A la Croisée des Mondes III : Le Miroir d’Ambre

Philip Pullman – 2000

On ne peut certainement pas qualifier Le Miroir d’ambre de mauvais roman. Loin de là : Philip Pullman livre une conclusion solide, souvent brillante, qui referme la plupart des portes — au sens propre comme au figuré — ouvertes dans les deux volumes précédents. Les trajectoires convergent, les personnages trouvent leur destination et les enjeux relatifs à la Poussière, au Magisterium ou à l’Autorité obtiennent enfin leurs réponses. L’ensemble témoigne d’une réelle maîtrise narrative. Pourtant, malgré toutes ces qualités, une impression de trop peu subsiste : le livre conclut convenablement la trilogie sans parvenir à constituer le triomphe attendu.

Le roman reprend directement après l’enlèvement de Lyra par sa mère. Mrs Coulter retient sa fille dans une grotte située dans l’Himalaya et lui administre régulièrement un narcotique afin de la maintenir endormie. La présence d’Ama, jeune fille du village voisin qui observe Coulter et tente d’aider Lyra, rend la situation encore plus inquiétante : derrière les affirmations maternelles se dessine une captivité dont Lyra est incapable de prendre conscience. Pendant ce temps, Will part à sa recherche. Il est rejoint par les Gallivespiens, le chevalier Tialys et lady Salmakia, mais aussi par Iorek Byrnison, dont le retour permet de renouer avec le premier tome. Le sauvetage de Lyra, auquel Ama participe en apportant de quoi neutraliser le narcotique, rassemble ainsi plusieurs figures et plusieurs fils narratifs de la trilogie. Même le poignard subtil, brisé durant l’affrontement avec Mrs Coulter, retrouve sa place grâce au savoir de forgeron d’Iorek. Tout s’assemble avec efficacité et la boucle laissée ouverte par le deuxième volume se referme de manière satisfaisante.

Il en va de même pour l’histoire des parents de Lyra. Lord Asriel a désormais rassemblé des armées venues de plusieurs mondes afin de mener une guerre ouverte contre le Royaume des Cieux. Le scientifique ambitieux du premier tome est devenu un chef de guerre décidé à renverser l’ordre cosmique lui-même. La bataille finale possède l’ampleur attendue, même si Pullman prend soin de distinguer deux figures que le récit peut facilement conduire à confondre. Metatron n’est pas l’Autorité, mais son Régent : c’est lui qui exerce réellement le pouvoir. L’Autorité, quant à elle, n’est plus qu’un ange infiniment vieux et fragile, enfermé dans une litière de cristal ; Will et Lyra le libèrent au milieu de la bataille, et il se dissout presque aussitôt dans l’air. La scène offre une véritable symbolique.

Mais cette conclusion fonctionne surtout grâce au traitement des parents de Lyra. Lord Asriel demeure jusqu’au bout ce fanatique scientifique prêt à sacrifier des vies et des mondes à sa guerre contre l’Autorité. Son courage ne suffit jamais à effacer sa brutalité, pas plus que son combat contre une puissance oppressive ne transforme rétroactivement ses actes en gestes altruistes. Mrs Coulter bénéficie d’une évolution encore plus contrastée. Elle reste d’abord la femme qui emprisonne sa propre fille et la drogue. Pourtant, son comportement révèle progressivement un amour maternel dont elle semblait jusque-là incapable. Elle trompe le Magisterium, se retourne contre l’institution qu’elle avait servie et finit par unir ses forces à celles d’Asriel afin de précipiter Metatron dans l’abîme. Leur sacrifice n’efface pas leurs crimes, ce qui le rend justement plus intéressant. Pullman ne cherche pas à les transformer tardivement en parents irréprochables : il leur accorde plutôt un dernier acte de grandeur, parfaitement compatible avec leur orgueil et leur démesure. Asriel et Coulter ne deviennent jamais bons au sens traditionnel du terme, mais ils se révèlent capables, au moment décisif, de mourir pour leur fille.

