
Philip Pullman – 1997
Les Royaumes du Nord ouvrait la porte d’un univers fantastique suffisamment proche du nôtre pour demeurer immédiatement compréhensible, mais doté de particularités fascinantes : les dæmons, les ours en armure ou encore les sorcières. Le roman s’achevait cependant de manière abrupte lorsque Lord Asriel ouvrait dans l’Aurore un passage vers un autre monde. Lyra décidait alors de franchir cette brèche à sa suite, laissant derrière elle les paysages glacés du premier tome et entraînant nécessairement le récit vers une dimension plus vaste. Philip Pullman choisit pourtant de ne pas reprendre immédiatement son histoire là où il l’avait laissée. La Tour des Anges commence dans notre monde, au cœur d’un Oxford contemporain, et adopte le point de vue d’un nouveau personnage : Will Parry. Ce contre-pied aurait pu briser la continuité de l’aventure ou provoquer une certaine frustration après la fin spectaculaire du premier livre. Il n’en est rien.
L’auteur prend le temps d’installer Will avant de le conduire rapidement vers Cittàgazze, la ville située au-delà de l’Aurore, où il rencontre Lyra. Ce changement fonctionne parce que Will n’est pas un simple personnage ajouté pour accompagner l’héroïne déjà connue. Il possède immédiatement sa propre histoire, sa propre quête et un caractère suffisamment fort pour exister face à Lyra. Le roman le présente même de manière particulièrement abrupte. Lorsque Lyra interroge l’aléthiomètre à son sujet, celui-ci lui répond qu’il est « un meurtrier ». Le terme est volontairement violent même si la réalité se révèle plus nuancée (le décès résulte davantage d’un accident survenu au cours d’une lutte avec des intrus dans son domicile que d’un meurtre volontaire).
Le ton est néanmoins immédiatement donné. Comme Lyra, Will ne sera pas un héros parfaitement pur ou préservé de toute violence. Il est inventif, courageux, capable de garder son sang-froid et de prendre des décisions difficiles. Son histoire personnelle possède en outre une dimension profondément tragique. Sa mère, Elaine Parry, souffre de troubles qui la rendent extrêmement vulnérable, au point que Will doit depuis longtemps veiller sur elle comme si leurs rôles avaient été inversés. Lorsque la menace se précise, il la confie à son ancienne professeure de piano et la seule adulte à laquelle il pense pouvoir faire confiance. Son père, John Parry, ancien explorateur, a quant à lui disparu lors d’une expédition en Alaska alors que Will était encore bébé. Les lettres recherchées par les intrus constituent précisément les dernières traces susceptibles de révéler ce qui lui est arrivé.
Cette entrée en matière donne à Will une maturité différente de celle de Lyra. Leur première rencontre à Cittàgazze exprime parfaitement cette différence. Chacun considère d’abord l’autre comme une anomalie. Leur relation ne devient pas immédiatement harmonieuse : elle se construit progressivement à travers la méfiance mais aussi les décisions communes et les dangers qu’ils affrontent. C’est justement parce qu’ils sont très différents qu’ils finissent par former un duo aussi équilibré. Lyra n’est donc plus l’unique personnage principal, mais elle ne perd rien de ce qui faisait sa force dans Les Royaumes du Nord. Elle demeure une jeune fille aux multiples facettes, inventive et courageuse, mais également menteuse, impulsive et parfois égoïste.
Pullman ne gomme aucun des défauts précédemment établis pour faciliter sa relation avec Will. Au contraire, la première partie du roman rappelle avec beaucoup de justesse que Lyra poursuit d’abord sa propre quête. Dans l’Oxford de Will, elle cherche à comprendre la Poussière. Sa visite au Pitt Rivers Museum la conduit vers la physicienne Mary Malone. Celle-ci étudie la matière noire, qu’elle appelle les Ombres, à l’aide d’un ordinateur nommé la Caverne. Au cours de ses investigations, Lyra comprend rapidement que les Ombres de Mary, la matière noire de notre monde et la Poussière de son propre univers désignent une même réalité. Cependant, l’aléthiomètre a également indiqué à Lyra que sa véritable tâche était d’aider Will à retrouver son père. Elle choisit malgré tout de retourner seule auprès de Mary afin de poursuivre ses propres recherches sur la Poussière.
