
Jay Kristoff – 2021
Il y a quelque chose d’assez paradoxal dans ce premier tome de L’Empire du Vampire. À aucun moment, on est véritablement impressionné par la plume de Jay Kristoff, par la profondeur de l’ensemble de ses personnages ou même par l’originalité de tous ses ressorts narratifs. Pourtant, il est extrêmement difficile de lâcher le livre. Malgré ses presque mille pages, le récit possède une force d’attraction indéniable. L’auteur n’est peut-être pas un styliste exceptionnel, mais il sait construire un monde, ménager ses révélations et, surtout, raconter une histoire.
Le roman s’ouvre selon une structure particulière, même si elle n’est pas totalement nouvelle. Lorsque nous découvrons notre protagoniste principal, Gabriel de León, tout semble déjà terminé. Le dernier saint d’argent est prisonnier au château Chastain, capturé par les créatures qu’il a passé sa vie à combattre et apparemment condamné à mourir. Sur ordre de l’Impératrice immortelle Margot Chastain, il doit raconter son existence au marquis Jean-François, historien vampire chargé de recueillir la confession du légendaire meurtrier du Roi éternel. Le procédé consiste donc à commencer par la fin tout en nous privant de l’essentiel : nous savons ce que Gabriel est devenu, mais nous ignorons encore comment il en est arrivé là. Toute la tension repose moins sur la destination que sur le chemin parcouru. C’est un mécanisme déjà vu, mais qui fonctionne relativement bien, notamment parce que Gabriel conserve une certaine maîtrise sur son récit. Même prisonnier, il décide de l’ordre dans lequel il livre ses souvenirs, de ce qu’il révèle et de ce qu’il préfère encore dissimuler.
À l’intérieur de ce récit-cadre s’entrecroisent principalement deux trames. La première raconte la jeunesse de Gabriel, depuis son enfance misérable dans le village de Lorson jusqu’à son ascension au sein de l’Ordre d’Argent de San Michon. La seconde se déroule bien plus tard, trois ans avant son emprisonnement, lorsqu’un Gabriel vieillissant et brisé rejoint un peu par hasard une compagnie chargée de conduire le mystérieux Dior Lachance jusqu’à San Michon. Le croisement de ces deux récits apporte énormément au rythme. Jay Kristoff abandonne régulièrement une époque au moment précis où une révélation semble imminente, pour reprendre l’autre intrigue et y installer une nouvelle menace. Les grandes sections consacrées à chacune des temporalités se referment presque systématiquement sur un cliffhanger. C’est parfois un peu mécanique, mais incontestablement efficace : alors même que l’on souhaite connaître la suite d’une trame, l’autre finit rapidement par reprendre le dessus. La multiplication des chapitres très courts constitue cependant l’une des limites de cette construction. Certains ne font parfois que quelques pages et paraissent s’interrompre avant même d’avoir réellement commencé. Cette fragmentation donne au roman une allure très moderne, presque sérielle, mais elle semble artificielle. Néanmoins, elle n’empêche pas les événements de s’enchaîner rapidement : les confrontations, les révélations et les retournements sont suffisamment nombreux pour entretenir une envie constante de poursuivre la lecture.
Cette efficacité narrative compense en partie une écriture qui, en toute sincérité, n’est pas particulièrement marquante. La plume de Jay Kristoff est directe, accessible et parfois imagée, mais rarement remarquable. Certaines scènes sont bien écrites et parviennent à faire naître une véritable intensité, mais la narration demeure globalement assez basique. L’auteur semble régulièrement confondre noirceur et accumulation : davantage de sang, davantage de grossièretés, davantage de violence et des métaphores toujours plus appuyées. Le langage cru possède malgré tout une utilité. Gabriel ne s’exprime pas comme un héros chevaleresque idéalisé, mais comme l’homme orgueilleux, violent et désabusé qu’il est devenu. Mais ce registre finit par perdre de son effet à force d’être sollicité. Le style fonctionne davantage comme un vecteur d’énergie que comme une véritable qualité littéraire.
