
Erik l’Homme – 2003
Les rouages nécessaires à cette conclusion ont déjà été mis en place dans les deux tomes précédents. Le Visage de l’Ombre peut donc entrer immédiatement dans le vif du sujet, sans perdre de temps à réexpliquer le Pays d’Ys ou le fonctionnement des Graphèmes (même si on continue à les découvrir, avec un plaisir certain, au cours de ce tome, et même de ses annexes). Le roman s’ouvre ainsi sur l’enlèvement de Guillemot, conduit dans le Monde Incertain par un faux Bertram qui se révèle être Eusèbe de Gri, Sorcier de la Guilde passé au service de l’ennemi.
Il faut admettre que cette entrée en matière fonctionne très bien. En privant Guillemot de sa liberté, Erik L’Homme lui retire provisoirement son rôle de meneur et inverse le vieux trope de la personne prisonnière que ses compagnons doivent aller délivrer. Cette inversion redonne immédiatement de l’importance à ses amis et installe une véritable urgence. Retenu à Yénibohor, Guillemot doit résister à l’Ombre, qui cherche à utiliser son Ônd exceptionnel pour accéder aux sortilèges les plus puissants du Livre des étoiles. Le danger est présent dès les premières pages et le roman démarre sur les chapeaux de roue.
La réaction des forces alliées ne se fait pas attendre. Le véritable Bertram comprend rapidement qu’un imposteur a pris son apparence, prévient Gérald et rassemble Ambre, Coralie, Romaric et Gontrand, bientôt rejoints par Agathe et Thomas. De leur côté, les adultes mobilisent leurs forces pour pénétrer dans le Monde Incertain. Sans grande surprise, cette première tentative de sauvetage tourne au désastre. Les Chevaliers du Vent sont entraînés dans une charge précipitée contre Yénibohor, dont les portes étrangement ouvertes annoncent pourtant un piège évident. Les Orks de Thunku et les prêtres de Bohor referment la nasse sur eux : la plupart des Chevaliers sont tués et les survivants sont emprisonnés avec Qadehar et ses compagnons qui s’étaient également joint à la bataille. Après l’expédition de Sorciers déjà massacrée à Djaghataël dans le tome précédent, il s’agit donc de la deuxième offensive menée par les adultes dans le Monde Incertain et de la deuxième défaite provoquée par leur précipitation.
C’est l’une des principales limites du roman, et plus largement de la trilogie. Pour permettre aux enfants de sauver la situation, Erik L’Homme est obligé de rendre les adultes étonnamment imprudents. Les Chevaliers connaissent la puissance de l’Ombre, savent que Guillemot a été enlevé et arrivent devant une cité ennemie qui les invite presque à entrer, mais ils foncent malgré tout tête baissée. À force d’accumuler les erreurs, les institutions d’Ys deviennent difficiles à prendre au sérieux. La Guilde a déjà été infiltrée, ses meilleurs Sorciers ont été massacrés et la Confrérie reproduit presque immédiatement la même faute. Le lecteur comprend alors sans difficulté que la solution viendra une nouvelle fois de Guillemot et de ses amis. La surprise narrative est limitée même si le roman reste agréable à lire.
En découvrant l’échec des Chevaliers, la bande comprend qu’elle ne peut pas vaincre seule les forces de Yénibohor et propose alors de solliciter les peuples rencontrés lors de leur première traversée du Monde Incertain. Le groupe se divise intelligemment. Coralie et Romaric partent à la recherche de Wal, de Matsi et du Peuple de la Mer. Gontrand et Agathe retrouvent Tofann et ses guerriers des steppes sur la Route des Marchands. Ambre et Thomas se rendent aux abords du Désert Vorace pour appeler Kyle et les Hommes des Sables. Bertram, de son côté, retourne seul à Bouléagant et convainc Kor Mehtar de lui confier les plus puissants magiciens korrigans. Ces retrouvailles constituent l’une des meilleures idées du tome. Elles donnent une cohérence rétrospective aux voyages précédents et permettent au Monde Incertain de devenir autre chose qu’une succession de territoires hostiles. Guillemot et ses amis ont créé des liens là où les adultes d’Ys n’ont apparemment jamais songé à le faire. Il reste tout de même difficile de comprendre pourquoi ces derniers, qui disposent depuis longtemps d’un accès au Monde Incertain, n’ont jamais réellement tenté de l’explorer, d’en comprendre les peuples ou de nouer des alliances avec ceux qui ne sont manifestement pas belliqueux. Quelques enfants réussissent en deux voyages ce que les Sorciers et les Chevaliers n’ont apparemment jamais envisagé. La suspension d’incrédulité semble nécessaire pour apprécier pleinement cet affrontement final.
La guerre contre l’Ombre occupe ainsi une grande partie du récit, et les événements se succèdent à un rythme particulièrement soutenu. L’assaut contre Yénibohor, la libération des Chevaliers, les affrontements contre les Orks, les pouvoirs des prêtres et la progression vers la tour ne laissent pratiquement aucun temps mort. Les différents peuples apportent chacun leurs compétences : les Hommes des Sables utilisent leurs fusils, les Korrigans opposent leurs Oghams à la magie de Bohor, Tofann et ses guerriers font parler leur puissance, tandis que le Peuple de la Mer contribue au plan d’infiltration. L’action est omniprésente, parfois désordonnée, mais toujours lisible et divertissante.