Ce choix n’est pas présenté comme une simple distraction : il s’agit d’une décision égoïste qui entraîne de véritables conséquences. En agissant sans prévenir Will, Lyra se fait repérer par les hommes qui recherchent les documents de John Parry, puis accepte l’aide de Sir Charles Latrom. Celui-ci la raccompagne en apparence obligeamment avant de lui dérober l’aléthiomètre. Sir Charles est en réalité Lord Carlo Boreal, déjà aperçu dans le monde de Lyra parmi les proches de Mme Coulter. Le vol de l’aléthiomètre n’est donc pas une péripétie détachée du reste du récit : il relie les ennemis du premier tome à la nouvelle quête de Will et contraint les deux enfants à pénétrer dans la mystérieuse Torre degli Angeli. La réaction de Lyra permet une nouvelle fois à Pullman de refuser les filtres habituellement imposés aux héroïnes de romans jeunesse. Elle n’est pas seulement triste mais elle envisage des solutions radicales, parle de pénétrer dans la maison de Sir Charles, de l’incendier et va jusqu’à souhaiter la mort de celui qui lui a pris sa boussole d’or. Sa colère n’est pas édulcorée pour la rendre plus convenable. Elle est cohérente avec le personnage que le premier tome avait déjà construit.
Pour autant, le roman ne lui donne pas systématiquement raison. Will lui fait comprendre que Sir Charles est un homme riche, puissant et parfaitement intégré contre lequel les méthodes de Lyra risquent d’échouer. Surtout, elle finit par reconnaître sa propre responsabilité et cette prise de conscience est importante : Lyra comprend qu’elle a fait passer sa curiosité et sa quête personnelle avant celle de Will, alors que celui-ci ne cesse de l’aider. La perte de l’aléthiomètre rappelle également que Lyra n’est pas toute-puissante. Sans cet objet, elle se sent privée de son seul guide et doit s’en remettre à Will, dont la connaissance de notre société et la prudence deviennent indispensables. Même lorsqu’elle retrouve son instrument, des forces autrement plus vastes continuent de la dépasser : la prophétie des sorcières, les projets de Lord Asriel, et les manœuvres du Magisterium.
Cette tension est renforcée par l’atmosphère de Cittàgazze. Au premier regard, la ville possède une beauté presque méditerranéenne, avec ses allées abandonnées et ses maisons laissées ouvertes. Mais cette apparente liberté est rapidement contaminée par quelque chose de profondément inquiétant. Les adultes ont fui ou ont été vidés de leur conscience par les Spectres, des créatures que les enfants ne peuvent pas encore percevoir et qui s’attaquent à tous ceux ayant atteint ou dépassé l’adolescence. Contrairement aux adultes, les plus jeunes circulent donc librement dans les rues, abandonnés à eux-mêmes et organisés en groupes parfois violents. Cette idée prolonge parfaitement l’ambivalence déjà présente dans Les Royaumes du Nord. Cittàgazze pourrait ressembler à un paradis enfantin débarrassé de toute autorité adulte mais il est au contraire un espace livré à la peur.
La Tour des Anges concentre cette atmosphère menaçante. Will et Lyra y découvrent Giacomo Paradisi, l’ancien porteur du Poignard subtil, blessé par Tullio qui vient de lui voler l’arme et que Will doit affronter dans un combat extrêmement violent. L’ambiance reste pesante, et continue même après la récupération du poignard. Le pouvoir de l’arme ne fait pas disparaître le danger. Il ne choisit pas non plus à la place de Will, ne lui indique pas où aller et ne le protège ni des Spectres ni de ses adversaires. Il lui procure un pouvoir immense tout en lui imposant une responsabilité et une blessure permanentes.