Là où Jay Kristoff surprend beaucoup plus favorablement, c’est dans la construction de son univers et de toute sa mythologie vampirique. Depuis la mystérieuse Mort du Jour, le soleil n’a pas totalement disparu, mais sa lumière est devenue trop faible pour maintenir les vampires dans l’ombre. Depuis vingt-sept ans, ceux-ci étendent donc progressivement leur domination sur l’Empire d’Elidaen. L’origine du phénomène demeure inconnue et le roman entretient intelligemment ce mystère, qui devrait logiquement occuper une place importante dans la suite. Autour de cette idée centrale, l’auteur construit un ensemble particulièrement cohérent. Les vampires ne forment pas une masse uniforme. Il existe différentes catégories de créatures, depuis les crevards, cadavres revenus à la vie presque dépourvus d’intelligence, jusqu’aux aînés et aux hauts-sangs capables de gouverner des armées. Les quatre grandes lignées reconnues — Voss, Chastain, Ilon et Dyvok — disposent chacune de caractéristiques particulières : résistance physique presque surnaturelle, contrôle des animaux, ou influence sur les émotions. À celles-ci s’ajoute progressivement une cinquième lignée, les Esani, supposée disparue et liée à la sanguimancie dont Gabriel semble avoir hérité. Les familles possèdent leurs territoires, leurs hiérarchies, leurs ambitions, leurs rivalités et tout cela mis ensemble participe efficacement au lore de la trilogie.
En face, l’Ordre d’Argent dispose lui aussi de ses règles, de ses rituels et de sa propre terminologie. Les saints d’argent sont les fils d’un vampire et d’une humaine, condamnés à utiliser leur héritage monstrueux pour combattre ceux qui le leur ont transmis. Leurs tatouages composés d’encre argentée forment une véritable égide contre les créatures de la nuit. Le sanctus, fabriqué à partir de sang vampirique, augmente leurs capacités tout en contenant provisoirement leur soif, mais les enferme également dans une forme de dépendance. Quant au sangirè, cette faim qui menace progressivement de les consumer, il rappelle que chacun d’eux finira peut-être par devenir le monstre qu’il a juré de détruire. La religion s’inspire évidemment du christianisme, avec son Rédempteur, ses Sept Martyrs, son Inquisition et ses institutions monastiques, mais elle bénéficie de suffisamment de détails propres pour ne pas apparaître comme une simple copie superficielle. La cérémonie du Rite rouge, les vœux imposés aux saints, leur obligation de chasteté, leur rapport presque sacrificiel au devoir et les contradictions morales de l’Église donnent une véritable consistance à cet univers. C’est aussi sur ce terrain que le roman se montre convaincant. Malgré un thème aussi ancien et exploité que celui des vampires, Jay Kristoff parvient à proposer quelque chose de relativement neuf, de moderne et surtout de profondément structuré.
La première trame, consacrée à la naissance de la légende de Gabriel, repose sur une progression assez classique d’ascension et de chute. La Mort du Jour survient alors qu’il n’a que huit ans. Quelques années plus tard, le drame frappant sa sœur Amélie lui fait découvrir pour la première fois l’horreur des sang-froids, mais également l’étrange pouvoir qui sommeille en lui. À quinze ans, la révélation de sa propre soif conduit Frère Greyhand et son apprenti Aaron de Coste à l’arracher à Lorson pour le conduire au monastère de San Michon. On retrouve alors plusieurs éléments traditionnels du récit d’apprentissage : la découverte d’un monde jusque-là inconnu, l’entraînement, les premières chasses, les conflits avec les figures d’autorité et la recherche de ses véritables origines. Cependant, ces éléments sont suffisamment bien agencés pour que leur caractère familier ne devienne jamais vraiment gênant. Gabriel n’est pas le héros que la légende décrira plus tard. Il est arrogant, impulsif, incapable d’obéir et constamment convaincu d’être destiné à davantage que ce qu’on lui accorde. Son maître Greyhand devient à la fois une figure paternelle, une autorité qu’il respecte et l’un des principaux obstacles contre lesquels il cherche à s’affirmer. Sa relation avec l’autre apprenti de Greyhand, Aaron de Coste, fonctionne également assez bien. D’abord présenté comme le rival classique, Aaron gagne progressivement en épaisseur, notamment à travers son amour pour Baptiste et la manière dont l’institution condamne leur relation. Ce parallèle avec l’histoire interdite de Gabriel et d’Astrid Rennier permet au roman de s’éloigner du manichéisme le plus évident. L’Ordre combat réellement des monstres, mais il reste une institution rigide et parfois hypocrite, capable de sacrifier ses propres membres au nom de principes dont la légitimité devient de plus en plus douteuse. La rencontre avec Astrid constitue évidemment un moment essentiel de cette première partie. Leur relation interdite est relativement prévisible, tout comme l’excommunication qui suivra sa grossesse et la naissance de leur fille Patience. Pourtant, cette prévisibilité ne nuit pas réellement à l’histoire. Puisque nous connaissons déjà le Gabriel du présent, amer, seul et presque détruit, nous savons que cet amour ne pourra pas connaître une issue heureuse.
