L’Empire du Vampire III : L’Empire de l’Aube

Jay Kristoff – 2025

Le moins que l’on puisse dire, c’est que L’Empire de l’Aube s’ouvre sous le poids d’une quantité impressionnante de promesses. C’est assez paradoxal : les deux premiers tomes racontaient déjà énormément de choses, sur près de deux mille pages cumulées, et pourtant l’essentiel paraît encore devoir advenir. L’origine de la Mort du Jour demeure inconnue, le destin du Graal doit rejoindre celui que Gabriel a annoncé dès sa première confession, Fabién Voss doit mourir de la main du Lion noir et il reste encore à comprendre comment Gabriel et Celene ont fini prisonniers à Sul Adair. À cela s’ajoute une question plus importante encore : le récit doit-il véritablement s’achever avec leur captivité, ou celle-ci ne représente-t-elle qu’une nouvelle étape ? Jay Kristoff ne se dérobe pas devant l’ampleur de la tâche. Avec près de mille deux cents pages dans sa version française, ce troisième volume se donne matériellement les moyens de répondre aux attentes qu’il a lui-même entretenues. Cette longueur pourrait laisser craindre une conclusion diluée, prisonnière de trop nombreuses intrigues secondaires. Pourtant, même si certains passages sont moins convaincants et si toutes les révélations ne possèdent pas la profondeur espérée, L’Empire de l’Aube parvient globalement à tenir ses promesses.

Après le massacre de Dún Maergenn et la mort apparente de Dior, Gabriel reprend la quête qui fut longtemps la seule raison de sa survie : tuer Fabién Voss. Accompagné d’Aaron de Coste, désormais devenu vampire, de Baptiste et de Lachlan á Craeg, il chevauche vers la baronnie de León, terre natale de sa mère. Cendreuse s’est brisée contre le corps du Roi éternel ; avant de pouvoir affronter une nouvelle fois son ennemi, Gabriel doit donc faire reforger la lame dans la Forge de San Javon, l’une des rares capables de travailler un tel métal. Ce retour aux origines souffle constamment entre le bon et le moins bon. Sa principale réussite tient à l’évolution de Gabriel. La sangirè progresse désormais en lui à une vitesse inquiétante et le sanctus ne suffit plus à contenir sa soif. Le Lion noir apparaît comme un homme arrivé au bout de ses ressources, abîmé aussi bien physiquement que mentalement, traversé par des pulsions qu’il maîtrise de plus en plus difficilement. Son désir de vengeance ressemble moins à une mission héroïque qu’à une manière choisie de mourir. C’est précisément ce qui continue à rendre Gabriel passionnant. Il n’est jamais un héros lumineux au sens traditionnel du terme. Il peut être arrogant, brutal, injuste et dangereux pour ceux-là mêmes qu’il prétend protéger. Mais ses failles ne sont pas de simples ornements destinés à donner une apparence de profondeur à un personnage invincible. Elles produisent des conséquences réelles. Lorsqu’il manque de vider une jeune femme de son sang ou lorsqu’il s’attaque plus tard à Joaquin, le lecteur comprend que sa chute n’est plus une menace abstraite. Gabriel ne lutte plus seulement contre les vampires : il combat ce qui, en lui, commence à leur ressembler. Cette fragilité le rend profondément humain, paradoxalement davantage que beaucoup de personnages entièrement mortels.

Aaron épouse une trajectoire comparable, mais d’une manière encore plus prononcée. Lui n’est plus seulement un demi-sang menacé par une faim future : il est devenu un vampire et doit désormais se nourrir pour survivre. Si la relation entre l’ancien saint d’argent et Baptiste verse parfois dans l’« amour avec un grand A », avec tout ce que cela peut comporter de lyrisme et de démonstration, elle reste beaucoup plus convaincante que d’autres histoires sentimentales du roman. Notamment parce qu’elle est préparée depuis le premier tome. Elle s’est développée presque parallèlement à celle de Gabriel et d’Astrid et partage avec elle le poids d’un premier interdit : l’Ordre d’Argent a condamné les deux couples, l’un parce qu’il unissait deux hommes, l’autre parce qu’il transgressait les vœux imposés aux saints. La transformation d’Aaron ajoute un second interdit, plus vertigineux encore. Il ne s’agit plus simplement d’aimer contre les règles d’une institution, mais de maintenir l’union entre un humain mortel et une créature condamnée à boire du sang. Le dilemme devient presque racinien : chaque solution permettant de conserver l’être aimé exige une faute morale. Même si le traitement reste parfois trop grandiloquent, la situation est assez unique et permet au roman d’offrir des réflexions sur les limites de l’amour.