Mme Coulter demeure cependant la menace la plus fascinante de ce deuxième tome. Sir Charles se révèle dangereux et suffisamment manipulateur pour exploiter les enfants, mais il ne possède pas le même magnétisme. Marisa Coulter reste une femme élégante, distinguée et capable de séduire presque instantanément ceux qu’elle souhaite utiliser. Derrière cette apparence se trouve pourtant quelque chose de profondément inquiétant, presque diabolique. Ses ambitions véritables restent difficiles à déterminer, mais son besoin de comprendre la prophétie concernant Lyra semble l’autoriser à employer tous les moyens. Cela commence dès le début du roman où Serafina Pekkala découvre sur un navire du Magisterium une sorcière capturée et interrogée par Mme Coulter. Loin d’être dérangée par ses propres agissements, cette dernière persévère dans ses plans maléfiques et obtient finalement l’information recherchée sur une autre sorcière en la personne de Lena Feldt qu’elle décide de torturer.
Entre ces deux interrogatoires, Mme Coulter démontre encore son absence totale de scrupules dans sa relation avec Lord Boreal. Elle le séduit, obtient de lui les informations relatives au Poignard subtil et empoisonne son vin dès qu’il ne lui est plus utile. Le jeu parallèle de leurs dæmons, le singe doré caressant le serpent de Boreal, donne à cette scène une dimension aussi sensuelle que malsaine. Coulter n’a pas besoin d’élever la voix ou de recourir immédiatement à la violence : elle transforme l’attirance qu’elle suscite en instrument de domination, avant d’éliminer froidement celui qu’elle vient de manipuler. Et c’est ce qui la rend à la fois captivante et aussi terriblement crédible.
Les personnages secondaires ne sont pas abandonnés pour autant. Plusieurs chapitres suivent directement Serafina Pekkala et les autres sorcières, notamment la reine Ruta Skadi, ce qui permet de montrer les conséquences de l’ouverture provoquée par Lord Asriel, les mouvements du Magisterium et les divisions entre les différents clans. Le parcours de Lee Scoresby apporte une véritable plus-value au roman. L’aéronaute recherche l’explorateur Stanislaus Grumman, qu’il croit capable de protéger Lyra. Il découvre finalement que Grumman est en réalité John Parry, le père de Will, perdu depuis des années dans le monde de Lyra.
Le roman développe parallèlement ses thématiques chrétiennes et religieuses sans jamais les faire passer avant le plaisir de la narration. La lutte ne concerne plus seulement le Magisterium et son pouvoir terrestre. Lord Asriel rassemble progressivement une armée pour affronter l’Autorité, cette puissance présentée comme divine et identifiée comme l’adversaire ultime. La prophétie fait de Lyra une nouvelle Ève, appelée à reproduire une Chute dont elle ne connaît encore ni la nature ni les conséquences. Mary Malone reçoit quant à elle, par l’intermédiaire des Ombres, l’ordre de franchir une fenêtre et de « jouer le serpent ». Tous les éléments du récit biblique commencent ainsi à se mettre en place : Ève, le serpent, la Chute, l’Autorité divine et la guerre menée contre elle. Pourtant, rien ne paraît totalement artificiellement greffé sur l’histoire. Lyra demeure préoccupée par l’aléthiomètre et Will par son père et sa mère, Mary par ses recherches. La dimension philosophique existe donc à travers les trajectoires personnelles plutôt qu’à leur place. Le lecteur peut suivre l’aventure pour ses péripéties, mais une seconde lecture, beaucoup plus religieuse et philosophique, prend progressivement possession du récit.
Cette profondeur ne rend jamais le roman moins agréable. La relation entre Will et Lyra fonctionne, tout comme la quête menée autour de la Poussière. Les déplacements de Lyra dans notre Oxford, sa découverte du musée, ses échanges avec Mary Malone et la mise en relation de la Poussière avec la matière noire renouvellent l’univers sans le dénaturer. Le vol de l’aléthiomètre, la recherche du poignard et le cambriolage de la maison de Sir Charles forment quant à eux un ensemble de péripéties parfaitement lié, accompagné d’une tension constante et de plusieurs retournements efficaces.
