
Arto Paasilinna – 1974
Il y a quelque chose d’étrangement fascinant dans les romans où des individus échouent sur une île déserte. Le procédé est ancien, presque élémentaire, mais il continue de fonctionner parce qu’il touche à un fantasme humain assez profond : celui de repartir de zéro, loin des institutions, de l’argent, des hiérarchies et de tout ce qui organise habituellement la vie collective. Une île déserte devient ainsi une sorte de laboratoire où l’on observe ce que les êtres humains choisissent de reconstruire lorsqu’ils ne peuvent plus simplement reproduire leur ancienne existence. Prisonniers du Paradis d’Arto Paasilinna s’inscrit pleinement dans cette tradition. Le roman se situe quelque part entre Robinson Crusoé, pour les questions de survie et d’organisation matérielle, et Sa Majesté des mouches de William Golding, pour la manière dont un groupe recompose une société en l’absence de toute autorité extérieure.
Mais Paasilinna adopte un ton beaucoup plus léger, ironique et burlesque. Chez lui, l’île ne devient ni le théâtre d’un héroïsme solitaire ni celui d’un effondrement dans la sauvagerie. Elle donne naissance à une communauté bancale, joyeuse et étonnamment fonctionnelle. Le point de départ est classique. Un avion affrété par l’ONU transporte vers l’Asie un groupe international composé notamment de forestiers finlandais, d’infirmières et de sages-femmes suédoises, de médecins norvégiens et de membres britanniques de l’équipage. Après un amerrissage forcé près d’une île apparemment inhabitée, les survivants doivent s’organiser. Le récit est rapporté par un journaliste finlandais, dont le regard relativement détaché convient parfaitement au ton du roman. Autour de lui émergent quelques figures plus identifiables. Le capitaine Taylor conserve naturellement une autorité liée à son rôle dans l’équipage et à sa capacité à garder la tête froide. Le docteur Vanninen incarne davantage la compétence médicale et une certaine forme de stabilité. Madame Sigurd, énergique et autoritaire, occupe rapidement une place centrale dans l’organisation de la communauté. Janne, soldat indonésien déserteur, introduit plus tard un élément extérieur dans ce petit monde qui semblait jusque-là presque totalement coupé du reste de l’humanité.
La première qualité du roman tient à sa progression. Paasilinna décrit efficacement les différentes étapes de cette nouvelle vie que le narrateur, lui, observe cette organisation se construire presque sous ses yeux. Vient ensuite le temps de l’installation. Les métiers cessent d’être de simples éléments biographiques pour devenir la base même de la société. Les abris se transforment progressivement en village et l’île cesse d’être seulement le lieu de l’accident pour devenir un territoire habitable, puis un véritable foyer. Cette évolution est particulièrement agréable à suivre. Le roman avance par petites inventions, problèmes pratiques et situations absurdes. Les survivants aménagent leur camp, fabriquent des outils, organisent la pêche, construisent un sauna et finissent par mettre en place une société relativement stable. Paasilinna réussit assez bien à rendre crédible le glissement entre la catastrophe initiale et la naissance d’une nouvelle normalité.
Cette nouvelle société n’est cependant pas très différente de l’ancienne. Les naufragés recréent rapidement des règles, des responsabilités, des réunions et des rapports d’autorité. Les différences de langue, de nationalité et de tempérament provoquent des tensions. L’un des éléments les plus amusants concerne la production d’alcool et l’apparition du Café de la jungle. Les Finlandais mettent en place une distillerie et l’alcool devient peu à peu une sorte de monnaie officieuse. Il sert de récompense, de salaire et de prétexte à la sociabilité. Le café devient à la fois un lieu de rencontre et un lieu de conflit. Cette idée fonctionne très bien parce qu’elle résume toute l’ambiguïté de la communauté. Le narrateur y observe une nouvelle vie sociale se mettre en place. L’alcool rapproche les individus, crée des rituels et renforce les liens, mais il engendre aussi des excès, des disputes et de nouvelles formes d’inégalité. Même dans une société où l’argent a disparu, un produit désirable finit immédiatement par devenir une valeur d’échange. Paasilinna montre ainsi, avec beaucoup d’ironie, qu’il est plus facile de supprimer la monnaie que les mécanismes économiques.
Le problème est que le roman ne va jamais très loin dans ces pistes de réflexion. Les dynamiques sociales, économiques et politiques sont évoquées, parfois avec beaucoup d’intelligence, puis presque aussitôt abandonnées au profit de la péripétie suivante. Cette superficialité concerne surtout les personnages. Taylor, Vanninen, Madame Sigurd et Janne sont suffisamment distincts pour qu’on les reconnaisse, mais rarement assez développés pour qu’on ait le sentiment de réellement les connaître. Taylor reste avant tout le capitaine, Vanninen le médecin raisonnable, Madame Sigurd la femme énergique, Janne le soldat déserteur et le narrateur l’observateur finlandais un peu ironique.