La relation entre Lachlan et Charlotte de León convainc beaucoup moins. Charlotte, cousine de Gabriel et future baronne, est pourtant une figure intéressante. Surnommée la Lionne cendrée après avoir incendié une partie de sa propre ville pour en éliminer les vampires, elle porte physiquement et politiquement le poids de décisions terribles. Son hostilité initiale envers Gabriel, enfant illégitime dont la naissance provoqua le bannissement de sa mère, pouvait donner lieu à une relation familiale particulièrement riche mais il n’en est rien, ou presque. On se retrouve plutôt avec une idylle légère entre Charlotte et Lachlan qui se développe beaucoup trop rapidement. Leur rapprochement, puis leur promesse d’union, semblent répondre davantage aux besoins émotionnels de la conclusion qu’à une évolution réellement construite.

La découverte de la baronnie fonctionne assez bien dans un premier temps et notamment avec la présence du baron Gerrard de León, grand-père maternel de Gabriel. On peut donc légitimement se demander comment l’enfant de la disgrâce sera accueilli sur la terre de ses ancêtres. L’atmosphère devient rapidement inquiétante : les habitants paraissent étrangement dociles, les serviteurs évitent les regards et l’ensemble de la cité semble obéir à une volonté invisible. Gabriel finit par découvrir qu’Ilon, le Père des murmures, a asservi León depuis des générations. Le Priori utilise notamment les offices religieux pour faire absorber son sang à la population, transformant l’institution censée protéger les humains en instrument de leur soumission. Malheureusement, l’intrigue paraît aussi répondre à une obligation presque administrative. Les quatre autres lignées ont occupé une place importante dans les volumes précédents ; il fallait donc impérativement faire revenir les Ilon sur le devant de la scène avant la conclusion. Ilon apparaît, révèle qu’il tire les ficelles et se trouve presque aussitôt éliminé. La scène est spectaculaire, mais sa portée reste anecdotique au regard de l’importance théorique du personnage. La mort d’Ilon libère la cité, permet à Charlotte de devenir baronne et offre une armée supplémentaire à Gabriel, sans que le Père des murmures ait véritablement le temps d’exister par lui-même.

Le détour par León possède cependant une nécessité narrative : Cendreuse doit être réparée avant la confrontation avec Fabién. C’est également là que l’on apprend que la lame fut autrefois celle du Rédempteur et qu’elle correspond à l’arme évoquée par la prophétie. Cette révélation donne rétroactivement une portée considérable à l’épée qui accompagne Gabriel depuis le début, mais elle participe aussi à une accumulation de coïncidences devenant parfois difficile à ignorer. Quelle coïncidence que Gabriel possède depuis des années l’unique lame susceptible de tuer son ennemi et que celle-ci soit aussi précisément l’arme sacrée nécessaire à l’accomplissement de la prophétie. La même impression accompagne la révélation des origines de Dior. Connor, le défunt époux de Phoebe, a conçu l’enfant avec une prostituée. Dior n’est donc pas seulement la descendante du Rédempteur et le Saint-Graal : elle possède également le sang des danseurs du crépuscule, peut se métamorphoser et se trouve liée à la lignée royale du Trône de Lune. Pris séparément, chacun de ces éléments enrichit sa place dans le récit. Additionnés, ils donnent le sentiment que toutes les lignées importantes, toutes les prophéties et tous les pouvoirs doivent nécessairement converger dans un seul personnage. C’est vraiment trop parfait pour rester entièrement naturel.

