A la Croisée des Mondes I : Les Royaumes du Nord

Philip Pullman – 1995

On pourrait, un peu naïvement, réduire Les Royaumes du Nord à un roman jeunesse racontant les aventures d’une enfant entraînée dans une succession de péripéties extraordinaires. Il n’en est pourtant rien. Dès ce premier tome d’À la croisée des mondes, Philip Pullman construit un récit à plusieurs niveaux de lecture, dans lequel l’aventure demeure immédiatement accessible aux plus jeunes tandis que des personnages complexes et des thématiques beaucoup plus profondes se dévoilent progressivement aux lecteurs plus âgés. L’auteur ne cherche jamais à imposer lourdement ses réflexions. Elles sont distillées tout au long du récit, à travers la Poussière, le pouvoir exercé par le Magisterium, la place réservée aux enfants, la perte de l’innocence ou encore la difficulté de se fier aux adultes. Le roman conserve ainsi l’apparence d’un conte initiatique tout en développant, sous cette première couche, un univers autrement plus complexe.

Cette richesse tient d’abord à son héroïne. Lyra Belacqua n’est pas cette jeune fille irréprochable et parfaitement lisse que certains romans jeunesse utilisent comme une coquille vide, destinée à permettre au lecteur de se projeter immédiatement dans l’histoire. Elle possède, dès les premières pages, un caractère bien affirmé. Livrée à elle-même parmi les érudits de Jordan College, à Oxford, elle grandit dans un monde qui n’est pas véritablement conçu pour elle et au sein duquel elle ne trouve jamais complètement sa place. Elle préfère explorer les toits, organiser des batailles avec les autres enfants, provoquer ses adversaires et inventer des histoires plutôt que de se plier à l’éducation que les adultes tentent de lui imposer. Lyra est espiègle, sauvage, garçon manqué, mais également menteuse, orgueilleuse et parfois manipulatrice. Elle fait preuve d’une véritable ingéniosité, elle sait utiliser les mots, exploiter les faiblesses de ceux qui lui font face et poursuivre ses propres intérêts, parfois au détriment de ceux des autres. Ce sont ces aspérités qui la rendent aussi passionnante et, en fait, aussi humaine.

La prophétie qui l’entoure aurait facilement pu affaiblir cette construction. Pullman reprend effectivement la figure classique de l’enfant élue, appelée à jouer un rôle déterminant dans le destin du monde. Il refuse toutefois d’en faire une boussole narrative chargée de combler les éventuels vides du récit. Le lecteur comprend que Lyra est spéciale et que les sorcières attendent quelque chose d’elle, mais la nature exacte de son rôle demeure mystérieuse. Surtout, Lyra elle-même ne progresse pas en suivant consciemment une destinée qui lui aurait été révélée. Lyra n’est d’ailleurs ni toute-puissante ni maîtresse du déroulement de l’histoire. Elle est régulièrement tenue à l’écart des décisions essentielles. Après avoir vécu sous la tutelle distante des Érudits de Jordan College, elle se retrouve enfermée dans la cage dorée que constitue l’appartement londonien de Mme Coulter. Elle rejoint ensuite une expédition décidée et organisée par les Gitans, sous l’autorité de John Faa, pour retrouver les enfants enlevés. La recherche de Roger s’intègre à cette quête collective, mais Lyra ne parvient jamais à se l’approprier totalement. Elle est capturée, conduite contre son gré à Bolvangar, puis emmenée au Svalbard par les ours en armure.

Elle ne choisit donc pas constamment sa route : elle est souvent ballottée d’un lieu à l’autre et sa force réside plutôt dans sa manière de réagir à ces événements. Elle avance grâce à son bagou, à son audace et à son intelligence pratique. Les relations qu’elle développe ne doivent presque rien au hasard. Sa rencontre avec Iorek Byrnison, à Trollesund, en constitue le meilleur exemple. L’ours déchu a été trompé par les habitants, qui l’ont fait boire avant de lui voler son armure et de la cacher dans la cave de la maison du prêtre. Lyra utilise ainsi l’aléthiomètre pour la retrouver et leur amitié se construit sur un acte concret, mais également sur un intérêt mutuel. Lyra comprend immédiatement ce qu’Iorek peut apporter à l’expédition et n’hésite pas à profiter de cette alliance pour poursuivre son propre objectif.

