Tous à Zanzibar

John Brunner – 1968

Il est impossible d’aborder Tous à Zanzibar sans reconnaître immédiatement l’ampleur du projet porté par John Brunner. Dès les premières pages, l’auteur affiche une volonté manifeste de bouleverser les codes de la science-fiction et du roman d’anticipation. Son objectif n’est pas simplement de raconter une histoire située dans le futur. Il cherche à reproduire une société entière, à faire ressentir au lecteur le chaos informationnel, la surpopulation, l’accélération des échanges et la fragmentation du monde moderne. Cette ambition est incontestablement admirable. Le problème est qu’elle se voit.

À chaque page, le lecteur sent l’auteur à l’œuvre. On perçoit constamment sa volonté de faire différemment, de casser les habitudes du genre, de proposer quelque chose qui n’a jamais été tenté auparavant. Cette recherche permanente d’originalité finit par devenir visible au point de sortir parfois le lecteur du récit. La construction du roman ne donne pas l’impression de s’être imposée naturellement parce qu’elle constituait la meilleure manière de raconter cette histoire. Elle donne davantage le sentiment d’un écrivain déterminé à prouver qu’il peut réinventer la forme même du roman de science-fiction. Or l’innovation n’est jamais une qualité en soi et ne devient réellement intéressante que lorsqu’elle enrichit l’expérience de lecture.

Tous à Zanzibar n’est en effet pas construit comme un roman classique suivant une intrigue continue du début à la fin. L’auteur divise son récit en quatre catégories de chapitres distinctes : les chapitres de « Continuité », consacrés à l’intrigue principale et aux parcours de Donald Hogan et Norman House ; les « Gros Plans », qui s’attardent sur des personnages secondaires vivant dans le même univers ; les chapitres de « Contexte », destinés à exposer les mécanismes sociaux, politiques et culturels de ce futur surpeuplé ; et enfin les séquences du « Monde en marche », constituées d’extraits médiatiques, de publicités, de conversations ou de fragments d’actualité. Cette construction témoigne d’une ambition évidente : ne pas seulement raconter une histoire, mais donner au lecteur l’impression de vivre au sein d’une société entière. L’idée est originale et mérite d’être saluée pour son audace. Elle permet d’appréhender ce monde sous plusieurs angles et participe à l’identité très particulière du roman. Toutefois, cette fragmentation constante constitue également l’un des aspects les plus discutables de l’œuvre, dans la mesure où elle interrompt régulièrement le déroulement du récit principal et contribue à une impression de dispersion qui accompagnera le lecteur tout au long de l’ouvrage.

Paradoxalement, les passages qui s’éloignent le plus de l’intrigue principale sont souvent ceux qui fonctionnent le mieux. Les chapitres intitulés « Gros Plans » permettent à Brunner de quitter momentanément Donald Hogan ou Norman Niblock House pour s’intéresser à des individus ordinaires vivant dans cette société surpeuplée. Ces séquences possèdent dans un premier temps une véritable fraîcheur et permettent d’observer le fonctionnement du monde sous un angle plus humain. On découvre des citoyens anonymes confrontés aux tensions sociales, à la violence quotidienne, aux difficultés liées à la démographie galopante ou simplement à leur propre existence. Le procédé est agréable parce qu’il apporte de la variété et donne également une profondeur appréciable à l’univers.  Cependant, une frustration apparaît rapidement puisque ces personnages n’ont pratiquement aucun lien avec l’histoire principale. Ils surgissent dans le récit, occupent quelques pages, puis disparaissent définitivement. Le lecteur finit par se demander quel est leur véritable rôle. Ils n’influencent pas les événements. Ils ne participent pas à la progression de l’intrigue. On ne peut s’empêcher de penser que le roman aurait gagné en puissance si Brunner avait progressivement intégré ces éléments de lore au récit principal. Après tout, l’intrigue centrale ne manque pas de figures importantes, de personnages capables d’accueillir ces points de vue supplémentaires. Une intégration progressive aurait sans doute produit une narration plus dense, plus cohérente et surtout plus passionnante.

