
Valérie Paturaud – 2024
Il faut commencer par reconnaître que le destin d’Andrée Imbert méritait incontestablement d’être raconté. Abandonnée à la naissance, placée par l’Assistance publique dans une famille de l’arrière-pays drômois, elle part de presque rien et parvient, grâce à son caractère, à son travail et à son talent pour la cuisine, à se construire une existence tout à fait hors du commun. Après avoir travaillé au service de plusieurs grandes familles françaises et cuisiné notamment pour Albert Camus, elle traverse l’Atlantique et finit par intégrer l’une des familles les plus célèbres et les plus influentes du XXe siècle. Rien que pour cette trajectoire étonnante, le livre possède une véritable raison d’être.
La première partie retrace cette ascension progressive : l’enfance difficile, les placements successifs, l’apprentissage de la cuisine, le mariage, la maternité, puis les différents emplois qui permettent à Andrée de perfectionner son savoir-faire. Cette partie est nécessaire pour comprendre d’où elle vient et mesurer le chemin parcouru. Elle met également en lumière le prix de cette ambition, notamment dans la relation compliquée qu’Andrée entretient avec sa propre fille, souvent laissée à distance au profit de son travail. Il faut néanmoins attendre la seconde moitié du livre et son arrivée aux États-Unis pour que le récit trouve véritablement son principal intérêt. Andrée entre alors dans l’intimité des Kennedy, d’abord auprès de Joseph et Rose, puis plus particulièrement dans le foyer de Ted et Joan Kennedy. Depuis les cuisines et les pièces réservées au personnel, elle assiste à sa manière aux grands événements qui rythment l’histoire de cette dynastie : l’ascension politique de John Fitzgerald Kennedy, les campagnes électorales, les réunions familiales à Hyannis Port, mais aussi l’assassinat de JFK, celui de Robert Kennedy et les nombreux drames qui frappent successivement la famille.
C’est dans cette partie que la personnalité d’Andrée devient la plus attachante. Elle ne se contente manifestement plus de préparer les repas : elle trouve progressivement une place particulière au sein du foyer et devient presque une seconde mère pour les plus jeunes enfants de Ted et Joan. La relation pleine d’affection qu’elle entretient avec Teddy Jr. en constitue sans doute le meilleur exemple. Lorsqu’une tumeur est découverte au niveau de son genou et que l’enfant doit être amputé d’une jambe, on comprend que le lien entre eux dépasse depuis longtemps le simple rapport entre une employée et ses employeurs.
Le problème est que la force du destin raconté ne suffit pas à faire de La Cuisinière des Kennedy une grande œuvre littéraire. Le livre présente un intérêt historique et humain évident, mais beaucoup moins de qualités sur le plan narratif ou stylistique. La plume de Valérie Paturaud demeure très simple, parfois même franchement télégraphique. Les événements se succèdent rapidement, souvent en quelques phrases, sans que les situations soient véritablement installées ni que les émotions aient le temps de se développer. Le récit est certes ponctué de brèves réflexions personnelles attribuées à Andrée, mais celles-ci sont trop courtes et trop peu approfondies pour donner au personnage une véritable épaisseur intérieure. On apprend beaucoup de choses sur ce qu’elle fait, sur les endroits où elle travaille et sur les personnes qu’elle rencontre, mais finalement assez peu sur ce qu’elle ressent réellement. Ses contradictions, ses regrets, ses ambitions ou encore la douleur liée à l’éloignement de sa fille auraient pu nourrir un portrait psychologique bien plus riche. Or, le livre les évoque sans véritablement les explorer.
C’est en cela que l’ouvrage ressemble davantage à une biographie documentaire romancée qu’à un roman pleinement construit. Il existe pourtant de nombreux récits inspirés de vies réelles qui parviennent à transformer un parcours individuel en véritable matière romanesque, grâce à une prose travaillée, une tension progressive et une construction narrative forte. Ici, ce n’est pas le cas. À partir du moment où Andrée entre au service des Kennedy, la trame n’évolue d’ailleurs presque plus. Les années passent, les événements historiques s’accumulent, les enfants grandissent et les drames se succèdent, mais le récit reste constamment placé sur le même registre. Il n’existe ni véritable montée en puissance ni changement de rythme susceptible d’accompagner l’importance croissante des événements. Même les moments qui devraient constituer des sommets émotionnels sont rapidement absorbés par la chronique générale de cette existence.
Les dernières pages illustrent particulièrement cette faiblesse. En très peu de temps, le livre évoque notamment la maladie et l’amputation du jeune Teddy, le retour d’Andrée en France, puis la mort de John-John Kennedy, sans que ces événements provoquent une réelle intensification dramatique. Tout devrait pourtant conduire à une conclusion forte : la fin d’une époque, la séparation avec une famille auprès de laquelle Andrée a vécu pendant près de vingt ans, le retour au pays et le regard qu’elle porte sur son parcours. Mais le roman se clôt presque comme il s’est déroulé, sur un ton uniforme, sans véritable aboutissement émotionnel ou littéraire.
C’est finalement le maître mot de cette lecture : la surface. Pendant plus de trois cents pages, le livre traverse une vie extraordinaire et côtoie certains des événements les plus marquants de l’histoire américaine contemporaine, mais il pénètre rarement au cœur de son sujet. Il se laisse lire facilement, suscite de la sympathie pour Andrée et permet de découvrir une femme méconnue. On peut toutefois regretter que l’œuvre ne se soit pas montrée à la hauteur de son héroïne : Andrée Imbert méritait peut-être un roman plus incarné, plus profond et plus ambitieux.
12/20
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