Le duel entre Iorek Byrnison et Iofur Raknison démontre encore la qualité de cette construction. Iofur, qui a usurpé le trône du Svalbard, rêve de ressembler aux êtres humains et surtout de posséder son propre dæmon, alors que les ours n’en ont pas. Cette obsession a été annoncée bien avant la confrontation finale. Lorsque Lyra prétend être le dæmon d’Iorek et promet de devenir celui d’Iofur s’il remporte un combat loyal, sa ruse ne tombe donc pas du ciel. Elle utilise une faiblesse déjà établie et gagne non par la force, mais en comprenant mieux Iofur qu’il ne se comprend lui-même. Cette victoire lui vaut d’ailleurs le nom de Lyra Parle-d’Or : son mensonge devient une véritable arme, parfaitement cohérente avec le caractère développé depuis Oxford.

Il en va de même pour l’intervention des sorcières. Leur arrivée pourrait ressembler à une solution providentielle destinée à sauver les personnages au dernier moment. Pourtant, leur présence a été préparée dès le passage à Trollesund. Farder Coram a autrefois sauvé la vie de Serafina Pekkala avec laquelle il a ensuite entretenu une relation de sorte que la reine des sorcières du clan Enara demeure liée à lui par cette ancienne dette. Le retournement conserve son caractère spectaculaire, mais il procède d’un élément installé bien plus tôt dans le roman. Et c’est quasiment tout le temps le cas.

C’est l’une des grandes réussites de Les Royaumes du Nord. Le récit contient de nombreux rebondissements, mais ceux-ci ne donnent presque jamais l’impression de tomber comme un cheveu dans la soupe. Pullman sème les informations nécessaires, parfois de manière suffisamment discrète pour que le lecteur n’en comprenne l’importance qu’au moment de leur résolution. La surprise demeure présente, mais elle récompense également le lecteur attentif, capable de reconnaître après coup les indices qui lui avaient été fournis.

L’aléthiomètre aurait lui aussi pu devenir un instrument beaucoup trop commode. Cette « boussole d’or », capable de révéler la vérité à celui qui sait interpréter ses symboles, possède toutes les caractéristiques du deus ex machina. Pourtant, elle ne résout pas mécaniquement les conflits. Lyra doit apprendre à l’utiliser et comprendre les différents niveaux de signification de ses symboles. En outre, il ne peut combattre à sa place ou, par exemple, organiser son évasion de Bolvangar ou encore empêcher la mort de Roger. Cette dernière tragédie rappelle brutalement que Lyra n’est pas infaillible. Elle croit conduire Roger vers la sécurité en l’emmenant auprès de Lord Asriel. Sans le savoir, elle le livre au contraire à l’homme qui va le sacrifier. Pullman refuse jusqu’au bout de transformer les capacités exceptionnelles de son héroïne en garantie de réussite.

Les parents de Lyra participent pleinement à cette ambiguïté morale. Mme Coulter n’est certainement pas la mère bienveillante que Lyra croit d’abord découvrir. Son élégance, son intelligence et son aisance mondaine dissimulent une personnalité dominatrice, capable d’exercer une véritable fascination sur son entourage. Mme Coulter est obsédée par la Poussière et par la possibilité d’empêcher son influence sur les enfants. Elle poursuit des intérêts personnels qui coïncident avec ceux de l’Église sans nécessairement s’y confondre entièrement. Même lorsqu’elle sauve Lyra de la machine d’intercision, son geste maternel ne suffit pas à faire oublier qu’elle dirige le Conseil d’Oblation qui a lui-même conçu cette machine et l’a déjà utilisée sans vergogne sur d’autres enfants.

Lord Asriel ne correspond pas davantage à la figure du père protecteur. Pendant une grande partie du livre, il peut encore passer pour un homme froid, distant et fuyant ses responsabilités, entièrement absorbé par ses recherches. Lyra le croit d’abord son oncle avant de découvrir qu’il est son père. Son comportement semble alors pouvoir être expliqué par l’obsession d’un explorateur prêt à sacrifier sa vie personnelle à ses travaux sur la Poussière. Les dernières scènes révèlent cependant un personnage beaucoup plus inquiétant, instrumentalisant un enfant et acceptant sa mort pour mener à bien son projet. A nouveau, le flou demeure et on ignore, même une fois le livre refermé, ses intentions réelles.

