Fondation V : Terre et Fondation

Isaac Asimov – 1986

Avec Terre et Fondation, dernier volume chronologique du cycle de Fondation, Isaac Asimov poursuit directement le mouvement lancé dans Fondation Foudroyée. Le changement de rythme et de narration est donc beaucoup moins brutal que dans le tome précédent. Là où Fondation Foudroyée marquait une césure assez nette avec la première trilogie, Terre et Fondation reprend pratiquement le récit là où il s’était arrêté. Golan Trevize a choisi Gaïa plutôt que la Première ou la Seconde Fondation, mais il ne comprend pas encore pleinement pourquoi ce choix lui paraît juste. La quête de la Terre, planète originelle de l’humanité, devient alors le moteur du roman.

Le livre prend ainsi une forme presque odysséenne. Trevize, Janov Pelorat et Joie repartent à bord de leur vaisseau pour rechercher la planète des origines. On n’est plus dans une succession de crises historiques comme dans la première trilogie, ni même dans une lutte intellectuelle entre les Fondations comme dans les tomes précédents. On est dans une quête au trésor galactique, une sorte de voyage d’étape en étape, où chaque monde visité apporte une information, une fausse piste, une menace ou un fragment de réponse. Il y a quelque chose de très space opera dans cette structure, même si Asimov reste fidèle à lui-même : il ne transforme jamais vraiment son roman en récit d’action pur. Cette continuité avec Fondation Foudroyée rend le tome plus fluide que le précédent. Le lecteur sait pourquoi Trevize repart. Il sait que Gaïa n’est pas la Terre. Il sait que le choix de Galaxia n’a pas entièrement apaisé les doutes du personnage. Le roman n’a donc pas besoin de forcer autant son point de départ. Il s’inscrit dans une dynamique déjà enclenchée : comprendre pourquoi la Terre a disparu des mémoires, pourquoi les informations la concernant ont été effacées, et pourquoi cette absence paraît liée au destin même de la galaxie.

Il faut reconnaître que, sur ce terrain, Asimov reste très efficace. La plume est claire, méthodique, intelligente, particulièrement lorsqu’elle s’appuie sur des raisonnements scientifiques. Pour un livre publié dans les années 1980, toute la réflexion autour de la recherche de planètes habitables, des systèmes stellaires, des lunes, de la biodiversité ou de la position possible de la Terre conserve une vraie crédibilité. Les personnages raisonnent à partir de mythes, d’indices astronomiques, de coordonnées anciennes, de probabilités et de déductions. On sent que l’auteur cherche à donner une assise rationnelle à une quête qui, sans cela, pourrait basculer dans la pure fantaisie. C’est l’une des forces constantes du cycle depuis le départ. Asimov n’est pas dans la grandiloquence permanente. Même lorsque le roman adopte une structure plus aventureuse, il reste attaché au raisonnement. La recherche de la Terre n’est pas seulement une errance romantique à travers la galaxie ; elle repose sur des hypothèses, des recoupements, des données et des intuitions scientifiques.

Le roman commence réellement sur Comporellon, planète présentée comme très ancienne et susceptible de conserver des informations sur les origines de l’humanité. Trevize et Pelorat ne s’y rendent pas parce qu’ils pensent nécessairement avoir trouvé la Terre, mais parce qu’ils espèrent y trouver une mémoire plus ancienne que celle de la Fondation. Cette première partie fonctionne plutôt bien. Les héros sont arrêtés par les autorités locales, notamment parce que Harlan Branno recherche le vaisseau gravitique confié à Trevize. Mitza Lizalor, ministre des Transports de Comporellon, devient alors une figure importante de cette séquence. L’épisode mélange politique locale manipulation et intervention de Joie. Il est vrai que la résolution pose déjà certains problèmes : Joie intervient mentalement pour inhiber certains blocages de Lizalor, ce qui permet à Trevize de l’amadouer et de reprendre sa route. On retrouve donc un schéma qui reviendra trop souvent dans le roman : les difficultés existent, mais Gaïa ou Joie viennent les désamorcer avant qu’elles ne deviennent pleinement dangereuses. Comporellon apporte toutefois un élément essentiel : la rencontre avec Vasil Deniador, chercheur local qui révèle aux voyageurs les coordonnées de plusieurs mondes spatiens. Ces mondes sont liés à la première vague de colonisation humaine et deviennent donc des étapes logiques vers la Terre. Le roman maintient un rythme basique mais efficace : les héros avancent de planète en planète, chaque monde visité racontant une possibilité d’évolution de l’humanité après sa dispersion originelle.

