
Jay Kristoff – 2024
Après un premier tome aussi imparfait qu’extrêmement difficile à lâcher, L’Empire des Damnés repart sur des bases désormais bien connues. Gabriel de León demeure prisonnier dans la forteresse Chastain de Sul Adair et poursuit sa confession devant Jean-François, chroniqueur vampire chargé de coucher sa légende sur le papier. Le premier tome ne pouvait évidemment pas achever cette histoire. Nous savions déjà que plusieurs étapes essentielles de la vie de Gabriel restaient à raconter, notamment les circonstances exactes de son arrestation et la mort de Fabién Voss, le Roi éternel dont il porte désormais le meurtre comme un titre. Ce deuxième volume reprend donc immédiatement la narration au lendemain du massacre de San Michon.
Cette structure rétrospective reste intéressante, même si elle entraîne une limite assez particulière. Le lecteur connaît plusieurs points d’arrivée que le récit intérieur doit nécessairement atteindre avant de pouvoir prendre fin. Tant que Gabriel n’a pas tué Fabién Voss et tant qu’il n’a pas été capturé, on sait que sa confession ne peut pas être terminée. Les grandes victoires, les morts apparentes et les conclusions intermédiaires ne peuvent donc jamais constituer une véritable fin. Le récit-cadre fonctionne ainsi comme une promesse, mais aussi comme une forme de spoiler structurel. Il entretient la curiosité en nous poussant à demander comment Gabriel atteindra cette situation connue, tout en supprimant une partie de l’incertitude concernant l’issue générale. Nous savons que Gabriel survivra aux événements qu’il raconte et que, quels que soient les bouleversements traversés, l’histoire reviendra inévitablement à cette cellule. C’est un procédé intéressant. Sa force réside dans le chemin parcouru ; sa faiblesse est d’empêcher le lecteur de croire totalement aux fausses conclusions qu’on lui présente.
Jay Kristoff renouvelle néanmoins intelligemment cette structure. Dans le premier tome, l’alternance reposait essentiellement sur deux temporalités : la jeunesse de Gabriel à San Michon et, bien des années plus tard, son voyage aux côtés de Dior. La jeunesse du Lion noir étant désormais largement racontée, l’auteur remplace donc l’alternance temporelle par une alternance de points de vue. On apprend ainsi que Celene, la sœur de Gabriel, elle aussi prisonnière des Chastain. Celle que l’on connaissait jusqu’alors sous le nom de Liathe complète, corrige et contredit parfois le récit de son frère. Grâce à un papillon façonné à partir de son propre sang, elle a pu suivre Dior jusque dans la forteresse des Dyvok et raconter ce que Gabriel ne pouvait pas avoir vu. Le procédé apporte un avantage évident au rythme. Lorsque Dior est capturée, l’auteur peut continuer à développer simultanément son emprisonnement à Dún Maergenn et la quête entreprise par Gabriel pour la retrouver. Les récits finissent progressivement par se rapprocher jusqu’à se rejoindre lors de la bataille finale. L’alternance ne paraît donc pas artificielle : elle correspond réellement à la séparation des personnages et à leur progression parallèle vers un même point de convergence.
Sur le plan de l’écriture, on retrouve globalement les mêmes qualités et les mêmes limites que dans L’Empire du Vampire. La plume de Jay Kristoff n’est peut-être pas la plus élégante ou la plus impressionnante que l’on puisse rencontrer en fantasy, mais elle tient la route. Elle reste directe, visuelle et suffisamment énergique pour accompagner les affrontements et les révélations. Il sait construire une ambiance et maintenir une tension, même si la phrase elle-même ne marque pas toujours durablement. Un élément assez particulier mérite cependant d’être souligné : l’écriture devient sensiblement plus aérienne, métaphorique et recherchée lorsque l’auteur met en scène la relation entre Gabriel et Phoebe. Les moments d’intimité, et plus particulièrement les scènes sexuelles, bénéficient d’un lexique plus soutenu et d’une volonté poétique beaucoup plus visible. Ce n’est pas nécessairement mauvais en soi. Cela prouve même que Jay Kristoff est capable d’une certaine délicatesse lorsqu’il décide de ralentir et de travailler davantage ses images. Le problème est plutôt celui de la répartition de cette ambition littéraire. Lesdites scènes de sexe ne constituent pas forcément les passages dans lesquels on attend une telle élévation stylistique. Peut-être ce registre plus sensuel est-il susceptible d’attirer ou de satisfaire une partie du lectorat, mais il est tout de même étrange que la plume se fasse parfois plus appliquée pour décrire une relation charnelle que pour accompagner des événements censés bouleverser toute la conception de cet univers.
