Le Comte de Monte-Cristo

Alexandre Dumas – 1844

Il y a, chez Alexandre Dumas, une qualité que l’on retrouve dans ses grands romans d’aventure et qui demeure ici incontestable : sa capacité à mettre en scène un monde, à installer des lieux, des milieux, des visages et des rapports de force avec une évidence presque immédiate. Le Comte de Monte-Cristo ne fait pas exception. Dès les premières pages, Dumas parvient à faire exister le Marseille de 1815, pris entre les derniers soubresauts de l’Empire, le retour des Bourbons, les fidélités bonapartistes et les prudences royalistes. Le lecteur comprend vite que le destin individuel d’Edmond Dantès va être broyé par une mécanique politique, judiciaire et sociale qui le dépasse largement.

Cette qualité de décor se retrouve ensuite dans la seconde grande partie du roman, lorsque le récit quitte les ports, la prison et les îles pour entrer dans le Paris mondain. Dumas sait peindre les salons, les bals, les dîners et les réputations que l’on construit et que l’on détruit. Le monde parisien qu’il décrit est un monde de façades : on y parle poliment, on s’y observe constamment, on s’y jauge, on s’y vend, on s’y compromet. Les familles Danglars, Morcerf et Villefort évoluent dans cet univers où le nom, la fortune, le crédit et l’honneur comptent parfois davantage que la vérité. Même si la mise en place de cet univers paraît parfois moins organique ou moins foisonnante que dans Les Trois Mousquetaires ou dans Le Vicomte de Bragelonne, Dumas garde cette puissance de narration qui permet au lecteur d’entrer sans difficulté dans le monde qu’il déploie.

La première partie du roman est sans doute celle où cette maîtrise fonctionne avec le plus d’évidence. Le début consacré à Edmond Dantès possède une tension remarquable. On suit d’abord un jeune homme heureux, aimé, promis à une belle carrière, qui revient à Marseille à bord du Pharaon et qui semble avoir toute la vie devant lui. En quelques chapitres, tout se referme sur lui. La jalousie de Fernand, la cupidité de Danglars, la lâcheté intéressée de Caderousse et l’ambition de Villefort produisent une chute brutale. L’arrestation d’Edmond, son interrogatoire, puis son envoi au château d’If forment une séquence d’une grande efficacité romanesque. Le lecteur sait qu’une injustice se commet, mais il ne peut rien faire d’autre que la regarder se mettre en place avec une précision implacable.

Le passage par la prison d’If est l’un des grands moments du livre. Dumas y fait basculer Edmond d’une innocence presque naïve vers une conscience beaucoup plus sombre du monde. La rencontre avec l’abbé Faria est décisive. Faria apporte à Edmond l’instruction, l’analyse, la compréhension de sa trahison et, plus tard, l’espoir du trésor. Les scènes où les deux prisonniers creusent leur tunnel, calculent, espèrent, échouent parfois, recommencent, donnent au récit une tension très concrète. On se doute bien qu’Edmond finira par sortir, mais Dumas parvient à maintenir l’intérêt parce que la question n’est pas seulement de savoir s’il sortira : elle est de savoir comment il sortira, dans quel état, et ce qu’il fera de sa liberté. La fuite d’Edmond, caché dans le sac mortuaire de Faria et jeté à la mer à sa place, prolonge cette intensité. Le roman conserve alors son souffle d’aventure : la mer, les contrebandiers, l’île de Monte-Cristo, le trésor, le rachat d’un navire, la naissance progressive de la légende du comte. Toute cette séquence se lit avec un vrai plaisir. Dumas donne au lecteur ce sentiment très simple mais très puissant du roman populaire réussi : on veut tourner les pages. On veut suivre Edmond dans sa métamorphose, le voir passer de prisonnier oublié à homme libre, riche, maître de son destin et bientôt maître de celui des autres.