La première de ces planètes est Aurora, monde autrefois central dans l’histoire des Spatiens et dans le cycle des Robots. Mais au moment où Trevize, Pelorat et Joie y arrivent, il n’en reste presque rien. Le monde est abandonné, retourné à une forme de sauvagerie, notamment à travers la présence de chiens redevenus dangereux. La deuxième étape, Solaria, est plus marquante. Les héros y découvrent un monde extrêmement isolé, peuplé par un nombre infime d’êtres humains profondément transformés. Sarton Bander, le Solarien qu’ils rencontrent, vit dans un domaine immense, assisté par d’innombrables robots. Les Solariens ont évolué vers une forme d’isolement absolu, de maîtrise énergétique et de rejet presque total du contact humain. L’humanité y a survécu, mais au prix du lien social. Le danger devient réel lorsque Sarton Bander s’apprête à tuer les voyageurs pour préserver le secret de Solaria. Pourtant, là encore, la menace est résolue par l’intervention de Joie, qui tue Bander grâce à Gaïa. Les héros repartent avec Fallom, l’enfant de Bander, dont l’importance deviendra considérable dans la conclusion.

Après le monde spatial de Melpomenia, où nos héros trouvent de nouveaux indices sur la localisation de la Terre, le passage par Alpha, planète orbitant autour d’Alpha du Centaure, apporte une parenthèse assez agréable. On y découvre un monde presque entièrement maritime, avec une île habitée par une communauté humaine relativement simple, chaleureuse en apparence, peu avancée technologiquement. Cette séquence possède un charme particulier, presque hors du temps. Elle renforce le côté odyssée du roman : chaque planète visitée ressemble à une île nouvelle, avec ses règles, ses habitants, son danger caché. Mais cette parenthèse a aussi les défauts de ses qualités. Elle est agréable à suivre, mais elle paraît presque extérieure au cycle Fondation. On a l’impression d’être dans autre chose : un roman d’exploration, de voyage, de mondes étranges, mais plus vraiment dans le grand récit du Plan Seldon. Le danger existe pourtant : les habitants d’Alpha ont inoculé une bactérie mortelle aux voyageurs et attendent le moment opportun pour décider de leur sort. Mais, même là, l’urgence reste relativement amortie. Une jeune femme, touchée par la musique de Fallom, leur révèle le danger, et le groupe peut repartir.

C’est l’un des grands problèmes de Terre et Fondation. Le roman est plus rythmé que le tome précédent, il propose davantage de péripéties, plus de décors, plus de rebondissements, plus de voyages. Mais les dangers sont souvent désamorcés avant d’avoir vraiment pesé. Les personnages se rendent sur des mondes inconnus, hostiles ou mystérieux, mais on ressent rarement une peur véritable. Joie et Gaïa constituent une forme de protection presque permanente. Les héros sont donc annoncés comme engagés dans une quête dangereuse, mais le lecteur ne ressent pas toujours cette dangerosité. Une quête au trésor fonctionne lorsqu’elle confronte réellement les voyageurs à l’inconnu, à la perte, au risque, à la transformation. Ici, Trevize, Pelorat, Joie et Fallom visitent effectivement plusieurs mondes, mais ils semblent rarement mis à l’épreuve de manière profonde. Ils avancent, collectent des indices, échappent aux dangers, reprennent leur route. L’ensemble reste agréable, mais il manque parfois ce souffle épique ou cette urgence scénaristique qui donnerait à la quête de la Terre une intensité vraiment supérieure.