En revanche, la construction du monde demeure l’une des grandes réussites de la trilogie. Jay Kristoff continue à accomplir un exercice d’équilibriste assez périlleux : reprendre les principales conventions associées aux vampires (faiblesse à l’argent, impossible de rentrer dans un domicile sans y être invité) tout en les transformant suffisamment pour leur rendre une certaine fraîcheur. Ces éléments sont connus et parfois devenus presque folkloriques. Pourtant, leur intégration dans une dark fantasy religieuse et post-apocalyptique leur redonne une véritable efficacité. Le roman ne cherche pas à nier l’héritage du vampire classique. Il s’en sert comme d’un socle sur lequel il construit sa propre mythologie. L’ensemble aurait facilement pu tomber dans le ridicule, le gothique excessivement théâtral ou la simple répétition de mythes dépassés. Il n’en est rien. La mythologie reste cohérente, détaillée et surtout traitée avec suffisamment de sérieux pour que le lecteur accepte ses règles.
Après avoir principalement affronté les Voss dans le premier tome, nous découvrons ici les Dyvok. Cette lignée, appelée celle des Indomptés, se distingue notamment par une force physique surhumaine, déjà considérable chez les vampires ordinaires et presque démesurée chez ses membres les plus anciens. Le déplacement de l’intrigue vers Dún Maergenn et les Hautes-Terres permet ainsi d’ouvrir une nouvelle ligne de front sans abandonner totalement Fabién Voss et ses descendants. Si Nikita Cœur-Noir et sa sœur Lilidh la Sans-Cœur constituent des ennemis visuellement forts, imposants et immédiatement identifiables, les Dyvok restent néanmoins assez caricaturaux. L’auteur insiste lourdement sur leur traitement des humains, réduits à du bétail, entassés dans des convois, enfermés dans des cages et distribués comme de la nourriture ou de la monnaie. La forteresse fonctionne pratiquement comme un immense élevage dont les habitants ne sont plus considérés comme des personnes, mais comme des réserves de viande et de sang.
Une réflexion sur l’anthropocentrisme semble affleurer derrière cette représentation. Elle n’est toutefois jamais poussée très loin. Jay Kristoff ne cherche pas véritablement à développer le point de vue des vampires ou à interroger profondément la légitimité de leur domination. Il utilise surtout cette comparaison pour rendre les Dyvok aussi inhumains que possible. Les cages et les charniers s’accumulent afin que l’ennemi soit suffisamment détestable et que sa destruction lors de la bataille finale apparaisse pleinement justifiée. Nikita et Lilidh sont efficaces en tant que forces d’opposition, mais rarement complexes en tant qu’individus. Comme les Voss auparavant, ils souffrent parfois d’un excès de monstruosité démonstrative.
Gabriel demeure heureusement le véritable moteur du récit. Dans le premier tome, il devait accompagner Dior, la protéger et la conduire jusqu’à San Michon. Ici, leur séparation modifie entièrement sa fonction. Il ne s’agit plus d’escorter le Graal, mais de remuer ciel et terre pour le reprendre aux Dyvok. Cette quête le conduit vers les danseurs du crépuscule des Hautes-Terres, peuple de métamorphes capables d’adopter différentes formes animales. Ce passage est problématique. Le premier tome avait construit son équilibre autour d’une dualité très forte entre les humains et les vampires. L’apparition d’une troisième puissance, encore plus fantastique, dotée de capacités considérables et possédant sa propre culture, modifie assez brutalement cet équilibre. Et c’est dommage.