Si l’on examine l’univers avec davantage d’attention, on constate néanmoins qu’il n’a jamais été conçu pour former un lore particulièrement dense ou complexe. La géographie du Monde Incertain demeure relativement sommaire. Les différents peuples possèdent une apparence, une aptitude et quelques coutumes, mais rarement une profondeur politique ou historique importante. C’est un peu dommage, car le système magique des Graphèmes demeure, lui, particulièrement réussi. Les Galdr, les Lokk, les Oghams et le rapport entre les étoiles, le Wyrd et l’Ônd montrent qu’Erik L’Homme était capable de construire des règles simples mais réellement captivantes. Le véritable cœur de la trilogie se trouve cependant ailleurs : dans sa narration et dans la dynamique de ses personnages. La bande de Guillemot ne constitue peut-être pas l’ensemble psychologique le plus élaboré de la littérature jeunesse, mais elle se révèle attachante. Chacun reste imparfait et partiellement archétypal, mais leurs échanges, leurs disputes, leurs sentiments et leur fidélité donnent constamment envie de les suivre, ce qui constitue probablement la plus belle réussite de la série.
Les révélations longtemps annoncées se montrent, en comparaison, beaucoup moins intéressantes. Qadehar est le véritable père de Guillemot et Kushumaï sa mère. Or, dès le premier tome, l’auteur insiste lourdement sur les yeux verts de la Chasseresse, exactement semblables à ceux du garçon, ainsi que sur l’étrange intérêt qu’elle lui porte. La liaison passée entre Kushumaï et Qadehar n’a rien de particulièrement marquant, tandis que l’échange des nourrissons paraît assez artificiel. Kushumaï a substitué Guillemot au fils d’Alicia et de Yorwan, lequel n’est autre que Kyle, abandonné puis élevé par les Hommes des Sables. L’idée permet de relier tous les personnages, mais elle ressemble davantage à un mécanisme scénaristique qu’à une révélation véritablement bouleversante. L’identité de l’Ombre ne surprend pas davantage. Derrière le manteau de ténèbres se cache le Grand Mage Charfalaq, chef de la Guilde. À ce stade du récit, il ne restait pratiquement plus que lui comme coupable possible. Son âge, son autorité, sa proximité avec toutes les décisions désastreuses et son apparente fragilité en faisaient un suspect évident. L’enquête nécessaire pour le démasquer n’est donc pas très longue, et la révélation manque de force.
Mais, finalement, ce n’est pas pour cela que l’on a continué la trilogie. L’intérêt n’a jamais réellement consisté à découvrir qui se trouvait sous le manteau de l’Ombre ou à reconstituer avec précision l’arbre généalogique de Guillemot. Il réside dans le mouvement du récit, dans l’aventure collective et dans le plaisir de voir converger tous les personnages rencontrés jusque là. La confrontation finale reste elle aussi assez convenue. Charfalaq parvient à s’enfuir de Yénibohor avec Guillemot et le Livre des étoiles, avant de se réfugier dans un temple de Bohor à Yâdigâr. Seul face à lui, Guillemot utilise la totalité de sa puissance pour retourner contre l’Ombre les forces qu’elle cherche à exploiter. Il détruit simultanément Charfalaq et le grimoire, mais ce sacrifice lui fait perdre ses pouvoirs. Le procédé est connu : le jeune héros triomphe parce qu’il accepte d’abandonner ce qui faisait de lui un être exceptionnel. Sa victoire passe par le renoncement au pouvoir, ce qui achève logiquement son apprentissage moral. Ce n’est pas original, mais cela offre une conclusion satisfaisante. La dernière page laisse néanmoins une porte entrouverte. Guillemot reçoit de Kor Mehtar une pierre couverte d’Oghams et l’un de ces signes réagit lorsqu’il le touche. Tout n’est donc peut-être pas perdu et une autre forme de magie pourrait lui rester accessible.
Rien, dans Le Visage de l’Ombre, n’est véritablement surprenant. Les adultes échouent, les enfants réussissent grâce aux amitiés nouées précédemment et la victoire finale passe par un sacrifice déjà rencontré ailleurs. Pourtant, rien n’est franchement mauvais non plus. Le roman est rythmé, généreux, rempli d’action et porté par des personnages que l’on a sincèrement envie d’accompagner jusqu’au bout. C’est finalement ce qui caractérise le mieux l’ensemble du Livre des étoiles. Erik L’Homme ne cherche ni la sophistication absolue ni le grandiloquent. Il raconte une aventure jeunesse classique, avec un univers imparfait mais séduisant et une conviction qui ne paraît jamais feinte. On sent une véritable affection pour ces personnages et pour ce monde. Cette sincérité permet à la trilogie de dépasser ses nombreuses facilités. Elle ne révolutionne jamais la fantasy, mais elle reste carrée, vivante et particulièrement sympathique à lire — ce qui, dans le domaine de la littérature jeunesse, constitue déjà une réussite très appréciable.
13/20
Votre commentaire