Le problème tient aussi au fait que cette quête de la Terre demeure, au regard des ambitions initiales du cycle, un prétexte assez éloigné. Dans la première trilogie, tout tournait autour du Plan Seldon, de la chute de l’Empire, de la réduction de trente mille ans de barbarie, des crises historiques et de la survie civilisationnelle. Dans Terre et Fondation, l’enjeu est ailleurs : retrouver l’origine de l’humanité pour comprendre pourquoi Trevize a choisi Gaïa. C’est une question qui pourrait éventuellement être considérée comme intéressante, mais ce n’est plus vraiment le cœur de Fondation. La saga quitte progressivement la psychohistoire pour entrer dans la mythologie des origines. Et c’est moins intéressant à suivre.

Les personnages n’aident pas toujours à compenser cette dérive. Sur deux romans entiers, Trevize, Pelorat et Joie deviennent le noyau principal de la narration. Or Asimov n’est pas forcément à son meilleur lorsqu’il doit faire porter un récit aussi long par des personnages suivis de manière continue. Il excelle dans les systèmes, les idées, les paradoxes, les raisonnements, les retournements logiques. Il est moins convaincant lorsqu’il faut construire une émotion durable autour d’un groupe de protagonistes. Nos trois héros ne sont pas insipides, mais ils ne produisent pas non plus un attachement très profond. Golan Trevize reste le personnage central, mais il souffre du même problème que dans le tome précédent. Il est trop souvent présenté comme celui qui décide juste. Le récit insiste sur sa faculté presque miraculeuse à choisir correctement, même sans comprendre les raisons profondes de son choix. Cette idée peut être utile à la structure du roman, mais elle rend Trevize trop messianique. Cela limite sa faillibilité.

Fallom, enfin, ajoute une couche supplémentaire à cette impression. Le personnage arrive presque par hasard, au détour d’une planète visitée dans le cadre de la quête, mais il devient très vite une pièce capitale de l’avenir de Galaxia. Cela fait beaucoup de coïncidences. Dans un cycle qui avait habitué le lecteur à des raisonnements rigoureux, à des explications rationnelles et à une mécanique historique très structurée, cette accumulation de rencontres providentiellement décisives demande une suspension d’incrédulité plus importante. Trevize était déjà présenté comme un homme capable de choisir juste sans savoir pourquoi ; Fallom devient à son tour une forme d’enfant-messie, indispensable à l’étape suivante du plan galactique. L’enfant solarien aurait pu être une figure étrange, inquiétante, permettant de réfléchir à l’évolution divergente de l’humanité. Mais le roman le transforme rapidement en pièce décisive du grand dispositif final. Là encore, l’idée est forte en théorie, mais elle repose sur une coïncidence très lourde. Pour un cycle aussi attaché à la rationalité, cela paraît presque trop commode.

La conclusion est sans doute la partie la plus problématique du roman. Que la Terre, annoncée presque depuis le début comme potentiellement radioactive et inhabitable, le soit réellement après vérification n’est pas en soi un problème. Au contraire, cette découverte fonctionne assez bien. La planète originelle n’est pas un paradis perdu, ni une révélation lumineuse : c’est un désert radioactif, une ruine absolue, un lieu presque mort. Cette désillusion est cohérente avec la dimension mélancolique de la quête. Après tant de détours, les héros trouvent bien la Terre, mais elle ne peut plus rien leur offrir directement. Le déplacement vers la Lune permet alors la grande révélation : la présence de R. Daneel Olivaw, robot humaniforme venu du cycle des Robots. Le clin d’œil est évidemment fort pour le lecteur qui connaît l’ensemble de l’œuvre d’Asimov. Daneel fait le lien entre les deux grands cycles, celui des Robots et celui de Fondation. Il explique avoir œuvré depuis très longtemps dans l’ombre, avoir contribué à effacer les informations relatives à la Terre, avoir participé à l’organisation de Gaïa, et avoir cherché à guider l’humanité selon une logique issue de la fameuse Loi Zéro de la robotique.

