
Isaac Asimov – 1982
Avec Fondation foudroyée, Isaac Asimov reprend le cycle de Fondation dans une position assez particulière. La première trilogie formait déjà un ensemble relativement complet. Certes, elle ne menait pas jusqu’au terme absolu du Plan Seldon, c’est-à-dire jusqu’à l’établissement effectif d’un Second Empire après le millénaire prévu. Mais, littérairement, la fin de Seconde Fondation pouvait suffire. On comprenait que le Plan avait vacillé avec le Mulet, qu’il avait été corrigé, et que l’existence même de la Seconde Fondation permettait désormais d’assurer la continuité du projet imaginé par Hari Seldon. C’est donc avec un postulat un peu étrange que s’ouvre ce quatrième tome. Le roman arrive bien plus tard, à la fois dans la chronologie interne du cycle et dans l’histoire réelle de son écriture. On n’est plus dans la dynamique presque naturelle des trois premiers livres, où chaque tome semblait prolonger le précédent par nécessité. Ici, Asimov revient dans son univers longtemps après, et cela se sent. Il doit relancer un récit qui, sans être totalement terminé, avait trouvé une forme de conclusion intellectuelle satisfaisante.
Le point de départ repose sur Golan Trevize, conseiller de Terminus, qui soupçonne que la Seconde Fondation existe encore et qu’elle continue à manipuler les événements. L’idée est intéressante, mais elle tient sur un paradoxe un peu fragile : pour le lecteur, ce n’est pas une vraie surprise. Depuis la fin du troisième tome, on sait déjà que la Seconde Fondation n’a pas été détruite. On sait qu’elle continue d’agir dans l’ombre et qu’elle demeure le mécanisme de correction du Plan Seldon. Cela ne veut pas dire que le roman soit mal écrit. Au contraire, on retrouve très vite ce qu’Asimov sait très bien faire. Les scènes sur Terminus, les soupçons de Trevize, son raisonnement presque mathématique lorsqu’il constate que l’Histoire semble suivre trop parfaitement les prévisions de Seldon, sont très agréables à lire. C’est du Asimov pur : l’inquiétude naît d’un problème logique, d’une anomalie intellectuelle. Trevize ne soupçonne pas la Seconde Fondation par simple paranoïa ; il la soupçonne parce que la perfection même du Plan lui paraît suspecte. Si les événements collent trop bien aux prévisions, c’est peut-être qu’une main invisible continue à corriger les écarts.
Le roman reste donc stimulant lorsqu’il travaille cette matière-là : le raisonnement, la suspicion, l’hypothèse scientifique, la manipulation mentale. Harlan Branno, maire de Terminus, comprend d’ailleurs très vite l’intérêt politique de Trevize. Officiellement, elle le désavoue, l’écarte et l’envoie loin de Terminus. En réalité, elle l’utilise comme un paratonnerre. S’il a raison, si la Seconde Fondation existe encore, alors elle sera probablement attirée par lui. Ce dispositif est assez malin, même s’il donne aussi l’impression d’une mécanique de relance un peu forcée. Trevize part donc avec Janov Pelorat, historien spécialisé dans les mythes anciens et obsédé par la recherche de la planète d’origine de l’humanité : la Terre. Le duo fonctionne sur une dynamique très classique, presque de buddy movie. Trevize est pragmatique, méfiant, politique, plus actif, plus instinctif. Pelorat, lui, est le savant rêveur, idéaliste, passionné par les légendes, les traditions orales et les récits contradictoires sur l’origine de l’espèce humaine. Le contraste entre les deux est évident, parfois agréable, mais aussi un peu appuyé. On sent qu’Asimov utilise ce binôme pour ouvrir le cycle vers autre chose : non plus seulement le destin de la Fondation, mais la mythologie plus vaste de l’humanité.
C’est là que la rupture avec les premiers tomes devient sensible. Dans la trilogie initiale, les récits étaient construits autour de crises historiques : Anacréon, les marchands, Bel Riose, le Mulet, la Seconde Fondation. Chaque épisode posait un problème de pouvoir, de société ou de contrôle historique. Dans Fondation Foudroyée, la quête devient plus mythologique. Trevize et Pelorat partent à la recherche d’une chimère, la Terre, dont l’existence même paraît presque légendaire. Si la raison d’être de cette quête paraît discutable, les péripéties restent pourtant agréables. Asimov essaie de nous faire découvrir de nouvelles planètes et de nouvelles civilisations. Et ce n’est pas mauvais. La séquence autour de Munn Li Compor ajoute également un climat de suspicion bienvenu. Compor, ancien collègue de Trevize, apparaît comme un personnage trouble, possiblement traître, possiblement agent, possiblement manipulé. Dans le secteur de Seychelles, son intervention alimente cette atmosphère typiquement asimovienne où personne ne semble totalement indépendant.