Pendant que Gabriel marche vers León puis San Maximille, Dior poursuit sa propre trajectoire. Ressuscitée trois jours après ses funérailles, elle quitte Dún Maergenn avec sa petite troupe. Maryn, ancienne Priori des Esani à l’apparence d’une enfant, affirme que Dior doit prendre place sur le Trône quintuple, épouser le prince Philippe et brandir l’épée du Rédempteur afin de mettre fin à la Mort du Jour. Sans surprise, la partie consacrée à Dior reste moins passionnante que celle de Gabriel. Celui-ci concentre depuis le premier tome les contradictions les plus fortes de la série et possède une présence que les autres personnages atteignent difficilement. Pourtant, Jay Kristoff parvient à maintenir l’intérêt grâce aux manigances de Maryn. Le voyage de Dior et son arrivée à la cour impériale deviennent moins une marche vers le salut qu’un jeu de dupes dans lequel chacun prétend connaître le sens véritable de la prophétie. Celene incarne parfaitement cette incertitude. Elle reste partagée entre sa fidélité aux Esani, les voix qu’elle porte en elle et l’attachement qu’elle éprouve pour Dior. Maryn affirme posséder la clé du salut, mais dissimule la véritable finalité du rituel. Phoebe agit sous influence et Reyne est éliminée au moment où elle découvre la vérité. La question essentielle n’est bientôt plus de savoir comment le jour reviendra, mais qui mérite d’être cru.

Cette incertitude gagne parallèlement l’histoire de Gabriel lorsqu’il retrouve Fabién Voss à San Maximille. Le Roi éternel ne se contente pas de lui offrir une trêve : il prétend que le rituel des Esani provoquera le Jour du Jugement et anéantira tout ce qui vit. Lui-même, déjà condamné à la damnation, n’aurait aucun intérêt à laisser Maryn accomplir son projet. Doit-il être cru ? La question est à peine posée que l’apparition de Patience renverse l’équilibre. La fille que Gabriel croyait morte lui est présentée sous la forme d’une jeune vampire ayant grandi auprès de Fabién et le considérant comme son père. La proposition du Roi éternel devient presque irrésistible : en le rejoignant, Gabriel pourrait retrouver son enfant, sauver ses compagnons et empêcher la destruction du monde. En poursuivant sa vengeance, il risquerait au contraire de perdre une seconde fois Patience. Même si l’on apprend finalement que Patience n’est jamais revenue sous la forme d’un vampire, le dilemme fonctionne admirablement pendant la lecture. Les deux perspectives offertes à Gabriel possèdent une part de séduction et une part d’horreur. Il serait difficile de décider à sa place, parce que le choix ne porte plus simplement sur le bien et le mal : il oppose deux vérités impossibles à vérifier, deux fidélités et deux formes de trahison. Le roman parvient ainsi à poser des questions morales là où l’on ne l’attendait pas nécessairement.

La structure du roman se révèle particulièrement adaptée à cette obsession pour la vérité. Comme dans les deux volumes précédents, Gabriel et Celene alternent leurs récits, mais les changements de point de vue sont ici plus rapides et parfois consacrés aux mêmes événements. Une version en complète une autre, la contredit ou en modifie discrètement le sens. La confession devient ainsi plus fluide et peut-être encore plus addictive qu’auparavant. Jay Kristoff évite également de laisser le récit-cadre s’endormir. Jean-François interrompt régulièrement les témoignages, rapporte leur contenu à Margot Chastain et tente d’identifier les incohérences entre le frère et la sœur. Gabriel finit même par maîtriser son confesseur et s’évader, avant d’être repris et ramené grièvement blessé. Ces ruptures empêchent les événements du présent de devenir un simple prétexte permettant de raconter le passé. Elles rappellent qu’une autre échéance approche : Margot a convoqué les représentants des grandes lignées et entend faire exécuter ses deux prisonniers dès que l’histoire sera achevée.

Cette construction donne une véritable énergie à un livre pourtant immense. Les événements avancent relativement vite et les deux trajectoires convergent rapidement vers la bataille d’Augustin. Le siège constitue l’un des grands morceaux de bravoure du roman. L’arrivée de la Légion infinie, la pression exercée sur les murailles, les combats autour de Dernier-Pont et de Rive-Cœur ainsi que l’impression d’une ville progressivement submergée par les morts installent une atmosphère lourde et angoissante. On ressent la fatigue des défenseurs et surtout l’effroi suscité par une armée qui semble insurmontable.