Cette maîtrise ne suffit cependant pas à dissiper une certaine déception. Les deux premiers volumes avaient fait croître les enjeux avec une telle régularité que l’on pouvait attendre un dénouement plus fiévreux, plus dantesque, peut-être même plus dévastateur. La bataille est bien écrite, les arcs principaux sont refermés et les révélations sont nombreuses ; malgré cela, il manque quelque chose d’assez difficile à définir. Le Miroir d’ambre donne davantage le sentiment d’une conclusion consciencieuse que d’une véritable apothéose. Cette réserve provient notamment de la place désormais accordée au christianisme. Il serait injuste de prétendre que ces thèmes apparaissent soudainement. Depuis le premier tome, le Magisterium assimile la Poussière au péché originel, l’attirance de cette matière pour les adultes renvoie à la connaissance et à la sexualité, tandis que la prophétie annonce que Lyra devra rejouer le rôle d’Ève. La critique de l’autorité religieuse et la réhabilitation de la conscience étaient donc inscrites au cœur de la trilogie.

Dans ce dernier volume, cependant, ce qui constituait un sous-texte devient l’architecture explicite du récit. L’Autorité, ses anges, la tentation, le nouvel Adam et la nouvelle Ève, le serpent et la construction d’une « République des Cieux » occupent désormais le premier plan. La forme demeure celle d’un roman d’aventures fantastiques, mais le fond semble avoir changé d’aiguillage. Tous les fils doivent maintenant rejoindre une relecture de la Genèse. Ce passage de l’allusion à la démonstration donne parfois l’impression que les personnages sont moins libres qu’autrefois et qu’ils doivent impérativement entrer dans les cases symboliques préparées pour eux.

Le traitement de Mary Malone illustre cette difficulté. La scientifique de La Tour des Anges découvre le monde des Mulefas, ces créatures intelligentes qui se déplacent à l’aide de grandes cosses végétales utilisées comme des roues. Elle apprend leur langue, étudie la disparition de la Poussière et construit, grâce à une résine locale, le miroir d’ambre qui donne son titre au roman. L’imagination visuelle de cet univers est indéniable, mais ces péripéties restent parmi les moins passionnantes du livre. Elles ralentissent la progression et donnent longtemps à Mary un rôle périphérique. Sa véritable fonction apparaît lorsqu’elle raconte à Will et Lyra le moment où elle a elle-même découvert le désir amoureux et renoncé à sa vocation religieuse. Mary devient alors le serpent de cette nouvelle Genèse : non pas une tentatrice maléfique, mais celle qui permet l’éveil à la connaissance, au désir et à la conscience. L’idée est cohérente avec le projet philosophique de Pullman, mais le mécanisme paraît quelque peu artificiel. Tout un personnage et tout un monde semblent avoir été mis en place afin de conduire les deux enfants jusqu’à cette scène précise.

Will et Lyra donnent eux aussi l’impression d’être dirigés vers certaines étapes obligatoires. Après la libération de Lyra, ils décident de rejoindre le monde des morts. Leurs motivations demeurent compréhensibles : Lyra porte la culpabilité de la mort de Roger, tandis que Will vient à peine de retrouver son père, John Parry, avant de le perdre aussitôt. Le début du tome prépare d’ailleurs le désir de Lyra à travers ses rêves dans lesquels Roger l’appelle. Ce qui paraît moins préparé, en revanche, c’est l’existence d’un royaume des morts auquel des vivants pourraient physiquement accéder. Le poignard permettait jusque-là de passer d’un monde matériel à un autre ; le voir ouvrir une voie vers l’au-delà donne le sentiment que ses capacités ont été étendues pour répondre aux besoins de l’intrigue.

La traversée elle-même reste pourtant l’un des passages les plus visuels du roman. Lyra doit abandonner Pantalaimon sur la rive, séparation atroce qui laissera une trace durable entre eux. Avec Will, Tialys et Salmakia, elle affronte ensuite les harpies, retrouve ses amis disparus, puis conclut un accord permettant aux morts de quitter leur prison en échange du récit sincère de leur vie. Will ouvre finalement une fenêtre par laquelle les fantômes peuvent se disperser dans le monde des Mulefas et se mêler de nouveau à la matière. Cette descente aux enfers possède une beauté mythologique et une légèreté presque irréelle, même si elle semble appartenir à un nouvel ensemble de règles introduit tardivement.