En parallèle, le roman devient plus intéressant encore lorsqu’il donne accès au point de vue de la Seconde Fondation. Sur Trantor, Stor Gendibal comprend lui aussi que quelque chose ne va pas. Sa partition est agréable parce qu’elle permet de rester à la logique du complot, de la manipulation et de la déduction. Gendibal soupçonne l’existence d’une troisième force, distincte de la Première Fondation et de la Seconde Fondation. Cette idée est forte : si la Seconde Fondation, qui était jusque-là le niveau supérieur de maîtrise mentale, sent à son tour qu’elle est manipulée, alors l’échelle du conflit change. Le rôle de Novi est en revanche moins convaincant. Elle appartient au peuple paysan de Trantor, une population rurale vivant dans les ruines ou les marges de l’ancienne capitale impériale. Elle apparaît d’abord comme une femme simple, naïve, presque rustique, qui vient en aide à Gendibal lors d’un incident avec d’autres de ses semblables. Gendibal détecte cependant que son esprit a été modifié d’une manière extrêmement subtile, à un niveau qui ne correspond pas aux techniques habituelles de la Seconde Fondation. Elle devient donc pour lui la preuve concrète de l’existence d’une force extérieure. Sur le papier, l’idée est intéressante, mais son intégration dans le récit est moins fluide. Novi sert beaucoup la mécanique du complot, mais elle paraît aussi ajoutée pour conduire Gendibal exactement là où l’intrigue a besoin qu’il aille.
Jusqu’ici, le roman fonctionne encore correctement. Il y a des soupçons, des enquêtes parallèles, des jeux de piste, des raisonnements contradictoires. Trevize cherche la Terre tout en attirant la Seconde Fondation. Branno le suit pour piéger ses ennemis invisibles. Gendibal, de son côté, cherche à identifier la force qui manipule peut-être les manipulateurs. Cette construction en miroirs est plaisante et rappelle les qualités des premiers tomes : Asimov n’a pas besoin d’une avalanche d’action pour produire de la tension.
Le problème surgit vraiment avec l’arrivée de Gaïa au centre du récit. La planète est une idée de science-fiction intéressante : un monde où les humains, les animaux, les végétaux et même la matière participent à une conscience collective. À l’arrivée sur Gaïa, il y a d’ailleurs quelque chose de sympathique et même de séduisant. Asimov ouvre une réflexion (peut-être un peu basique tout de même ?) sur l’avenir de l’humanité. Mais c’est aussi là que le bât blesse. On s’éloigne fortement des thèmes esquissés jusque-là. La Fondation, à l’origine, c’était le déclin impérial, la transmission du savoir, la psychohistoire, les crises politiques, la puissance économique, la stratégie, la manipulation institutionnelle. Avec Gaïa, on entre dans quelque chose de beaucoup plus mystique, presque utopique. Le roman donne alors l’impression que la première trilogie sert surtout de vernis, de couverture prestigieuse, pour écrire un autre type de récit. Ce n’est pas que ce récit soit sans intérêt, mais il ne ressemble plus vraiment à une suite directe de ce qui avait été construit. Asimov veut manifestement élargir son cycle, mais il le fait en introduisant une force qui paraît venir d’ailleurs, comme greffée sur le postulat de base.
L’arrivée de Joie accentue cette impression. Elle est la représentante humaine de Gaïa, celle qui permet à Trevize et Pelorat de comprendre progressivement la nature de la planète. Le problème, c’est que le personnage paraît parfois trop fonctionnel. Elle explique Gaïa, défend Gaïa, agit pour Gaïa. Elle est moins un personnage faillible qu’une incarnation séduisante de l’idée que le roman veut désormais placer au centre du cycle. La romance entre Janov Pelorat et Joie est également difficile à avaler et, surtout, mal amenée. Pelorat est un savant sympathique, rêveur, maladroit et un peu geek avant l’heure. Joie, de son côté, est présentée comme une figure presque supérieure, connectée à une planète entière. Rien ne va. On a le sentiment que le récit a besoin que Pelorat s’attache à elle pour rendre Gaïa plus acceptable, sans que la dynamique émotionnelle soit pleinement construite.
Plus largement, Joie pose un problème d’équilibre narratif. Très souvent, les difficultés semblent se résoudre à la faveur de Gaïa ou de sa représentante. Les tensions, les dangers, les blocages politiques ou psychiques finissent par être absorbés par cette présence supérieure. Là où les premiers tomes fonctionnaient sur des rapports de force subtils — puissance économique contre puissance militaire, science contre superstition, psychohistoire contre anomalie individuelle — on se retrouve ici face à une entité quasiment omniprésente, capable de neutraliser les conflits parce qu’elle joue à un niveau supérieur.
La scène finale illustre très bien cette difficulté. Toutes les forces convergent : la Première Fondation avec Harlan Branno, la Seconde Fondation avec Stor Gendibal, et Gaïa avec Joie et sa conscience collective. Sur le papier, cette confrontation est écrite pour être l’un des grands sommets du cycle. Elle rassemble les trois modèles d’avenir possibles : la puissance matérielle et technologique de Terminus, la maîtrise mentale de Trantor, et l’harmonie organique de Gaïa. Pourtant, la scène est anticlimatique. Gaïa domine tout. Les autres forces semblent paralysées, contenues, dépassées. Le conflit est stoppé par une sorte de magie du scénario, puis tout se suspend à la décision de Trevize.