Sur le principe, ce lien entre les cycles peut séduire. Il donne une ampleur énorme à l’univers d’Asimov. Il transforme Fondation et les Robots en une seule grande histoire, courant sur des millénaires, où les choix du passé influencent le destin galactique. Mais narrativement, cette révélation laisse plus dubitatif. L’apparition de Daneel fonctionne comme un deus ex machina. Tout à coup, quelqu’un explique qu’il jouait une partie derrière la partie, qu’il orientait les événements depuis des siècles, qu’il hésitait entre le Plan Seldon et Galaxia, et que Trevize a été amené là pour dissiper ses doutes et confirmer le bon choix. C’est un procédé difficile à faire accepter, surtout pour conclure une fresque de cette ampleur. Depuis le départ, Fondation fascinait parce qu’elle reposait sur une idée collective : la psychohistoire, les masses, les crises civilisationnelles, les mouvements de société. Avec Daneel, tout semble soudain réorienté autour d’un grand manipulateur bienveillant, d’un joueur caché ayant organisé une immense partie depuis l’ombre. Ce type de révélation peut être spectaculaire, mais il est aussi dangereux : il risque de réduire la complexité historique à la volonté d’un seul être.

C’est là que l’on ressent le plus la perte du Asimov des débuts. Non pas que l’écriture soit devenue mauvaise, ni que les idées soient insignifiantes. Mais on s’éloigne du Asimov grandiose de la première trilogie, celui qui faisait naître la tension de crises politiques, économiques et psychohistoriques. Dans Terre et Fondation, Asimov veut raconter quelque chose de plus mythologique, plus unificateur, plus total. L’ambition est considérable, mais elle ne produit pas nécessairement une meilleure histoire. Le roman bascule ainsi davantage dans le mythe que dans le récit historique. On quitte presque entièrement la question de la reconstruction d’un Empire pour entrer dans celle de la survie cosmique de l’humanité. C’est un changement d’échelle impressionnant, mais aussi très éloigné de ce qui rendait Fondation si particulier au départ.

La volonté d’Asimov de tout relier n’est donc pas forcément l’idée du siècle. Elle a quelque chose de séduisant pour les amateurs de cohérence globale, de grand univers unifié, de pont entre les cycles. Mais elle affaiblit aussi l’autonomie de Fondation. Le Plan Seldon, qui était le cœur intellectuel de la saga, est finalement abandonné au profit de Galaxia. Les deux Fondations, qui avaient structuré toute la première partie du cycle, deviennent presque secondaires. La fin laisse d’ailleurs volontairement quelques pistes ouvertes. Fallom pourrait jouer un rôle inattendu. Trevize entrevoit même la possibilité que l’humanité ne soit pas seule à l’échelle cosmique, et que Galaxia soit peut-être nécessaire pour faire face à d’éventuelles intelligences extragalactiques. Mais ces ouvertures restent assez légères. Elles donnent moins l’impression d’une conclusion forte que d’un horizon mythologique esquissé. On ne referme pas le livre avec la satisfaction d’avoir vu le Plan Seldon s’accomplir, ni même avec l’impression d’une boucle parfaitement bouclée. On reste plutôt sur une interrogation : tout cela pour ça ?

Le livre donne le sentiment d’une œuvre qui veut tout expliquer, tout relier, tout refermer, mais qui y perd une partie de la force première de Fondation. À vouloir connecter le cycle des Robots, la Terre, Gaïa, Galaxia et le Plan Seldon, Asimov déplace son récit vers une mythologie générale de l’humanité, plus vaste, mais aussi moins nette. Il faut toutefois reconnaître que cette fin possède une vraie mélancolie, notamment lorsque les personnages approchent enfin les traces de la Terre et passent par Alpha du Centaure, avec ce sentiment étrange d’arriver au bout d’une quête dont la réponse ne peut être qu’incomplète ou décevante. Cette tonalité crépusculaire fonctionne assez bien : la planète des origines n’est plus un paradis retrouvé, mais une absence, un manque, presque une ruine mentale avant même d’être une ruine physique. Malgré cela, la saga commencée comme une réflexion brillante sur l’Histoire, les sociétés et la psychohistoire s’achève sur une révélation presque sacrée, portée par un robot immortel et une promesse d’union galactique. L’idée est ambitieuse, parfois belle, mais elle paraît moins convaincante que la mécanique limpide, rationnelle et fascinante qui avait fait la force des premiers tomes.

13/20

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