Le Livre des Étoiles I : Qadehar le Sorcier

Erik l’Homme – 2001

Publié en 2001, Qadehar le Sorcier est le premier tome du Livre des Étoiles. Il s’inscrit pleinement dans la vague des romans de fantasy jeunesse qui ont marqué le début des années 2000. On y retrouve un récit initiatique très classique : un garçon apparemment ordinaire se découvre des capacités exceptionnelles, devient l’élève d’un maître prestigieux et se retrouve bientôt entraîné, avec sa bande d’amis, dans une aventure dont les enjeux le dépassent. Les fondations sont connues, les codes parfaitement identifiables et la prise de risque relativement limitée. Cela pourrait constituer un défaut rédhibitoire si Erik L’Homme ne faisait pas preuve d’une véritable cohérence dans la construction de son univers et, surtout, d’une certaine sincérité dans son exécution.

Guillemot de Troïl est un garçon de douze ans, timide, rêveur et plutôt frêle, qui vit avec sa mère Alicia dans le village de Troïl. Son père, présenté comme un Renonçant ayant quitté Ys pour le Monde Certain, est absent de sa vie. Guillemot rêve moins de magie que d’intégrer un jour la Confrérie des Chevaliers du Vent, comme son cousin Romaric. Pourtant, lors de l’anniversaire de son oncle Urien, ses pouvoirs se manifestent sous les yeux de Qadehar, l’un des plus éminents Sorciers du pays. Celui-ci décèle immédiatement chez l’enfant des dispositions hors du commun et lui propose de devenir son maître.

L’équilibre du Pays d’Ys constitue l’une des premières réussites du roman. L’endroit se situe symboliquement et géographiquement à la lisière de plusieurs réalités : ancien territoire du Monde Certain, situé au large de la Bretagne, Ys s’est ancré entre celui-ci et le mystérieux Monde Incertain. Deux Portes permettent de communiquer avec ces univers, même si leur utilisation est strictement réglementée. Cet ancrage dans la légende bretonne donne immédiatement au récit une identité familière. Ys évoque un Moyen Âge idéalisé, avec ses châteaux, ses villages, ses chevaliers et ses sorciers, tout en conservant certains éléments modernes comme les collèges, les ordinateurs, le cinéma et même les produits importés du Monde Certain. Le mélange pourrait paraître artificiel, mais il est présenté avec suffisamment de naturel pour être accepté presque immédiatement.

La société d’Ys repose sur quelques institutions clairement identifiables. Le Conseil du Prévôt administre le pays, la Guilde rassemble les Sorciers et la Confrérie des Chevaliers du Vent veille à la sécurité de ses habitants. À leurs côtés, les Poursuivants traversent le Monde Incertain pour y combattre les créatures dangereuses, tandis que les Renonçants sont ceux qui ont choisi de quitter définitivement Ys pour rejoindre le Monde Certain. Tout cela reste évidemment assez schématique. Le roman ne s’attarde guère sur les rapports de pouvoir entre les différentes institutions, les conditions économiques du pays ou la manière dont une société féodale peut cohabiter aussi paisiblement avec des éléments technologiques contemporains. Si l’on commence à examiner sérieusement les rouages politiques et sociaux de cet univers, on s’engage probablement sur une voie sans retour. Mais ce n’est pas réellement un problème : l’ensemble n’a pas vocation à être profondément analysé. Il doit offrir un cadre lisible à l’aventure, et il remplit parfaitement cette fonction. Qadehar le Sorcier ressemble ainsi à un grand classique de la cuisine. Les ingrédients sont connus, la recette ne surprendra personne car il n’est jamais question de révolutionner le genre. Pourtant, lorsque la préparation est sincère et que l’exécution est maîtrisée, le résultat est bon. On sait plus ou moins ce que l’on va trouver dans l’assiette, mais cela se mange — et cela se mange bien.