Sur le plan chronologique, ce passage précède la bataille décisive contre Metatron. Pullman refuse donc de faire de l’affrontement militaire l’unique apogée du roman : la délivrance des morts, puis l’éveil de Will et Lyra, comptent davantage que la victoire d’une armée. Ce déplacement est audacieux et permet au livre de sortir des sentiers battus. Il ne s’avère néanmoins pas entièrement convaincant. Après deux volumes ayant progressivement annoncé une guerre cosmique, la bataille paraît presque reléguée entre deux étapes d’un parcours symbolique dont la cohérence intellectuelle est parfois plus forte que l’efficacité dramatique.

La relation amoureuse entre Will et Lyra participe à cette impression de brusque réorientation. Leur duo fonctionnait jusque-là sur l’amitié, la confiance et une solidarité construite dans l’épreuve. Ils pouvaient se disputer ou poursuivre des objectifs différents, mais se soutenaient sans qu’une attirance amoureuse occupe réellement le récit. Dans Le Miroir d’ambre, ils passent assez rapidement de cette complicité à la certitude qu’ils veulent vivre ensemble et ne peuvent imaginer leur avenir l’un sans l’autre. Cette évolution n’est pas mauvaise et les sentiments ne sont jamais mal écrits. Elle reste néanmoins abrupte, notamment parce que Pullman en fait soudain le pivot métaphysique de l’histoire : leur amour attire la Poussière, accomplit la prophétie et rejoue la chute d’Adam et Ève en la transformant en événement heureux. Le thème du passage de l’enfance à l’âge adulte était bien présent depuis le premier tome, puisque la Poussière se concentrait déjà autour des adultes. Mais il devient ici la véritable destination de la trilogie, avec une insistance que les volumes précédents ne laissaient pas nécessairement attendre.

Malgré cela, les qualités sont indéniables. À partir du monde des morts, puis dans le monde des Mulefas, le roman est traversé par une profonde mélancolie, d’un sentiment qu’un cycle touche à sa fin et que chaque victoire impose une perte irréversible. Même le chevalier Tialys et lady Salmakia deviennent étonnamment émouvants. D’abord chargés de conduire les enfants auprès de Lord Asriel et opposés à leur projet de descendre chez les morts, les deux Gallivespiens finissent par les accompagner et les protéger. Leur disparition, au terme de cette traversée, possède une véritable force tragique malgré leur statut de personnages secondaires. Le dernier tiers du roman installe ainsi une tristesse remarquable sans céder au pathos. Il n’y a ni interminables adieux larmoyants ni accumulation artificielle de malheurs. C’est l’univers lui-même qui se referme progressivement autour des personnages. Le lecteur comprend que l’aventure ne peut pas continuer, que les passages doivent disparaître et que le temps des voyages insouciants entre les mondes est achevé.

C’est également ce qui donne finalement sa force au final entre Will et Lyra. Pour empêcher la Poussière de continuer à s’échapper et éviter la naissance de nouveaux Spectres, toutes les fenêtres, ou presque, doivent être fermées. Le poignard subtil doit être détruit. Surtout, chacun doit vivre dans son univers d’origine : rester durablement dans un autre monde entraînerait le dépérissement et une mort prématurée. Will et Lyra ne peuvent donc pas choisir de rester ensemble. Leur promesse de s’asseoir chaque année, le jour du solstice d’été à midi, sur le même banc du jardin botanique de leur Oxford respectif constitue une image d’une grande simplicité. Ils ne se verront pas et ne pourront jamais communiquer, mais sauront qu’ils occupent, pendant une heure, le même lieu dans deux réalités différentes. Même si leur amour s’est développé trop rapidement, leur séparation dégage une émotion véritable et donne aux dernières pages cette tonalité élégiaque particulièrement réussie.

Le Miroir d’ambre offre donc une conclusion à la fois satisfaisante et peut-être imparfaite. Mais il cherche simultanément à conclure un récit d’aventures jeunesse, une guerre métaphysique, une critique des religions autoritaires, une réécriture de la Genèse et une histoire du passage à l’âge adulte. À force d’ouvrir autant de pistes et d’autoriser autant de niveaux de lecture, la trilogie avait peut-être rendu impossible une conclusion capable de combler toutes les attentes. La fin choisie par Pullman n’est donc pas forcément celle que le lecteur espérait après la montée en puissance des deux premiers tomes. Pourtant, son atmosphère mélancolique et la justesse des adieux entre Will et Lyra lui confèrent une réelle beauté. Le dénouement cosmologique ne constitue peut-être pas l’apothéose annoncée ; le dénouement humain, en revanche, touche juste.

15/20 ❤️

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