Entre-temps, les premières Chasses permettent à Gabriel de mesurer ses capacités et de comprendre progressivement qu’il ne correspond à aucune des quatre lignées officiellement reconnues. Ses recherches clandestines avec Astrid et Chloé Sauvage, puis ses affrontements avec des vampires de plus en plus puissants accompagnent parfaitement sa montée en puissance. La bataille du col des Jumelles, au cours de laquelle Gabriel découvre la véritable route de l’invasion et tue Laure Voss, représente l’aboutissement logique de cette ascension. Le jeune paria devient alors le Lion noir, le héros célébré par l’Empire et l’un des plus grands saints d’argent de son époque. Mais cette victoire contient déjà le germe de sa chute. Laure a massacré Lorson et détruit la famille de Gabriel ; Gabriel la tue en laissant sa colère libérer sa sanguimancie. Le roman développe ainsi un véritable cycle de vengeance dans lequel les monstres et leur chasseur finissent par se ressembler. Chacun justifie ses atrocités par celles commises auparavant et chaque victoire prépare une nouvelle tragédie.
La seconde trame démarre de manière plus conventionnelle, voire légèrement plus mièvre. Gabriel y rejoint une compagnie hétéroclite conduite par Chloé Sauvage. On retrouve une troupe presque typique de la high fantasy : Père Rafa, le vieux religieux érudit ; Bellamy, le troubadour ; Saoirse, la guerrière sauvage accompagnée de sa lionne Phoebe ; Chloé, la religieuse déterminée ; et Dior, l’enfant prophétique autour de laquelle s’organise la quête. La galerie est fonctionnelle, mais assez peu marquante. Ces personnages correspondent davantage à des archétypes qu’à des êtres auxquels on s’attache réellement. Même Chloé, pourtant mieux développée, existe principalement à travers ce qu’elle représente pour Gabriel. La mort de (presque) toute cette petite bande au monastère de San Guillaume ne provoque donc pas toute l’émotion recherchée. Heureusement, cette décimation possède une véritable utilité narrative. Elle débarrasse le récit d’une troupe trop conventionnelle, recentre l’intrigue sur Gabriel et Dior et installe un climat beaucoup plus angoissant. À partir de ce moment, plus personne ne paraît réellement protégé. Le livre retrouve alors la noirceur qui lui convient le mieux et transforme progressivement la quête collective en un face-à-face entre un homme détruit et une jeune fille sur laquelle repose un espoir beaucoup trop lourd.
Cette seconde version de Gabriel est incontestablement le personnage le plus passionnant du roman. Plus âgé, plus irascible encore, rongé par l’orgueil, l’alcool et sa dépendance au sanctus, il demeure pourtant la force qui attire tous les autres personnages. Sa seule présence donne du poids aux confrontations, et les personnages secondaires semblent presque n’exister que parce qu’ils gravitent autour de lui. Même Dior, qui devrait être le centre symbolique de cette intrigue, reste longtemps davantage un enjeu qu’un personnage pleinement autonome. Cette faiblesse touche également les antagonistes. Fabién Voss possède un intérêt certain en tant que reflet monstrueux de Gabriel : lui aussi est un père qui cherche à venger la mort de sa fille. Toutefois, le roman ne pousse pas suffisamment loin ce parallèle. Danton Voss, plus particulièrement, demeure un adversaire très linéaire. Surnommé la Bête de Vellene parce qu’il organisait des chasses sanglantes avec les jeunes filles des villages conquis, il correspond surtout à une accumulation de cruauté. Laure Voss, l’Ombre Rouge, n’est pas mieux. Selon l’auteur, elle se baignait dans le sang de nouveau-nés juste pour le plaisir. A force d’exagération, la monstruosité des descendants de Fabién finit presque par devenir abstraite. Il ne suffit pas de multiplier les atrocités pour construire des adversaires complexes. Les Voss sont effrayants, puissants et efficaces lorsqu’ils affrontent Gabriel, mais ils ne sont pas toujours intéressants pour eux-mêmes. Leur fonction principale consiste surtout à alimenter la vengeance du héros et à lui offrir des ennemis suffisamment abominables pour justifier sa violence. La nuance morale du roman se trouve finalement davantage du côté de l’Ordre d’Argent et de l’Église que chez les vampires, souvent réduits à des incarnations très démonstratives du mal.