Leur intervention n’est toutefois pas un deus ex machina. Les fioles dorées utilisées par les Dyvok, la puissance anormale de certains d’entre eux et la véritable nature de Phoebe sont introduites suffisamment tôt. Lorsque Gabriel découvre que les Dyvok chassent secrètement ce peuple ancien et boivent leur sang pour décupler leur propre force, la révélation possède une réelle logique et fournit aux clans, jusque-là neutres, une raison parfaitement légitime de rompre leur traité et d’entrer en guerre. Le principe reste familier : une puissance longtemps neutre découvre qu’elle a été trahie et rejoint le héros au moment où celui-ci a besoin d’une armée. Ce n’est pas original mais l’auteur l’intègre assez proprement à son récit pour que l’on accepte le basculement.
Le retour de Phoebe est également mitigé, notamment parce qu’il transgresse une mort qui semblait logique. Néanmoins, une fois ce retour d’entre les morts peu convaincant accepté, il faut admettre que le duo formé avec Gabriel fonctionne bien. Comme précédemment avec Dior, Gabriel se retrouve associé à un personnage dont le tempérament s’oppose au sien. Leur relation repose sur une dynamique de feu et de glace : l’un avance dans la colère, l’orgueil et l’autodestruction, tandis que l’autre paraît plus instinctive, plus patiente et capable de voir derrière la légende du Lion noir. Leurs échanges alternent affrontement, attirance et méfiance, sans que leur rapprochement paraisse totalement précipité. Gabriel n’est pas un veuf ayant simplement achevé son deuil et retrouvé la possibilité d’aimer. Il reste hanté par sa femme au point de confondre Phoebe avec Astrid lors d’un moment d’intimité. La relation ne consiste donc pas à remplacer mécaniquement l’amour perdu. Elle met en scène un homme qui éprouve de nouveau du désir tout en considérant presque cette émotion comme une trahison. Cette présence du passé donne au duo davantage de crédibilité et empêche leur histoire de devenir une simple romance ajoutée au milieu de l’aventure. L’introduction de Lachlan et des autres Saints d’argent lancés à la poursuite de Gabriel apporte également de nouvelles ramifications intéressantes. Cette confrontation permet de maintenir une tension supplémentaire pendant le voyage de Gabriel et Phoebe et rappelle surtout que Gabriel ne peut plus compter naturellement sur ses anciens frères.
La partie consacrée à Dior développe une forme de tension très différente. Prisonnière à Dún Maergenn, elle est exposée au sang de Lilidh afin d’être transformée en féale. L’enjeu ne consiste donc pas seulement à s’évader : Dior doit feindre la soumission tout en découvrant que son propre sang peut rompre le lien imposé aux autres captifs. Avec l’aide de Reyne á Maergenn, de Joaquin et de plusieurs serviteurs libérés, elle organise progressivement une résistance au cœur même de la forteresse. Le rythme se ralentit sensiblement pendant cette partie du roman. Gabriel tente de gagner l’appui des clans des Hautes-Terres tandis que Dior libère clandestinement les féaux et prépare la chute des Dyvok. L’action immédiate est probablement moins présente que dans le premier tome. Les déplacements, les conseils, les négociations et les préparatifs occupent davantage de place. Cette relative longueur possède néanmoins une utilité. Elle permet de préparer correctement la bataille qui s’annonce inéluctable. Plusieurs comptes à rebours se superposent : Lilidh doit achever l’asservissement de Dior, l’armée Voss approche de Dún Maergenn, Gabriel tente de convaincre les métamorphes de passer à l’action.
La bataille de Dún Maergenn constitue ainsi l’aboutissement logique de tout le roman. À partir du moment où elle commence, les points de vue s’enchaînent beaucoup plus rapidement. Gabriel mène l’assaut extérieur avec Phoebe et les congénères, Dior déclenche la révolte à l’intérieur, les Saints d’argent réapparaissent, les Dyvok se déchirent et les Voss profitent du chaos pour intervenir. Les alliances se forment et se brisent à mesure que chaque personnage poursuit son propre objectif. Malgré le nombre de factions impliquées, l’action reste lisible. La préparation plus lente des chapitres précédents porte ici ses fruits : nous savons qui combat, pour quelle raison et avec quelles forces. Les rebondissements ne se limitent pas à une accumulation de surprises gratuites. Le sang de Dior versé dans la boisson des féaux, l’arrivée de Lachlan, la trahison des Voss et l’intervention des métamorphes correspondent à des éléments mis en place suffisamment longtemps à l’avance. Même si l’arc amoureux un peu trop fleur-bleue entre Aaron et Baptiste semble hors-sujet pour un roman de cette noirceur, la tension fonctionne particulièrement bien et le lecteur tourne les pages avec beaucoup d’intérêt.
