La Solitude du Docteur March

Géraldine Brooks – 2006

Avant toute chose, il faut reconnaître une qualité évidente au roman de Geraldine Brooks : sa plume. C’est sans doute même ce qui pousse le lecteur à continuer un récit qui, autrement, aurait probablement perdu une grande partie de son intérêt dès les premiers chapitres. Brooks écrit remarquablement bien. Son style est travaillé, dense sans devenir illisible, souvent élégant, parfois même véritablement inspiré. L’utilisation de la première personne du singulier constitue d’ailleurs un excellent choix tant elle permet d’installer une proximité immédiate avec le docteur March, ses souvenirs, ses doutes et ses états d’âme. On sent derrière chaque page un véritable travail documentaire. L’auteure l’explique d’ailleurs elle-même dans les remerciements de fin d’ouvrage : elle s’est abondamment nourrie de journaux, de lettres, de témoignages et de textes issus de la période de l’American Civil War. Cela se ressent constamment dans le texte. Les références bibliques abondent, les descriptions des camps, des plantations ou des villages du Sud possèdent une certaine authenticité lexicale, et même les dialogues semblent parfois chercher à reproduire les tournures d’époque. C’est probablement le plus grand mérite du roman : on sent une écrivaine cultivée, appliquée, sincèrement investie dans son sujet.

Malheureusement, cela ne suffit pas à rendre le livre réellement passionnant. Le principe de départ était pourtant intéressant. Little Women, publié en 1868, racontait avant tout la vie des quatre sœurs March — Meg, Jo, Beth et Amy — dans une Amérique marquée par la guerre de Sécession mais observée depuis l’intérieur du foyer familial. Le père, le docteur March, restait essentiellement une figure absente, presque idéalisée, évoquée comme un homme pieux et bienveillant parti servir comme aumônier auprès des soldats nordistes. Brooks décide ici de reprendre ce personnage secondaire et d’imaginer ce qu’il vivait réellement loin de Concord, dans les territoires ravagés du Sud. Sur le papier, l’idée fonctionne. Revenir sur une figure laissée dans l’ombre peut permettre d’enrichir un univers littéraire connu et d’apporter un regard différent sur une œuvre classique.

Le problème est que personne ne ressentait réellement le besoin de cette relecture. Très rapidement, le personnage du docteur March sonne faux. Non pas parce qu’il serait trop gentil ou trop moral, mais parce qu’il semble moins être un homme de 1861 qu’une projection idéologique moderne plaquée artificiellement dans le passé. On a souvent l’impression que Brooks écrit un homme du XXIe siècle enfermé dans un costume du XIXe. March cumule pratiquement toutes les sensibilités progressistes contemporaines possibles : il est végétarien parce qu’il a été traumatisé par l’abattage d’animaux ; il défend naturellement les Noirs au nom d’un humanisme presque universel ; il condamne la guerre dans son ensemble comme une absurdité barbare ; il remet en question la domination blanche tout en culpabilisant continuellement de son statut ; il se montre incapable de comprendre pleinement Grace précisément parce qu’il est blanc. À plusieurs reprises, on a presque l’impression de lire la vision qu’une certaine gauche contemporaine se fait du “bon homme blanc conscientisé”, et non celle d’un intellectuel américain des années 1860. Le décalage devient particulièrement visible dans les scènes situées dans les camps de réfugiés ou dans les écoles improvisées où March enseigne aux anciens esclaves.