La dernière partie du roman rassemble ainsi progressivement ces trajectoires dans un final presque cinématographique. Poursuivis par les forces du Magisterium, Lee Scoresby et John Parry sont contraints d’abandonner leur ballon. Lee obtient de John la promesse de protéger Lyra, puis reste en arrière afin de retenir les soldats. Blessé et encerclé, il livre un véritable baroud d’honneur, utilisant ses dernières balles pour permettre à son compagnon de poursuivre sa mission. John Parry atteint finalement Will. Il soigne provisoirement sa main avec de la mousse et lui explique que le porteur du poignard doit rejoindre Lord Asriel afin de mettre son arme au service de la guerre contre l’Autorité. Père et fils ne se reconnaissent que quelques instants avant que Juta Kamainen, une sorcière dont John avait autrefois rejeté l’amour, ne le tue d’une flèche avant de se donner elle-même la mort. La quête personnelle de Will aboutit donc à une rencontre aussi attendue que brutalement interrompue : il retrouve enfin son père, reçoit de lui une mission et le perd presque immédiatement.
Pendant ce temps, Mme Coulter profite de cette absence pour lancer les Spectres (qu’elle semble maintenant pouvoir contrôler) contre les sorcières restées auprès des enfants et enlever Lyra. La disparition de la jeune fille aux mains de sa propre mère constitue ainsi un nouveau cliffhanger particulièrement réussi et relance évidemment l’intérêt de commencer le troisième et dernier tome de la saga qui devra poursuivre la narration après lesdits rebondissements. Le récit gagne donc en ampleur sans s’essouffler après la traversée des royaumes glacés du premier volume. Les points de vue se multiplient. Le lecteur en apprend davantage sur les sorcières, sur les plans du Magisterium, sur la guerre préparée par Lord Asriel et sur l’existence des anges. Alors que Les Royaumes du Nord suivait principalement l’aventure de Lyra, La Tour des Anges devient un récit véritablement choral. Cette évolution ne dilue pas l’intrigue : elle donne au contraire le sentiment que plusieurs forces jusque-là éloignées commencent à converger.
On pourra malgré tout ergoter sur la manière dont l’auteur encadre parfois l’usage de l’aléthiomètre. Le refus de Lyra de l’utiliser librement pour identifier immédiatement le père de Will ou obtenir certaines réponses paraît un peu commode au regard des capacités presque illimitées de l’objet. Cette retenue évite que la boussole d’or ne résolve toute l’intrigue, mais sa justification n’est pas toujours entièrement convaincante. Le même risque existe avec le Poignard subtil, capable de couper toute matière et d’ouvrir des passages entre les mondes. Pourtant, Pullman maintient globalement l’équilibre. L’aléthiomètre révèle la vérité mais n’agit pas, tandis que le poignard permet d’agir sans révéler quelle décision serait juste. Les deux objets se complètent donc sans rendre leurs détenteurs invincibles.
La Tour des Anges réussit finalement à élargir considérablement la fresque sans perdre ce qui faisait la force du premier tome. Philip Pullman jongle entre le roman jeunesse, les ressorts classiques de la prophétie et de l’enfant élu, l’aventure à travers des mondes parallèles et une littérature beaucoup plus sombre, marquée par la maladie, l’abandon, le meurtre, la religion et la question du libre arbitre. Le résultat demeure fluide, tendu et riche en rebondissements. Will apporte un contrepoint parfaitement adapté à Lyra, Mme Coulter s’impose comme une antagoniste magnétique et réellement inquiétante, tandis que la multiplication des points de vue prépare une confrontation bien plus vaste. La Tour des Anges n’est donc pas seulement une transition entre deux parties de la trilogie : c’est le moment où l’aventure personnelle de Lyra et de Will devient progressivement une guerre entre les mondes, sans jamais cesser d’être, avant toute chose, l’histoire de deux enfants qui tentent de retrouver leurs parents et de comprendre la place qu’on leur impose dans un destin qui les dépasse.
16/20 ❤️
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