La fin de la bataille continue à privilégier les retournements. D’une part, la révélation concernant la mort du Rédempteur remet en cause la religion sur laquelle repose l’Ordre d’argent et modifie profondément le sens de la prophétie. D’autre part, le sort du Graal (frappée par Lilidh quand la victoire semblait acquise) surprend réellement et provoque une rupture brutale avec l’euphorie de la bataille. Des funérailles sont organisées et le deuil semble définitif. Pourtant, trois jours plus tard, la dernière image du roman refuse de laisser le linceul parfaitement immobile. Nouveau rebondissement : la narration de Dior n’est manifestement pas terminée.
Cette conclusion donne envie de découvrir la suite, mais elle met également en lumière la principale faiblesse de L’Empire des Damnés : le roman dépend énormément du troisième volume pour acquérir sa véritable valeur. Il possède une intrigue propre, une progression claire et une bataille finale, mais il ne résout presque aucune des grandes questions portant sur l’ensemble de la trilogie. Fabién Voss est toujours vivant dans la temporalité racontée. Les véritables causes de la Mort du Jour restent à élucider. Le rôle exact de Dior, de Maryn et de la prophétie demeurent incertains. En outre, il existe toujours un espace narratif important entre la bataille de Dún Maergenn et l’emprisonnement à Sul Adair. Mais il devra également y avoir des développements après cette arrestation. Il paraît difficilement concevable que toute la trilogie se termine avec Gabriel et Celene enfermés dans des cellules pendant que Jean-François achève tranquillement sa chronique. La confession elle-même semble d’ailleurs de moins en moins constituer une simple rétrospective et de plus en plus une manœuvre destinée à retarder les vampires pendant qu’un plan se met en place.
Le troisième tome devra donc porter un poids considérable. Il devra raconter les batailles encore absentes de la légende du Lion noir, résoudre le conflit avec Fabién Voss, expliquer peut-être la Mort du Jour, préciser aussi le véritable rôle du Graal et rejoindre enfin le récit-cadre et poursuivre l’histoire au-delà de celui-ci. Ce deuxième volume avance incontestablement l’intrigue, mais il lui transmet également une quantité impressionnante de questions et de promesses. Tout dépendra donc de la conclusion. Un peu comme le dessert peut parfois modifier rétrospectivement l’impression laissée par tout un menu, le dernier tome aura le pouvoir de consolider ou d’affaiblir les deux romans précédents. Si les révélations et les réponses sont à la hauteur, L’Empire des Damnés apparaîtra comme une excellente préparation. Dans le cas contraire, il pourrait donner l’impression d’avoir reporté trop de responsabilités sur une conclusion qui n’avait plus la place de toutes les assumer.
En dehors de cette dépendance très forte au dernier volume et des quelques défauts déjà évoqués, ce deuxième volet ne présente toutefois pas de faiblesse véritablement rédhibitoire. Le roman se lit agréablement, son univers reste extrêmement solide et Gabriel de León demeure un personnage que l’on suit avec beaucoup d’intérêt. L’Empire des Damnés n’est donc pas seulement un tome de transition, même s’il en possède certaines contraintes. Il élargit la mythologie, et transforme la structure du récit. Surtout, il entretient cette qualité essentielle que possédait déjà le premier volume : la sensation qu’une promesse n’a pas encore été tenue. La légende de Gabriel demeure incomplète et la confession dissimule manifestement davantage qu’elle ne révèle. Une fois le livre refermé, on ne possède toujours pas les réponses attendues, mais l’envie de les obtenir reste intacte. Et pour un deuxième tome chargé de conduire une trilogie jusqu’à son ultime acte, c’est probablement l’essentiel.
15/20
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