Le roman insiste énormément sur le fait que le Nord n’est pas exempt de racisme, que les abolitionnistes restent parfois prisonniers de leur paternalisme et que les Noirs possèdent leur propre vision du monde. Tout cela est parfaitement légitime sur le fond, mais l’exécution demeure étonnamment scolaire. Les réflexions restent souvent très modernes dans leur formulation morale et ne donnent jamais vraiment l’impression d’émerger organiquement du contexte historique. On aurait voulu sentir davantage les tensions intellectuelles propres à l’époque, les contradictions réelles du XIXe siècle américain, les ambiguïtés politiques, religieuses et culturelles de ces années de guerre civile. Or le roman simplifie énormément les choses : l’esclavage est une horreur, March le comprend instinctivement, les Sudistes apparaissent globalement plus brutaux et plus bornés, et la réflexion ne dépasse finalement que rarement ce stade. Le plus étonnant est que cette naïveté persiste jusqu’à la fin du livre. March est censé être un homme d’une quarantaine d’années ayant traversé la guerre, connu les plantations sudistes et vécu des expériences difficiles. Pourtant, il continue souvent à raisonner comme le jeune colporteur un peu rêveur que l’on découvre dans les souvenirs liés à Grace. Cette absence d’évolution psychologique réelle finit par rendre le personnage étonnamment monotone.

La narration elle-même peine à maintenir l’intérêt. Brooks entrecoupe régulièrement le récit principal par des lettres adressées à Marmee. L’idée aurait pu être excellente si ces lettres avaient permis de révéler un décalage complexe entre le discours officiel et la réalité vécue. Mais March passe l’essentiel de son temps à édulcorer les événements afin de ne pas inquiéter sa femme. Dès lors, ces passages deviennent assez rapidement répétitifs et relativement inutiles. Ils ralentissent la progression sans apporter beaucoup de substance supplémentaire. Le roman tente également d’adopter ponctuellement les codes du récit de guerre. On traverse des zones dévastées, on découvre des blessés, des soldats mourants, des villages détruits, des hôpitaux improvisés et des camps rongés par les fièvres. Pourtant, jamais Brooks ne parvient réellement à faire ressentir la violence viscérale du conflit. Tout reste étrangement lisse. Les descriptions sont belles, parfois même très littéraires, mais elles ne dégagent pas cette sensation d’épuisement, de peur ou de brutalité que l’on peut retrouver dans de grands romans consacrés à la guerre. Les scènes paraissent souvent survolées. On observe les événements plus qu’on ne les vit réellement, et c’est dommageable.

La relation avec Grace constitue une autre frustration du livre. Tout semblait annoncer une histoire centrale, complexe, interdite, presque dangereuse pour l’époque. Une relation entre un homme blanc nordiste et une jeune esclave noire dans l’Amérique d’avant-guerre pouvait donner naissance à quelque chose de tendu, d’ambigu et de profondément dramatique. Mais là encore, Brooks reste étonnamment prudente. La relation demeure quasiment platonique, souvent suggérée davantage qu’explorée. Les interdits sociaux, les risques, les pulsions, les contradictions intimes ou même la violence potentielle d’un tel rapport dans le contexte historique sont finalement peu développés. On reste dans quelque chose d’assez sage, presque désincarné. Même la conclusion laisse une impression de fadeur. March tombe malade, contracte la fièvre, délire durant sa convalescence puis finit par retourner auprès de Marmee et de ses filles à Concord. Le roman se termine sans véritable montée dramatique ni émotion durable. Rien ne décolle vraiment. Rien ne marque profondément l’esprit.

C’est finalement ce qui résume le mieux le livre. La Solitude du Docteur March n’est pas un mauvais roman. Il serait même injuste de parler d’échec total tant le travail stylistique et documentaire est sérieux. Mais il reste un roman étonnamment superficiel derrière son apparente profondeur intellectuelle. Il revisite un classique du XIXe siècle avec des sensibilités très contemporaines sans jamais réussir à faire véritablement vivre son époque ni son personnage principal. La plume est belle, parfois même remarquable, mais elle finit souvent par fleurir un récit qui ne raconte finalement pas grand-chose de réellement passionnant. Le livre se lit sans souffrance mais il laisse une impression curieuse d’inutilité narrative. Une fois refermé, il est difficile de retenir une scène marquante, une émotion durable ou une réflexion réellement mémorable. C’est le genre de roman que l’on respecte davantage qu’on ne l’aime réellement : appliqué, intelligent dans son intention, mais profondément oubliable.

11/20

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