Les chapitres « Contexte » constituent, eux  probablement le cœur intellectuel du livre. C’est là que Brunner expose ses réflexions sur la société, l’évolution démographique, les mutations culturelles et les transformations politiques du monde. C’est également là que s’exprime le plus largement Chad Mulligan. Ce dernier agit plutôt comme un observateur omniprésent, une sorte de prophète cynique chargé d’interpréter le monde pour le lecteur. Ses analyses sont souvent pertinentes mais le problème ne réside donc pas dans le contenu. Il réside dans la manière dont ce contenu est présenté. Très rapidement, on a le sentiment que Brunner éprouve des difficultés à intégrer ces éléments au sein même de la narration. Au lieu de faire émerger naturellement ses idées à travers les actions des personnages, leurs dialogues ou leurs expériences, il les extrait du récit pour les placer dans des chapitres séparés. Cette méthode fonctionne au début mais à mesure que le roman progresse, la redondance s’installe. À partir de la seconde moitié du livre, le lecteur connaît déjà parfaitement cet univers. Donald Hogan, Norman House et les différents événements ont déjà permis d’assimiler les caractéristiques fondamentales de cette société. Les chapitres « Contexte » continuent pourtant à revenir régulièrement pour expliquer des éléments que le lecteur a déjà compris. Leur répétition finit par produire une lourdeur qui nuit au plaisir de lecture.

La partie Le Monde en Marche est sans doute qui convainc le moins. L’idée est pourtant séduisante. Brunner cherche à reproduire le bruit permanent du monde moderne à travers une succession de publicités, de slogans, d’extraits médiatiques, de conversations ou de fragments d’informations.
Avec le recul, l’aspect visionnaire est frappant. Le problème est que cette intuition remarquable ne débouche pas nécessairement sur une lecture agréable. Une fois la surprise initiale passée, ces passages peinent à maintenir l’intérêt. Ils interrompent fréquemment le rythme du récit. Ils ralentissent la progression des intrigues et enrichissent certes l’univers mais sans apporter suffisamment de substance narrative ou émotionnelle pour justifier leur place importante dans l’économie générale du roman. Ils participent pleinement à cette impression que Brunner cherche constamment à démontrer l’originalité de sa méthode plutôt qu’à raconter l’histoire la plus efficace possible.

Mais la plus grande surprise de Tous à Zanzibar réside dans la partie Continuité. Malgré la richesse des thèmes abordés et l’ampleur des enjeux, l’intrigue principale demeure étonnamment peu captivante. Pourtant, les ingrédients sont excellents. Donald Hogan se retrouve plongé dans une enquête mêlant renseignement, espionnage et manipulation internationale autour de Yatakang. Norman Niblock House participe à l’ascension de Beninia aux côtés du président Zadkiel Obomi tout en évoluant dans les sphères de General Technics. La révolution génétique menace de transformer l’avenir de l’humanité, les multinationales rivalisent avec les États et la surpopulation (un peu le thème principal du roman) bouleverse l’équilibre mondial. Tout semble réuni pour produire un grand roman d’anticipation. Et pourtant, l’ensemble peine constamment à passionner. La narration apparaît souvent dispersée et le rythme manque de tension. Les enjeux demeurent parfois abstraits malgré leur importance.

Donald Hogan lui-même souffre d’un certain manque de présence dramatique. Son parcours intellectuel est intéressant mais son enquête progresse davantage par accumulation d’informations que par scènes véritablement mémorables. Son arc à Yatakang donne régulièrement l’impression d’appartenir à une autre époque littéraire. On y retrouve certains réflexes narratifs, certaines conventions de l’espionnage et certaines atmosphères qui évoquent fortement la littérature des années 1960. Aujourd’hui, ces passages dégagent un parfum légèrement poussiéreux et rappellent parfois ces anciens films de science-fiction qui imaginaient le futur avec les outils culturels de leur propre époque. Norman House connaît un problème similaire. Son implication à Beninia est intellectuellement stimulante mais rarement passionnante sur le plan dramatique. Le lecteur comprend parfaitement ce qui se joue, pourquoi c’est important mais il ressent rarement cette envie irrépressible de connaître la suite.

La grande difficulté lorsqu’on évalue aujourd’hui Tous à Zanzibar consiste à distinguer son importance historique de son efficacité littéraire. Historiquement, le roman est impressionnant. Brunner anticipe avec une lucidité remarquable la mondialisation, la concentration du pouvoir économique, l’explosion de l’information, les débats sur la génétique ou encore certaines formes de violence sociale. Son imagination demeure fascinante et son monde tient toujours debout. Mais cela ne suffit pas nécessairement à faire un grand roman. À l’heure actuelle, beaucoup d’auteurs ont repris certaines de ses intuitions pour les développer avec davantage de fluidité narrative, davantage de tension dramatique et davantage d’émotion.

Malgré un univers et des thèmes intéressants, Tous à Zanzibar demeure un livre dont la lecture apparaît souvent laborieuse, parfois pesante, régulièrement dispersée et finalement moins passionnante que ne le laissaient espérer ses idées pourtant remarquables. Au terme de la lecture, il reste surtout l’impression non pas d’avoir rencontré une œuvre majeure dans l’histoire de la science-fiction, mais plutôt une œuvre dont les qualités conceptuelles dépassent très largement les qualités romanesques.

11/20

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