Les autres adultes ne sont pas nécessairement plus rassurants. Le Maître de Jordan College tente d’empoisonner Lord Asriel tout en cherchant à protéger Lyra et en lui confiant l’aléthiomètre. John Faa conduit les Gitans vers Bolvangar, mais son action répond d’abord à la nécessité de sauver les enfants de sa propre communauté. Même les alliés de Lyra possèdent leurs propres objectifs. Leurs intérêts peuvent rejoindre les siens, mais ils n’existent pas uniquement pour l’aider. Cette relative absence d’altruisme pur correspond parfaitement au ton général du livre. Lyra vit dans un monde où les adultes détiennent le pouvoir, mais où aucun d’eux ne constitue un refuge absolument sûr. Les personnes qui paraissent les plus protectrices peuvent mentir, trahir ou prendre des décisions dont elle ne comprend pas les véritables enjeux. On est loin du manichéisme enfantin.

Pourtant, Les Royaumes du Nord conserve aussi une atmosphère profondément féerique. Le récit possède la structure d’une quête initiatique au cours de laquelle l’héroïne traverse des territoires que le lecteur a immédiatement envie d’explorer. Après l’Oxford familier et pourtant légèrement décalé de Jordan College viennent les péniches des Gitans, le port de Trollesund, les étendues enneigées qui entourent Bolvangar et, enfin, le palais de Svalbard. Les panserbjørnes sont des ours polaires dotés d’une intelligence humaine et capables de forger leur propre armure. Les sorcières volent sur des branches d’arbres. Les dæmons donnent une forme animale visible à l’âme humaine. Au-dessus de ces paysages glacés, l’Aurore laisse apparaître la silhouette impossible d’une autre cité et la promesse d’autres mondes. Il est difficile de résister à cette atmosphère, parfois proche du conte. Mais cette féerie est constamment traversée par quelque chose de plus sombre qui rend la narration plus humaine, plus réaliste.

Dès le début du roman, les Enfourneurs représentent une menace concrète. Les disparitions d’enfants ne constituent pas une légende destinée à les effrayer : elles sont le résultat d’une organisation méthodique, soutenue par une institution religieuse puissante et dirigée par des adultes parfaitement conscients de leurs actes. La découverte de Tony Makarios donne à cette menace sa forme la plus terrible. Après avoir subi une intercision, le garçon est retrouvé seul dans un séchoir à poissons. Privé de son dæmon Ratter, il serre contre lui un poisson séché comme s’il tentait de remplacer physiquement le lien qu’on lui a arraché. Il meurt peu après.

Bolvangar pousse cette horreur encore plus loin. La station possède l’apparence propre, chauffée et presque rassurante d’un établissement destiné à accueillir des enfants. Ceux-ci y sont nourris, surveillés et soumis à des examens présentés comme médicaux. Derrière cette organisation calme et rationnelle se trouvent pourtant les cages remplies de dæmons et la machine destinée à trancher le lien qui les unit à leur humain. La fin du livre montre surtout que cette violence n’appartient pas exclusivement au Magisterium. Lord Asriel utilise finalement le même principe d’intercision pour provoquer la mort de Roger et ouvrir son passage envers et contre tous. La magie reste omniprésente, mais elle n’est pas nécessairement bienveillante ni omnipotente.

La plume de Philip Pullman convient parfaitement à cette ambivalence. Elle reste agréable, aérienne et suffisamment fluide pour donner au roman une véritable qualité de page-turner. Les révélations, les déplacements et les scènes d’action s’enchaînent sans alourdir la narration. Pourtant, cette simplicité apparente ne rend jamais l’univers simpliste. Les Royaumes du Nord est ainsi bien davantage qu’une aventure enfantine. C’est un récit initiatique mature, porté par une héroïne imparfaite, inventive et profondément vivante. Sous les ours en armure, les sorcières et les aurores boréales se dessine un monde dans lequel les adultes sont rarement dignes d’une confiance absolue et où l’enfance elle-même devient l’objet d’une lutte politique, scientifique et religieuse.

Ce premier tome offre une aventure déjà extrêmement riche tout en laissant ouverts de nombreux mystères : la nature exacte de la Poussière, le rôle véritable de Lyra, le sens de la prophétie, les objectifs de Lord Asriel et l’existence des mondes aperçus à travers l’Aurore. Cette capacité à conclure une quête tout en ouvrant une fresque beaucoup plus vaste donne au roman son caractère si particulier. Les Royaumes du Nord apparaît dès lors comme une œuvre à part, capable d’émerveiller par son imaginaire tout en laissant derrière elle une impression autrement plus trouble et durable.

16/20 ❤️

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