas de véritable fin parfaitement heureuse. Le Domaine est affaibli, Palatine peut incarner une nouvelle voie politique, Corvina demeure liée à Cathan, mais le monde reste marqué par la violence, les mensonges et les catastrophes traversées. Cette idée est assez belle et donne au troisième tome un poids moral que la narration n’a pas toujours su atteindre auparavant.
Au final, Croisade offre une conclusion satisfaisante à la trilogie Aquasilva. Les qualités et les défauts des deux premiers tomes s’y retrouvent presque intégralement. On ne peut donc pas dire que la lecture soit mauvaise. Croisade n’est ni rébarbatif, ni indigeste, ni dénué d’idées. Il possède même plusieurs passages réussis mais on ne peut pas non plus dire que l’on passe un moment véritablement marquant. La trilogie s’achève comme elle avait commencé : avec de bonnes idées, une ambition réelle, un univers prometteur, mais une exécution qui ne pousse jamais assez loin ses personnages, ses atmosphères et ses thèmes pour transformer l’ensemble en grande œuvre de fantasy. Croisade conclut correctement l’aventure, sans la sublimer tout à fait.
11/20
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