La suite du roman change profondément de nature. Une fois Edmond devenu le comte de Monte-Cristo, le récit cesse progressivement d’être un roman d’évasion et d’aventure directe. Il devient un roman de stratégie, de vengeance, d’infiltration sociale et de dévoilement. C’est une transition intéressante, mais elle peut surprendre le lecteur. Après l’énergie très tendue du château d’If et de l’île de Monte-Cristo, le roman ralentit. On entre dans un monde de discussions, de salons, de dîners, de reconnaissances mondaines, de préparations minutieuses. On se doute bien que Monte-Cristo ne peut frapper pas immédiatement ses ennemis (il s’introduit dans leur univers, observe leurs familles, exploite leurs faiblesses, place ses instruments) mais tout n’est pas excusable pour autant.

C’est probablement là que se situe la principale réserve que l’on peut avoir à la lecture. Le roman reste passionnant par son ampleur et par la précision de sa machination, mais il est difficile de nier certaines longueurs. Le format feuilletonesque (et la logique économique d’une publication par chapitre dans un journal) explique sans doute cette tendance à l’étirement. Cela fait partie de la nature du roman, mais le lecteur moderne peut parfois ressentir le poids de cette construction très large. Le passage italien, par exemple, est utile dans l’économie générale du récit, mais il est moins captivant que la première partie. Il permet à Monte-Cristo de se présenter sous une identité mystérieuse, de se lier à Albert de Morcerf et à Franz d’Épinay, d’introduire Luigi Vampa, qui jouera un rôle dans la chute finale de Danglars, et d’installer l’image quasi légendaire du comte. Mais l’ensemble donne parfois le sentiment d’un détour très long avant le retour au cœur de la vengeance. Les épisodes du carnaval de Rome et l’enlèvement d’Albert sont plaisants et romanesques, mais ils n’ont pas la même urgence que l’arrestation d’Edmond ou son évasion du château d’If. La partie parisienne connaît elle aussi ces deux mouvements. D’un côté, elle contient des scènes extrêmement fortes : le dîner d’Auteuil, où Villefort et Madame Danglars voient remonter leur crime ancien ; la présentation du major Cavalcanti et d’Andrea, qui prépare la chute de Danglars et de Villefort ; l’affaire du télégraphe ; le témoignage d’Haydée contre Morcerf ; ou encore la révélation de Benedetto aux assises. De l’autre, l’accumulation de visites, de conversations, de préparatifs de mariage, de calculs financiers et de déplacements mondains peut donner l’impression que le récit s’étire au-delà de ce qui serait strictement nécessaire. Dumas ne va jamais droit au but. Il prend le temps de faire tourner la machine.

Il serait toutefois injuste de réduire cette seconde partie à ses longueurs. Elle est aussi celle où Dumas donne toute son ampleur au projet de Monte-Cristo. La vengeance n’est pas une simple revanche brutale. Edmond ne revient pas pour poignarder ses ennemis ou les dénoncer en quelques pages. Il revient pour les atteindre dans ce qui fonde leur existence nouvelle. Danglars est frappé par l’argent, parce qu’il est devenu banquier et que sa vie repose sur l’appétit de fortune. Fernand de Morcerf est frappé par l’honneur, parce qu’il s’est construit un nom, un titre et une respectabilité militaire. Villefort est frappé par la justice et par la filiation, parce qu’il a sacrifié Edmond au nom de sa carrière judiciaire. Cette construction rend la vengeance beaucoup plus intéressante qu’un simple règlement de comptes. Monte-Cristo utilise les défauts humains de ses ennemis et aucun d’eux n’est puni au hasard. Chacun est détruit par le prolongement logique de ce qu’il est devenu. Danglars voulait l’argent : il finit ruiné, affamé, obligé de payer des sommes absurdes pour survivre. Fernand voulait le nom et la femme d’un autre : il finit déshonoré, abandonné par Mercédès et Albert, puis acculé au suicide. Villefort voulait la carrière, la loi et le contrôle : il est publiquement démasqué par son propre fils illégitime et voit sa maison sombrer dans le crime, le poison et la folie.