Le système de magie participe beaucoup au charme du roman. Les Sorciers utilisent vingt-quatre Graphèmes, des signes révélés par le mystérieux Livre des étoiles, inspirés de l’ancien futhark germanique et qui agissent sur le Wyrd, la trame invisible qui relie les êtres et les choses. Les règles sont suffisamment simples pour être comprises par un enfant, mais assez évocatrices pour donner envie de mémoriser les signes avec Guillemot. Le fait de rattacher ces pouvoirs aux étoiles et aux constellations donne immédiatement corps à l’imaginaire magique. Par ailleurs, Guillemot ne maîtrise pas instantanément ses capacités : il apprend les signes, expérimente leurs effets, commet des erreurs et comprend progressivement la manière dont ils peuvent se combiner. Le lecteur avance avec lui et c’est plutôt agréable.

La bande qui l’accompagne répond elle aussi à des archétypes facilement reconnaissables. Romaric de Troïl, son cousin, est le garçon robuste et courageux qui aspire à rejoindre les Chevaliers du Vent. Gontrand de Grum est le musicien du groupe, plus sensible et volontiers porté vers le rôle du trouvère. Les jumelles de Krakal se répartissent deux tempéraments presque opposés : Coralie apparaît plus douce, élégante et mesurée, tandis qu’Ambre, avec son allure de garçon manqué et son caractère intrépide, se montre spontanée, combative et parfois moqueuse. Cette dernière bénéficie déjà d’un peu plus de relief que les autres. Ses réactions, son tempérament et l’attention particulière qu’elle porte à Guillemot laissent entrevoir un personnage qui pourrait progressivement s’émanciper de sa fonction initiale. Pour le reste, la caractérisation demeure simple. Chacun possède une qualité dominante et occupe une place précise au sein du groupe. Mais, là encore, cette simplicité n’empêche pas les personnages d’être attachants. Leur amitié est crédible, leurs échanges apportent une légèreté bienvenue et l’intérêt avec lequel on suit les premières aventures de Guillemot tient aussi au plaisir de retrouver cette petite bande.

Après les premières leçons données par Qadehar et un passage finalement assez rapide au monastère de Gifdu, l’élément déclencheur intervient sous une forme particulièrement classique. Agathe de Balangru, la terreur du collège et l’une des principales ennemies de Guillemot, est enlevée par une sorte de gobelin (un Gommon) venu du Monde Incertain. Guillemot comprend bientôt qu’elle n’était pas la véritable cible et qu’elle a probablement été capturée à sa place. Cette culpabilité suffit à le pousser à agir. Malgré les interdictions de la Guilde et alors même qu’il ne maîtrise encore que très imparfaitement ses pouvoirs, il décide de franchir la Porte du Monde Incertain pour lui porter secours. Ses amis choisissent naturellement de l’accompagner. L’entrée dans le Monde Incertain marque une rupture nette dans la narration. En oubliant le Graphème Wunjo dans son galdr, Guillemot commet une erreur qui disperse les cinq adolescents aux quatre coins de ce nouvel univers. Chacun découvre alors une région différente et rencontre de nouveaux personnages.

Le procédé est, une nouvelle fois, parfaitement classique. La séparation du groupe permet de dévoiler progressivement les différentes composantes du Monde Incertain tout en multipliant les rencontres et les péripéties. Le changement de point de vue entretient le rythme, d’autant plus que les chapitres restent relativement courts. Le lecteur passe d’un personnage à l’autre au moment opportun, ce qui empêche le récit de s’attarder et lui donne une véritable fluidité. La plume d’Erik L’Homme n’est pas nécessairement aérienne, mais elle est claire et efficace. Les pages tournent rapidement et l’aventure ne connaît pratiquement aucun temps mort.