Il ne faut cependant pas attendre de cette bataille qu’elle approfondisse considérablement les vampires. Kestrel Voss, la Vierge de fer, et son frère Étienne remplissent avant tout une fonction guerrière. Kestrel est certes une présence impressionnante, mais elle demeure presque entièrement définie par son dévouement à Fabién et par sa capacité à massacrer ceux qui se dressent devant elle. Cette limite touche également le Roi éternel. Sa rivalité avec Gabriel aurait pu permettre un véritable portrait en miroir. Tous deux sont devenus des légendes, tous deux sont capables d’une violence monstrueuse et tous deux se définissent en partie par leur rapport à la paternité et à la perte. Fabién pourrait représenter ce que Gabriel deviendrait s’il cessait définitivement de lutter contre sa propre nature. Pourtant, le roman ne développe jamais complètement cette symétrie. Il esquisse chez Fabién une peur de l’enfer, une forme d’amour possessif pour ses enfants et une lassitude née de l’éternité, mais préfère conserver en lui un ennemi immédiatement identifiable. Il s’agit manifestement d’un choix. Jay Kristoff veut que les vampires restent les adversaires de l’humanité et évite de pousser trop loin la réflexion sur la succession des espèces dominantes. Comme chez les Dyvok, l’idée selon laquelle les humains ne seraient plus qu’un animal d’élevage existe en arrière-plan, mais elle n’est jamais véritablement explorée. Le changement de point de vue qu’aurait pu produire l’avènement d’une espèce supérieure reste secondaire. Les vampires dominent parce qu’ils sont plus forts, mais surtout parce qu’ils sont les monstres du récit. C’est efficace pour donner de la lisibilité à la bataille, moins intéressant lorsqu’on espère une réflexion plus poussée.

La résolution du siège demeure assez simple, mais elle fonctionne. Dior utilise les installations de la Guilde des ferronniers pour faire surchauffer l’eau des canaux, tandis que les prêtres consacrent la vapeur qui s’élève au-dessus de la ville. L’air lui-même devient alors une arme sacrée et brûle les morts de la Légion infinie. La solution repose de plus en plus sur Dior, comme une grande partie des mécanismes du dernier tome, mais elle valorise aussi son intelligence. Là où les généraux tentent de vaincre Fabién par la force, l’ancienne voleuse détourne toute l’infrastructure d’Augustin contre lui. Malgré la facilité relative du procédé, la bataille reste prenante et se lit avec énormément d’intérêt. La victoire n’est cependant que provisoire. Fabién enlève Dior et l’emmène jusqu’à Charbourg, la cité morte où le Rédempteur fut assassiné.

C’est là que l’origine de la Mort du Jour est enfin révélée. Le Roi éternel a provoqué la nuit en accomplissant un rituel lié au sang des cinq lignées, ouvrant cinq immenses fissures d’obsidienne autour du lieu du meurtre originel. Après trois tomes d’attente, cette explication se montre quelque peu décevante. Le mystère de la Mort du Jour structurait l’ensemble du monde : il expliquait la chute des royaumes humains, la puissance des vampires et jusqu’à l’existence de la quête de Dior. On pouvait donc espérer une révélation plus convaincante ou une mécanique plus clairement développée. Or, le roman répond essentiellement par un rituel obscur, un pacte infernal et une forme de magie sanglante. Fabién a plongé le monde dans la nuit parce qu’une puissance ténébreuse lui en a donné les moyens. L’explication résout la question sans réellement lui apporter une profondeur nouvelle.