Le soin apporté aux personnages est l’un des grands mérites du roman. Tous ne sont pas réussis de manière égale, et certains personnages secondaires peuvent parfois sembler davantage fonctionnels que profondément incarnés. Mais les grandes figures du récit possèdent une vraie force. Edmond Dantès, d’abord, est un héros plus ambigu qu’il n’y paraît. Au début, il est presque trop bon, trop droit, trop confiant. La prison le transforme radicalement. Le comte de Monte-Cristo n’est plus simplement Edmond Dantès : il est une créature construite par l’injustice, par la souffrance et par les années perdues. Cette transformation rend le personnage passionnant parce qu’elle empêche d’en faire un héros parfaitement lumineux. Monte-Cristo aide ceux qui le méritent : il récompense la famille Morrel, sauve Valentine, protège Maximilien, rend justice à Haydée. Mais il manipule aussi les êtres humains avec une froideur inquiétante. Il place Benedetto sur la route des Danglars, fait remonter les secrets d’Auteuil, pousse les familles vers leur point de rupture. Il ne tue pas toujours directement, mais ses actions créent les conditions de catastrophes immenses. La mort de Madame de Villefort et surtout celle du petit Édouard montrent que la vengeance peut dépasser sa cible. À ce moment-là, la justice que Monte-Cristo pensait exercer prend une forme beaucoup plus trouble.

C’est ce qui donne au roman sa dimension humaine. Le récit ne se contente pas de dire qu’Edmond avait raison de se venger. Il montre aussi le coût de cette vengeance. Monte-Cristo réussit, mais il ne récupère rien de ce qu’il a perdu. Les années du château d’If ne lui sont pas rendues. Son père est mort. Mercédès n’est plus la jeune fiancée de Marseille, et lui-même n’est plus le jeune marin qu’elle aimait. Leur histoire ne peut pas reprendre. Albert et Mercédès peuvent quitter le nom de Morcerf, mais cela ne répare pas la vie d’Edmond. Villefort peut être puni, Danglars ruiné, Fernand détruit, mais la jeunesse volée ne revient pas. La conclusion est donc plus amère qu’une simple fin heureuse. Edmond quitte le récit comme un homme qui a accompli ce qu’il croyait devoir accomplir, mais qui a dû constater que la vengeance ne répare jamais complètement l’injustice initiale. La formule finale, « attendre et espérer », fonctionne précisément parce qu’elle arrive après cette longue traversée de la souffrance, de la patience, du calcul et de la perte.

C’est sans doute pour cela que Le Comte de Monte-Cristo a traversé le temps. Résumé de manière sèche, le roman pourrait sembler n’être qu’une histoire de vengeance assez classique. Mais le livre est beaucoup plus vaste que cette structure. C’est à la fois un roman d’aventure, un roman mondain, un roman judiciaire, un roman familial et un roman de la vengeance. Il passe de la mer au huis clos, de l’injustice politique au drame domestique, de la prison au tribunal. Oui, le roman a des longueurs. Oui, la seconde partie peut paraître moins immédiatement prenante que la première. Oui, certains détours auraient pu être resserrés pour donner à la narration une efficacité plus moderne. Mais il faut accepter cette ampleur comme une partie de l’expérience. Le Comte de Monte-Cristo n’est pas seulement un mécanisme narratif tendu vers sa conclusion ; c’est une vaste machine romanesque qui prend le temps d’installer ses personnages, ses milieux, ses faux-semblants et ses retournements.

Au final, le livre demeure un classique non seulement parce que son intrigue est forte, mais parce qu’il touche à des thèmes profondément humains : l’injustice, la patience, le ressentiment, la fidélité, la corruption, la faute, le pardon et l’impossibilité de récupérer le temps perdu. Dumas offre au lecteur un plaisir de lecture évident, parfois excessif, parfois étiré, mais rarement indifférent. Il faut accepter de ne pas se perdre dans les longueurs, de suivre les détours, d’attendre que chaque pièce du plan trouve sa place. Le jeu en vaut largement la chandelle, notamment lorsque les différentes vengeances se referment enfin sur Danglars, Fernand et Villefort, et lorsque le roman révèle que la victoire de Monte-Cristo, si spectaculaire soit-elle, ne peut jamais redevenir le bonheur simple d’Edmond Dantès.

15/20 ❤️

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