Ce choix final est intéressant dans l’idée, mais moins fort dans son exécution. Philosophiquement, la question est belle. Elle pose le problème de la liberté, de l’individualité, de la paix, du contrôle, de l’avenir collectif de l’humanité. Mais narrativement, le suspense est faible. Gaïa est présentée comme tellement supérieure, tellement plus avancée, tellement plus englobante, que le choix paraît largement orienté. On comprend vite que Trevize va opter pour cette troisième voie. Cela produit une forme de trahison du postulat initial. La grande question du cycle était celle de la réussite du Plan Seldon : comment réduire trente mille ans de barbarie à mille ans seulement ? Comment reconstruire une civilisation après la chute d’un Empire ? Avec Fondation Foudroyée, Asimov déplace la question. Il ne demande plus seulement si le Plan va réussir ; il demande si le Plan est encore le meilleur avenir possible. L’ambition est réelle, mais la transition paraît brutale. On a plutôt le sentiment qu’une nouvelle force est introduite pour faire basculer le cycle vers autre chose.
Ce problème est accentué par la gestion des personnages. Dans les trois premiers tomes, Asimov n’avait pas besoin de suivre longuement les mêmes protagonistes. Chaque récit avait ses figures : Salvor Hardin, Hober Mallow, Bel Riose, Bayta Darell, le Mulet, Preem Palver. Ces personnages étaient parfois moins développés psychologiquement, mais ils fonctionnaient parfaitement parce qu’ils incarnaient une crise, une intelligence, une étape du Plan. Dans Fondation Foudroyée, le roman est plus long, plus continu, et repose essentiellement sur Trevize, Pelorat, Joie et, en parallèle, Gendibal. Or Asimov est clairement plus fort lorsqu’il raconte des systèmes, des contradictions et des raisonnements que lorsqu’il doit faire vivre durablement des personnages. Trevize en est l’exemple le plus évident. Il est présenté comme un homme qui prend les bonnes décisions sans toujours savoir pourquoi. Le récit insiste beaucoup sur cette faculté. À force, il devient une sorte d’élu qui s’ignore. On comprend pourquoi Asimov en a besoin : il faut un personnage capable de trancher entre trois futurs galactiques. Mais cette fonction rend Trevize moins faillible, moins humain, presque trop calibré pour le rôle que le scénario lui confie. Pelorat, de son côté, reste attachant, mais il est parfois réduit à son rôle de savant idéaliste. Sa quête de la Terre donne au roman son élan mythologique, mais sa relation avec Joie fragilise un peu le personnage. Même Gendibal, pourtant intéressant dans sa logique de complot et de déduction, se retrouve finalement dépassé par le dispositif global de Gaïa. Le roman met en scène des intelligences, mais il peine à donner de vraies failles à ceux qui les portent.
La fin confirme cette impression de relance plutôt que de conclusion. Fondation Foudroyée ne clôt pas vraiment l’arc narratif de Trevize et Pelorat. Au contraire, il ouvre explicitement la possibilité d’une suite. Le choix de Trevize en faveur de Gaïa ne résout pas tout, parce que Trevize lui-même veut comprendre pourquoi il a choisi cette voie. La quête de la Terre demeure donc ouverte. Et le roman insiste bien sur un point essentiel : Gaïa n’est pas la Terre. La planète originelle de l’humanité reste à trouver. Le tome se termine donc moins comme un aboutissement que comme une passerelle vers Terre et Fondation. C’est peut-être ce qui rend le livre à la fois intéressant et frustrant. Il tente beaucoup de choses. Il reprend la Première Fondation, la Seconde Fondation, Trantor, Terminus, le Plan Seldon, puis ajoute la Terre, le système Seychelle, Gaïa et Galaxia. Il veut être à la fois une suite, une relance, une enquête, une réflexion philosophique et une ouverture vers une nouvelle mythologie. L’ambition est évidente. Mais cette ambition rend aussi le roman moins net, moins tendu, moins parfaitement architecturé que les trois premiers tomes.
En définitive, Fondation Foudroyée demeure un roman intelligent et parfois agréable à lire, mais il ne se justifie pas pleinement d’un point de vue narratif. La première trilogie avait déjà trouvé son équilibre, sa logique interne et une forme de clôture suffisante. Ce quatrième tome se comprend davantage comme une volonté d’élargir le lore, de rouvrir l’univers, voire, plus prosaïquement, de prolonger une œuvre devenue majeure et attendue. Le problème n’est pas qu’Asimov poursuive Fondation : le problème est qu’il présente cette relance comme une suite directe et nécessaire de la première trilogie, alors qu’elle ressemble plutôt à une greffe ambitieuse, parfois stimulante, mais pas toujours organique. Le roman ouvre des pistes intéressantes, notamment autour de la Terre, de Gaïa et de Galaxia, mais il donne aussi le sentiment que le cycle change de nature. Ce n’est plus tout à fait la mécanique limpide et brillante du Plan Seldon ; c’est une extension plus vaste, plus philosophique, mais aussi plus discutable, d’un univers qui n’avait pas forcément besoin d’être prolongé de cette manière.
12/20
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