Ce sentiment est accentué par la multiplication des rituels construits autour de Dior. Maryn veut installer le Graal sur le Trône quintuple, lui faire épouser Philippe et lui remettre la lame du Rédempteur afin de provoquer le Jour du Jugement, c’est-à-dire la mort de toute chose vivante. Fabién veut utiliser son sang à Charbourg pour acquérir le pouvoir de créer volontairement de nouveaux hauts-sangs et bâtir une dynastie entièrement soumise à sa volonté. Gabriel et ses alliés comprennent finalement que la Mort du Jour ne pourra être défaite qu’en éliminant les Priori des cinq lignées. Le corps et le sang de Dior semblent ainsi compatibles avec tous les rituels possibles, alors même que ceux-ci conduisent à des résultats totalement différents. Elle peut ramener le soleil, provoquer l’apocalypse, créer une nouvelle race de vampires, guérir les mourants, libérer les féaux ou consumer les morts. À force de devenir la clé universelle de chaque serrure narrative, le Graal perd une partie de sa singularité. La prophétie elle-même repose sur l’idée familière d’un texte que chacun a mal interprété. Le motif n’est pas incohérent et Jay Kristoff a semé suffisamment d’éléments religieux et surnaturels pour que la résolution ne soit pas totalement étrangère à l’univers. La trilogie n’a jamais prétendu être dépourvue de mysticisme. Il s’agit donc surtout d’une question de goût : dans un monde souvent très matériel, brutal et régi par des règles vampiriques précises, on aurait préféré une origine moins abstraite de la Mort du Jour et des conditions rituelles mieux établies en amont.

Cela n’empêche pas l’affrontement de Charbourg d’être particulièrement efficace. Que Fabién soit finalement tué par Gabriel et Celene n’a rien de surprenant : sa mort est annoncée depuis les premières pages du premier tome. Le plaisir ne vient donc pas de l’issue, mais de son exécution. Le frère et la sœur, que tout semblait opposer, attaquent ensemble leur ennemi. Celene affaiblit Fabién en buvant son sang tandis que Gabriel enfonce Cendreuse, enduite du sang de Dior, dans son cœur. La prophétie, l’arme reforgée et la vengeance poursuivie pendant des années convergent enfin.

Le véritable choc survient après la victoire. Grièvement blessé, Gabriel accepte le poignet que lui tend Dior afin qu’elle le guérisse. La sangirè prend alors définitivement le dessus et il boit jusqu’à arrêter son cœur. Le tueur du Roi éternel devient également celui qui a brisé le Graal. Le retournement est excellent parce qu’il constitue l’aboutissement logique de tout ce que le roman a montré de son état. Ce n’est pas une catastrophe surgie arbitrairement à la dernière minute : Gabriel perd progressivement le contrôle depuis le début du livre. Sa victoire contre le plus grand vampire du monde ne l’empêche donc pas d’être vaincu par le vampire qui existe en lui. La scène est en outre très bien écrite. Elle transforme le rapport presque paternel entre Gabriel et Dior en tragédie absolue et donne à la confession le dénouement désespéré que Jean-François attendait. Le Roi éternel est mort, le Graal a été détruit et Gabriel est devenu le monstre qu’il redoutait. Pour le chroniqueur, l’histoire est achevée.

Le lecteur attentif sait pourtant qu’il ne peut pas en être ainsi. La construction même du roman annonce un dernier retournement. Depuis plusieurs centaines de pages, les contradictions s’accumulent entre Gabriel et Celene. Le serviteur appelé Dario est Joaquin Marenn infiltré dans Sul Adair. Un papillon blanc apparaît régulièrement dans les cellules et autour du globe chymique de Gabriel. Les témoignages du frère et de la sœur s’accordent parfois avec une perfection suspecte, tandis que leur haine mutuelle paraît progressivement trop démonstrative pour être entièrement sincère. Tous les indices ont donc été placés sous les yeux du lecteur. Celui-ci peut prévoir qu’un piège se prépare sans nécessairement en comprendre l’ampleur. C’est la différence entre une révélation surprenante et une révélation arbitraire : Jay Kristoff ne sort pas sa solution de son chapeau. Lorsque Kestrel apprend à Jean-François que Patience est morte avec Astrid plusieurs années auparavant, une première pierre est retirée et toute l’histoire construite par les deux prisonniers commence à s’effondrer.