La dernière partie du livre élève heureusement considérablement le niveau. Le chapitre intitulé Le Pire Jour, consacré au sort d’Astrid et de Patience, constitue probablement le moment le plus fort du roman. Tout au long du voyage, Jay Kristoff a laissé suffisamment d’indices pour que l’on comprenne qu’elles sont mortes et que cette perte explique l’effondrement de Gabriel. La révélation n’est donc pas surprenante dans son principe. Elle l’est dans sa violence et dans la manière dont elle recompose tout ce que nous savions du personnage. Fabién Voss ne se contente pas de tuer Patience. Il oblige Gabriel à assister à la destruction méthodique de sa famille. Pour une fois, l’intensité de la scène ne repose pas uniquement sur l’accumulation de sang. Elle trouve sa force dans les années de bonheur que l’on devine derrière cette journée, dans l’impuissance absolue de Gabriel et dans la naissance de la vengeance qui finira par le consumer. Le style de Kristoff se montre ici à la hauteur de son sujet. Ce chapitre donne enfin tout son sens au Gabriel alcoolisé, haineux et presque incapable de croire encore à quoi que ce soit.
La confrontation avec l’armée de Danton Voss poursuit cette montée en puissance. Le combat fonctionne, Dior cesse progressivement d’être un simple objet prophétique et son sang, appliqué sur la lame de Cendreuse, lui permet de participer directement à la destruction de celui qui la pourchasse. L’action s’enchaîne alors avec une véritable efficacité jusqu’au retour à San Michon et à l’ultime retournement autour du sort que l’Ordre réserve au Graal. Le parallèle avec le célèbre jeu vidéo The Last of Us devient ici difficile à ignorer. Dans les deux cas, un homme brisé accompagne une jeune fille susceptible de sauver l’humanité avant de découvrir que l’institution censée utiliser ce remède entend la sacrifier. Gabriel refuse cette logique et choisit de sauver Dior, quitte à condamner la possibilité même d’un retour du Jour.
Si la comparaison retire une partie de sa nouveauté à la scène, la portée symbolique est toujours bien présente. Le véritable enjeu n’est plus de savoir si Gabriel peut vaincre ses ennemis : il doit maintenant choisir entre le salut abstrait de l’humanité et la vie concrète d’une enfant (qu’il commence de plus en plus à confondre avec sa propre fille disparue). Malgré tout, l’intervention de Liathe ressemble un peu trop à un deus ex machina. Sa présence a été annoncée en amont et ses pouvoirs Esani empêchent de parler d’un retournement totalement gratuit, mais elle apparaît précisément au moment où Gabriel ne dispose plus d’aucune possibilité de survie. La révélation de sa véritable identité — Celene, la sœur que Gabriel croyait morte à Lorson — possède une force évidente, mais sa fonction immédiate reste surtout de le ramener dans la partie. Cela n’empêche pas la confrontation finale d’être à la fois épique et symboliquement réussie. Gabriel revient dans le lieu qui l’a formé pour combattre les hommes qui furent autrefois ses frères. Il se dresse contre Chloé, contre Greyhand et contre l’institution ayant donné un sens à son existence. Le jeune homme qui voulait autrefois devenir le plus grand des saints d’argent finit par détruire son propre ordre pour sauver celle que ses anciens maîtres considèrent comme un simple instrument.
La fin n’en est cependant pas vraiment une. La Mort du Jour demeure inexpliquée, le destin de Dior reste en suspens, les intentions de Celene sont encore obscures et une grande partie du chemin conduisant Gabriel jusqu’à son emprisonnement n’a pas été racontée. Même le récit-cadre s’interrompt sans véritable résolution. Le roman ne clôt donc pas son histoire : il termine seulement la première journée d’une confession beaucoup plus vaste. Malgré cela, il est difficile de lui en tenir réellement rigueur, tant l’envie de lire la suite est présente. L’Empire du Vampire n’est pas un grand roman par sa plume. En revanche, c’est un excellent récit d’aventures gothique, porté par un univers remarquablement construit, une mythologie vampirique cohérente, un héros charismatique et une montée en puissance particulièrement intense.
Jay Kristoff ne réinvente pas entièrement le vampire, mais il parvient à le replacer au centre d’une fresque religieuse, guerrière et tragique qui lui rend sa dangerosité. Son roman est plus efficace que subtil, plus prenant que véritablement beau, mais il possède cette qualité essentielle que beaucoup de livres mieux écrits n’ont pas : une fois refermé, il donne immédiatement envie de connaître la suite.
15/20
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