La contrepartie de ce rythme soutenu est que le Monde Incertain ne parvient jamais tout à fait à déployer l’ampleur que son nom semblait annoncer. Sa topographie ressemble à la carte d’un jeu de rôle de l’époque 16 bits : une forêt, une plage, des collines, une zone maritime parcourue par des radeaux, un désert et, au terme du parcours, le palais de l’adversaire. Chaque personnage arrive dans une nouvelle région, rencontre la population locale, surmonte une difficulté et poursuit son chemin vers le point de rassemblement suivant. L’ensemble reste sympathique, mais on aurait aimé qu’Erik L’Homme s’attarde davantage sur les différentes tribus, leurs coutumes et leurs rapports mutuels. Leur caractérisation demeure (trop) rapide et le Monde Incertain est parcouru davantage qu’il n’est véritablement exploré.

Une tension plus marquée aurait également permis de donner davantage de poids à cette partie du récit. Les Gommons et les autres créatures venues du Monde Incertain installent bien une sensation de danger lointain. L’Ombre plane sur l’intrigue sans encore se dévoiler, tandis que le vol ancien du Livre des Étoiles et les interrogations entourant les origines de Guillemot nourrissent un mystère plus général.

Erik L’Homme dissémine ainsi quelques indices et plusieurs fusils de Tchekhov dont on comprend qu’ils sont destinés à prendre de l’importance par la suite. Le problème est que la menace immédiate reste beaucoup moins convaincante. Le palais du commandant Thunku, à Yâdigâr, apparaît assez rapidement comme la destination finale. Les trajectoires convergent sans grande surprise et les cinq amis parviennent à se retrouver sans avoir subi de conséquences réellement graves. Une fois le groupe réuni, l’intervention de Qadehar permet de libérer Agathe et de ramener tout le monde au Pays d’Ys. Pour un roman destiné aux enfants, cette issue heureuse ne pose évidemment aucun problème en elle-même. Il n’était pas nécessaire de transformer cette première aventure en tragédie. En revanche, le récit ne réussit jamais vraiment à faire craindre pour la vie ou le sort d’Agathe. On se doute que la confrontation finale se terminera favorablement et qu’aucun membre du groupe ne restera prisonnier de ce nouveau monde pourtant hostile.

C’est probablement la principale faiblesse de ce premier tome. Son déroulement est basique au point qu’il ne parvient jamais à installer durablement le doute dans l’esprit du lecteur. Les héros avancent dans un territoire qui leur est inconnu, mais le lecteur, lui, progresse constamment en terrain familier. Il reconnaît immédiatement les étapes du récit initiatique, anticipe la réunion du groupe et devine la nature heureuse du dénouement. On aurait aimé une tension plus forte, un obstacle plus marquant ou une conséquence capable de rappeler que le Monde Incertain porte bien son nom. Pour autant, Qadehar le Sorcier ne souffre d’aucun défaut majeur au regard de ce qu’il cherche à accomplir. Le roman est accessible sans être infantilisant, rythmé sans devenir précipité, simple sans être vide et familier sans paraître cyniquement fabriqué. Sa structure manque parfois d’audace, mais son univers possède un charme réel.

Le livre se referme presque comme un roman autonome. Agathe est sauvée, les cinq amis sont revenus à Ys et la première aventure de Guillemot trouve une véritable conclusion. On peut d’ailleurs supposer que l’auteur ou l’éditeur voulait permettre au récit de se suffire à lui-même, à une époque où le succès futur de la série ne pouvait évidemment pas être garanti. Pourtant, plusieurs questions demeurent volontairement sans réponse : l’origine de Guillemot ainsi que le destin du Livre des étoiles disparu. La conclusion ferme proprement l’intrigue immédiate tout en maintenant suffisamment de zones d’ombre pour donner envie d’ouvrir le deuxième tome. Qadehar le Sorcier ne révolutionne ni la littérature jeunesse ni la fantasy. Il ne cherche d’ailleurs jamais réellement à le faire. C’est un roman d’initiation très classique mais c’est aussi un récit sincère, cohérent et plaisant. Finalement, ce livre destiné à la jeunesse parvient à parler clairement aux enfants sans jamais les prendre pour des idiots et c’est déjà une réussite qui mérite d’être saluée.

13/20

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