Au moment de leur exécution, l’armée du Trône de Lune et les forces de León pénètrent donc dans Sul Adair par les conduits d’évacuation. Dior abandonne sa forme de papillon, devient le grand loup blanc dont elle a hérité par son père et fond sur les vampires réunis. Margot Chastain, Kestrel Voss, Kariim devenu le nouveau Priori des Ilon et Draigann des Dyvok sont éliminés ; Fabién et Maryn étant déjà morts, les têtes des cinq lignées ont enfin disparu. Les fissures liées au rituel de Charbourg commencent alors à se refermer et la lumière revient progressivement après vingt-sept années de nuit. Ce retournement donne tout son sens au procédé narratif choisi depuis le premier volume. La confession n’était pas seulement une manière élégante de raconter le passé ou de multiplier les cliffhangers : elle constituait le plan des personnages. Jean-François, convaincu de posséder Gabriel parce qu’il écrivait son histoire, était en réalité dirigé par celui qu’il croyait interroger. Le renversement s’achève lorsqu’il est enfermé dans l’ancienne cellule de Celene et condamné à rédiger cette fois la véritable histoire de sa propre défaite.

Le procédé possède néanmoins un prix. Phoebe, Lachlan, Charlotte, Aaron ert Baptiste font tous partie, à des degrés divers, des disparitions ou des morts fabriquées. Le roman demande donc au lecteur d’éprouver de la douleur devant des scènes qui n’ont jamais eu lieu. Les prétendues morts conjointes d’Aaron et Baptiste à Charbourg ou le massacre de Charlotte et Lachlan par Kestrel sont suffisamment développés pour sembler conçus d’abord comme des tragédies, puis annulés par le retournement final. On peut y voir une facilité susceptible de diminuer rétroactivement la puissance de certains passages. À partir du moment où presque tout le monde revient, la trilogie paraît soudain moins impitoyable qu’elle ne le prétendait. Cependant, la révélation reste justifiée par le récit-cadre : Gabriel et Celene avaient précisément besoin d’inventer une histoire assez atroce pour convaincre Jean-François que tout espoir était mort. On est sur une manipulation consciente et voulue du chroniqueur et du lecteur.

Cette fin étonnamment lumineuse ne me semble d’ailleurs pas incompatible avec l’ensemble du cycle. Le retour des personnages n’efface ni la destruction de l’Empire, ni les milliers de victimes de la Légion infinie, ni les compagnons perdus au cours des trois tomes. Reyne a été assassinée. Astrid et Patience sont bien mortes et ne reviendront pas. Gabriel doit continuer à vivre avec sa soif, ses fautes et le souvenir de tous ceux qu’il n’a pas sauvés. La victoire ne restaure pas le monde d’avant : elle lui donne seulement la possibilité de continuer. Le retour du jour est lui-même progressif. Le soleil ne surgit pas soudainement dans toute sa puissance ; la lumière augmente lentement, jusqu’à faire fumer la main que Celene tend vers elle. Ce choix rend la conclusion beaucoup plus juste. Après vingt-sept années de nuit, le monde ne peut pas être réparé en quelques secondes, pas plus que Gabriel ne peut être délivré instantanément de ses traumatismes. L’aube est une promesse, non une guérison immédiate. Le dernier jeu de mot autour du nom de Patience achève joliment cette évolution. Pendant toute la trilogie, ce nom représentait pour Gabriel la perte, la culpabilité et l’enfant qu’il n’avait pas pu protéger. À la fin, il devient également la qualité dont il aura besoin pour apprendre à vivre au lieu de chercher continuellement une mort glorieuse.

Jay Kristoff ne conclut donc pas sa trilogie par la tragédie absolue que tout semblait annoncer. Il choisit une victoire obtenue par la patience, le mensonge et la coopération de personnages longtemps divisés. C’est peut-être moins sombre qu’attendu et parfois un peu trop généreux envers ses survivants, mais ce n’est pas une fin imméritée. Après autant de morts, de sacrifices et de nuits, le cycle avait aussi le droit de s’achever sur une aube. En définitive, ce troisième tome ne transforme pas rétrospectivement L’Empire du Vampire en une œuvre parfaite. Il lui offre quelque chose de peut-être plus précieux : une conclusion réellement satisfaisante, capable d’honorer ses promesses, de donner un sens à sa structure et de laisser ses personnages continuer à vivre avec le poids de leurs choix. Refermer une trilogie aussi vaste sans s’effondrer sous les attentes constituait déjà un exercice périlleux. Jay Kristoff n’en sort pas indemne, mais il en sort vainqueur.

15/20

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