
Erik l’Homme – 2002
Le Seigneur Sha reprend l’histoire peu après la conclusion de Qadehar le Sorcier. Guillemot et ses amis sont revenus du Monde Incertain, tandis que le jeune Apprenti poursuit sa formation au monastère de Gifdu. Nous restons dans un territoire connu et toujours agréable à retrouver : le Pays d’Ys, la Guilde, les Graphèmes et cette fantasy jeunesse très classique qu’Erik L’Homme continue d’exécuter avec sincérité et efficacité. Ce deuxième volume occupe une position intermédiaire assez traditionnelle dans une trilogie initiatique. Le premier racontait la découverte des pouvoirs ; le troisième devra achever la formation du jeune élu et répondre aux grandes questions de la série.
Entre les deux, Le Seigneur Sha déplace temporairement l’apprentissage pour élargir l’intrigue et introduire de nouveaux personnages. L’arrivée de Bertram participe à cette évolution. Plus âgé et plus expérimenté, le jeune Sorcier est chargé de veiller sur Guillemot pendant l’absence de Qadehar. Il se comporte parfois comme son garde-chiourme, prétendant le protéger tout en essayant de lui imposer une autorité que Guillemot n’accepte pas toujours. Bravache, susceptible et imparfait, sa présence bouscule également les habitudes du groupe et constitue l’un des ajouts les plus intéressants de ce deuxième tome.
L’intrigue principale concerne pourtant moins Guillemot que Qadehar et le mystérieux Seigneur Sha. La Guilde envoie une expédition dans le Monde Incertain afin de combattre l’Ombre, mais celle-ci tombe dans un piège et Qadehar revient seul. Considéré avec suspicion par les autres Sorciers, il doit fuir Gifdu et trouve refuge auprès d’Urien de Troïl. Cette tournure des événements permet d’introduire l’hypothèse séduisante narrativement parlant d’un traître dans la Guilde. En effet, pendant l’absence de Qadehar, le Seigneur Sha parvient à s’introduire dans le monastère pour approcher Guillemot. Cette première partie est probablement l’une des plus réussies du roman. Gifdu cesse soudain d’être un lieu parfaitement protégé et l’intrusion de cet homme vêtu de rouge installe une tension immédiate. On ignore encore s’il faut le confondre avec l’Ombre, le considérer comme un ennemi ou chercher derrière son comportement des intentions plus complexes. Dans cette première partie, le mystère posé dans le premier tome gagne en consistance.
En comparaison, l’aventure directement vécue par Guillemot paraît plus secondaire. À l’occasion de la fête de Samain, les amis se retrouvent à Dashtikazar avant de tomber entre les mains de Korrigans, sorte de lutins. Kor Mehtar, leur roi, envisage notamment de livrer Guillemot à l’Ombre. La bande doit ainsi utiliser l’intelligence, les jeux et les règles particulières de ce peuple pour retrouver sa liberté. L’épisode permet également de découvrir une autre forme de magie, fondée sur les Oghams, la terre et la lune, par opposition aux Graphèmes venus des étoiles et dont l’apprentissage, assez ludique, continue au travers de Guillemot. Cet arc des Korrigans reste néanmoins assez détaché de la trame principale. Il sert moins à faire avancer la lutte contre l’Ombre qu’à développer les personnages et leurs relations. Ce n’est pas nécessairement une faiblesse. Le premier tome reposait surtout sur la découverte du Monde Incertain ; le deuxième prend davantage le temps de consolider la dynamique de la bande. Aux cinq amis d’origine s’ajoutent désormais Agathe et Bertram, chacun devant progressivement trouver sa place dans ce groupe élargi.
Les personnages demeurent construits autour d’archétypes reconnaissables, mais leurs rapports se complexifient. Agathe n’est plus seulement l’ancienne brute du collège que Guillemot a sauvée. Son attitude à son égard a changé, ce qui fait apparaître un triangle amoureux avec Ambre dont personne ne sera véritablement surpris. Erik L’Homme ne révolutionne pas la littérature jeunesse avec cette rivalité, mais il parvient à renforcer les affinités, les jalousies et les tensions sans les rendre pesantes. Cette petite communauté donne réellement envie d’être suivie.
Le choix de maintenir Guillemot à distance d’une partie de l’intrigue principale est également judicieux. Qadehar affronte la méfiance de la Guilde, tandis que le Seigneur Sha porte une partie essentielle des révélations. Ce choix est plutôt judicieux : sous prétexte qu’il est le héros, Guillemot n’a pas besoin de se retrouver constamment au centre de l’échiquier. Il reste un enfant et il est cohérent que certaines crises soient prises en charge par les adultes. Le monde continue ainsi à exister indépendamment de lui, même si l’on comprend progressivement qu’il constitue la pièce recherchée par plusieurs camps. Sa rencontre avec Sha fait malgré tout avancer sa trajectoire personnelle. Le mystérieux Sorcier se révèle être Yorwan, ancien membre de la Guilde accusé d’avoir volé le Livre des étoiles. Il affirme que l’ouvrage lui a été dérobé et révèle surtout son ancienne relation avec Alicia de Troïl. S’il comprend que Guillemot n’est pas l’enfant qu’il recherche, cette rencontre maintient toutefois l’énigme autour des origines de Guillemot et de la nature de ses pouvoirs.
Le Seigneur Sha est avant tout un roman de préparation qui ajoute des pions plutôt qu’il ne donne des réponses : Yorwan et son enfant disparu, le possible traître de la Guilde, le vol du Livre des étoiles et la véritable nature de l’Ombre. Ce deuxième tome doit désormais transformer cette menace lointaine en véritable antagoniste et préparer Le Visage de l’Ombre, chargé de conclure la quête. Cela ne rend pas pour autant le roman inutile. Son intrigue est moins immédiatement spectaculaire, mais elle prépare efficacement la conclusion. Erik L’Homme aurait pu chercher à reproduire artificiellement la grande aventure du premier tome. Il préfère laisser respirer son univers et ses personnages, tout en conservant la fraîcheur et la générosité de son écriture. Ce second opus reste donc un tome de transition très classique, mais un tome qui connaît parfaitement sa fonction et donne surtout envie de retrouver cette bande attachante pour l’ultime étape de son histoire.
13/20
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