On peut même avoir l’impression que ces personnages sont moins des êtres humains que des rôles distribués dans une expérience comique. Leurs traumatismes, leurs peurs et leurs transformations intérieures sont très peu explorés. Un accident d’avion, plusieurs mois d’isolement et la certitude possible de ne jamais rentrer chez soi devraient bouleverser profondément chacun d’eux. On aimerait savoir comment Taylor vit l’échec du vol, comment Vanninen affronte la responsabilité médicale dans un milieu aussi précaire ou comment Madame Sigurd se transforme au contact de cette nouvelle liberté. Or tout cela est largement laissé de côté. Même Janne, qui aurait pu devenir un personnage particulièrement riche en raison de son statut de déserteur et de son arrivée dans une communauté étrangère, reste surtout utile à l’intrigue. Il apporte des informations, participe à la vie du groupe et noue une relation avec Madame Sigurd, mais Paasilinna ne creuse jamais véritablement ce que représente pour lui le fait de trouver refuge auprès de ces naufragés occidentaux. Les relations amoureuses et sexuelles sont traitées de la même manière. Des couples se forment, les infirmières organisent un centre de planning familial et la liberté sexuelle devient l’un des signes de la nouvelle société. Le sujet est traité avec humour, sans véritable profondeur affective, et c’est un peu le principal problème du récit.
Cette absence d’épaisseur limite l’impact du roman. Le livre aurait sans doute gagné en force si Paasilinna avait conservé son ton léger tout en développant davantage deux ou trois trajectoires individuelles. Le contraste entre l’humour collectif et une véritable profondeur humaine aurait pu rendre l’ensemble beaucoup plus marquant. Malgré cela, le récit reste constamment plaisant. Les péripéties s’enchaînent bien et le roman conserve un rythme très efficace. La construction d’un immense SOS dans la jungle devient progressivement le grand projet collectif de la communauté. Mais sa réalisation prend tellement de temps que leur rapport au sauvetage finit par changer. Le narrateur observe cette évolution avec une certaine lucidité. Taylor, qui devrait théoriquement vouloir reprendre le contrôle de sa vie et retrouver le monde extérieur, se montre lui aussi de plus en plus attaché à l’île. Madame Sigurd et Janne y construisent une relation qui les rattache directement à cette nouvelle société. Peu à peu, le SOS cesse d’être un simple instrument de délivrance : il devient presque une menace.
C’est ici que le roman trouve sa meilleure idée. Plus les personnages organisent leur vie sur l’île, moins ils ressentent l’urgence de la quitter. Ce qui apparaissait au départ comme une prison devient progressivement un espace de liberté. Lorsque le SOS est enfin terminé, la communauté se divise. Certains souhaitent rentrer en Europe et retrouver leurs proches. D’autres veulent rester. Un vote est organisé et les partisans du retour l’emportent de justesse. Le signal est incendié afin d’être visible depuis le ciel et des secours américains finissent par arriver.
Mais plusieurs naufragés, dont le narrateur et Taylor, tentent alors de se cacher dans la jungle pour ne pas être secourus. Ils sont retrouvés et embarqués malgré eux. La conclusion renverse ainsi complètement le récit traditionnel du naufrage. Le sauvetage, qui devrait constituer une délivrance, devient presque une expulsion. Le titre prend alors tout son sens. Leur captivité n’est plus géographique, mais presque politique : ils ont découvert une forme de vie qu’ils jugent préférable et sont pourtant contraints, pour certains, de retourner dans le monde civilisé. Cette fin est particulièrement satisfaisante parce qu’elle donne une cohérence nouvelle à tout le roman. L’île n’a pas changé ; ce sont les personnages qui ont modifié leur manière de la percevoir. Le lieu hostile devient un refuge, puis un foyer, tandis que la civilisation, d’abord associée au salut, finit par incarner le retour aux contraintes. C’est là que Paasilinna parvient réellement à renouveler le récit de naufrage.
Prisonniers du Paradis reste un roman léger et parfois superficiel, notamment dans le traitement de ses personnages et de ses enjeux sociaux. Paasilinna préfère souvent l’efficacité comique et le rythme à l’approfondissement, mais cette simplicité fait aussi partie du charme du livre. Le récit se lit avec plaisir, enchaîne les péripéties avec fluidité et propose une variation originale sur le thème de l’île déserte. Surtout, sa conclusion renverse intelligemment l’idée traditionnelle du sauvetage : le véritable malheur n’est peut-être pas d’échouer sur une île, mais d’être contraint de quitter le paradis que l’on y a construit.
15/20
⚡⚖️
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